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"Les Grecs vivaient dans un monde clos où il s'agissait de s'accomplir, alors que le sport moderne met en oeuvre et en scène l'aspiration inextinguible au dépassement de soi. L'idéal antique était un idéal de proportion, d'harmonie, d'équilibre, de juste mesure : il n'incombait pas à l'homme de s'affranchir des règles naturelles - mais de réaliser sa nature. Ce qui caractérise, à l'inverse, le sport moderne, c'est le culte de la performance. Les Grecs vivaient dans l'élément de la nature ; nous vivons, nous, dans l'élément de l'histoire. Il n'y a d'être, à nos yeux, que provisoire : le devenir emporte tout. L'excellence d'aujourd'hui sera périmée demain. Le destin des frontières n'est pas de marquer la finitude mais de céder devant l'appel de l'infini. A la border, c'est-à-dire à la borne, les confins, la ligne de démarcation, l'Amérique oppose la frontier, c'est-à-dire le front mobile d'une expansion continue. En ce sens nous sommes tous Américains : dans le sport, comme ailleurs, le spectacle de la perfection laisse la place à celui du perfectionnement continu de l'espèce humaine. Coubertin qui se voulait un homme du retour dit cette rupture en latin : "Chercher à plier l'athlétisme à un régime de modération obligatoire, c'est poursuivre une utopie. C'est pourquoi on lui a donné cette devise : "Citius, Altius, Fortius !" Toujours plus vite, plus haut, plus fort, la devise de ceux qui prétendent à battre les records !"

Ce que Coubertin ne pouvait pas prévoir, et qui nous cueille nous-mêmes à froid, c'est le virement du plus en trop. "Trop vite ! Trop haut ! trop fort !" Un nouvel adverbe s'est invité et il est en train de gâcher la fête. Le nuage de l'inquiétude et de l'incrédulité assombrit aujourd'hui la lumière des performances et des records. Nous étions équipés et programmés pour admirer l'inépuisable merveille de l'impossible devenu possible. Voici que, bien malgré nous, cette merveille nous accable. Il y a désormais de la terreur dans notre fascination. C'est tout juste si nous ne demandons pas aux sprinters et aux coureurs cyclistes de freiner pour nous permettre d'applaudir sans arrière-pensées leurs exploits. L'âge de l'emballement succède à celui de la perfectibilité. Nous sommes des Modernes encore - le mouvement est notre lot - mais des Modernes méfiants, des Modernes dégrisés, des Modernes orphelins de la religion des Modernes : nous n'adhérons plus au mouvement. les hommes qui font reculer les frontières de l'impossible quittent peu à peu le registre de l'épopée pour entrer dans celui de la science-fiction. le rêve tourne au cauchemar. Maintenant, quand un record tombe, notre coeur se serre, car, dans le recordman, nous flairons le mutant. Une question nous obsède et nous interdit d'entretenir avec le spectacle sportif un rapport innocent : le dopage. Vieille affaire, dira-t-on, que la potion magique. Sur ce point, et sur ce point seulement, Astérix n'est pas anachronique : la pharmacopée vénéneuse remonte aux origines de l'humanité. Les Anciens consommaient goulûment et sans vergogne toutes sortes de substances destinées à multiplier artificiellement leurs capacités et leur puissance. Mais à cette magie, Les Modernes ont substitué la méthode : ils ont médicalisé le dopage. Et comme le reste, celui-ci va de l'avant. D'où la menace qui pèse aujourd'hui sur l'essence même du sport. On n'est plus sûr que le meilleur gagne. Peut-être la victoire revient-elle au mieux dopé. Le soupçon gâche le spectacle et dissipe l'enchantement démocratique d'une haute compétition à armes égales.

Et ce n'est pas tout. L'ingénierie génétique élargit vertigineusement le champ du dopage. Non seulement des drogues indétectables remplacent celles que l'on peut déceler mais la science est en voie de modifier des cellules pour leur permettre de produire elles-mêmes les substances requises. Dopage génétique et non plus dopage chimique. Implants de prothèses, de fibres ou de tissus et non plus simples injections de produits compliqués. Fabrication des athlètes et non plus tricheries momentanées, manquements ponctuels à l'éthique sportive. Nous n'en sommes pas encore là sans doute, mais nous sommes arrivés assez loin pour le laisser accroire. Les champions qui incarnaient magnifiquement le refus de l'humanité de se laisser enclore dans une définition nous apparaissent toujours davantage comme les cobayes du post-humain..." (Alain Finkielkraut, Nous autres Modernes, pp. 269-271)

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