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André Compte-Sponville, Petit Traité des grandes vertus, Presses universitaires de France, 1995

André Comte-Sponville, né le  à Paris, ancien élèves de l'Ecole normale supérieure et agrégé de philosophie, André Comte-Sponville fut longtemps maître de conférences à la Sorbonne. Il se consacre aujourd'hui exclusivement à l'écriture. Il a publié de noimbreux ouvrages dont Petit traité des grandes vertus et de La sagesse des Modernes (en collaboration avec Luc Ferry), Le sexe ni la mort (Albin Michel, 2012) et Dictionnaire philosophique (PUF, 2001, 2013). Il est membre du Comité consultatif national d'éthique depuis mars 2008.

André Comte-Sponville, 2ème à droite, en compagnie de Marcel Conche, à sa gauche)

Présentation : "Mieux vaut enseigner les vertus que condamner les vices. La morale n'est pas là pour nous culpabiliser, mais pour aider chacun à être son propre maître, son unique juge. Dans quel but ? Pour devenir plus humain, plus fort, plus doux. De la Politesse à l'Amour en passant par le Courage et la Tolérance, André Comte-Sponville, en s'appuyant sur les plus grands philosophes, nous fait découvrir dix-huit de ces vertus qui nous manquent et nous éclairent..."

Sommaire :

1. La politesse - 2. La fidélité - 3. La prudence  - 4. La tempérance - 5. Le courage - 6. La justice - 7. La générosité - 8. La compassion - 9. La miséricorde - 10. La gratitude - 11. L'humilité - 12. La simplicité - 13. La tolérance - 14. La pureté - 15. La douceur - 16. La bonne foi - 17. L'humour - 18. L'amour

Extrait de l'avant-propos :

"Si la vertu peut s'enseigner, comme je le crois, c'est plus par l'exemple que par les livres. A quoi bon, alors, un traité des vertus ? A ceci peut-être : essayer de comprendre ce que nous devrions faire, ou être, ou vivre, et mesurer par là, au moins intellectuellement, le chemin qui nous en sépare. Tâche modeste, tâche insuffisante, mais tâche nécessaire. Les philosophes sont des écoliers (seuls les sages sont des maîtres) et les écoliers ont besoin de livres : c'est pourquoi ils en écrivent parfois, quand ceux qu'ils ont sous la main ne les satisfont pas ou les écrasent. Or quel livre plus urgent, pour chacun, qu'un traité de morale ? Et quoi de plus digne d'intérêt, dans la morale, que les vertus ? Pas plus que Spinoza je ne crois utile de dénoncer les vices, le mal, le péché. Pourquoi accuser toujours, dénoncer toujours ? C'est la morale des tristes, et une triste morale. Quant au bien, il n'existe que dans la pluralité irréductible des actions bonnes, qui excèdent tous les livres, et des bonnes dispositions, elles aussi plurielles mais sans doute moins nombreuses, que la tradition désigne du nom de vertus..."

André Comte-Sponville explique la méthode qu'il a  suivie :

"Comment ai-je procédé ? Je me suis demandé quelles étaient les dispositions de coeur, d'esprit ou de caractère dont la présence, chez un individu, augmentait l'estime morale que j'avais pour lui, et dont l'absence, au contraire, la diminuait. Cela donna une liste d'une trentaine de vertus. J'ai éliminé celles qui pouvaient faire double emploi avec telle autre (ainsi la bonté avec la générosité ou l'honnêteté avec la justice) et toutes celles en général qu'il ne m'a pas paru indispensable de traiter. Il en est resté dix-huit, c'est-à-dire bien plus que ce que j'avais d'abord envisagé, sans que je parvienne pourtant à supprimer davantage. J'ai dû être d'autant plus bref, sur chacune, et cette contrainte, qui faisait partie de mon projet, n'a cessé d'en gouverner la réalisation. Ce livre s'adresse au grand public. Si les philosophes de métier peuvent le lire, c'est à condition de n'y chercher ni érudition ni exhaustivité." (p. 13)

L'ensemble commence par la politesse qui est en-deçà de la morale et se termine par l'amour qui est au-delà.

"Voilà deux mille cinq cents ans (...) que les meilleurs esprits réfléchissent aux vertus : je n'ai voulu que continuer leur effort, à ma façon, avec mes moyens, et en m'appuyant sur eux autant qu'il le fallait." (p. 14)

André Comte-Sponville reprend la définition aristotélicienne de la vertu (arété) dans l'Ethique à Nicomaque : "Toute vertu est un sommet entre deux vices, une ligne de crète entre deux abîmes : le courage se tient entre la lâcheté et la témérité ; la dignité entre la complaisance et l'égoïsme ; la douceur entre la colère et l'apathie.

Il explique que la morale du "juste milieu" ou de "médiété" n'est pas une médiocrité, mais son contraire : "Dans l'ordre de la substance et de la définition exprimant la quiddité - du latin "quid" (est), l'essence d'une chose, ce qu'elle est), la vertu est une médiété, tandis que dans l'ordre de l'excellence et du parfait, c'est un sommet." (Aristote, Ethique à Nicomaque, II, 6)

Mais si les vertus sont des sommets, penser les vertus, c'est mesurer la distance qui nous en sépare : "Penser leur excellence, c'est penser nos insuffisances ou notre misère."

"La réflexion sur les vertus ne rend pas vertueux, en tout cas, elle ne saurait évidemment y suffire. Il est une vertu toutefois qu'elle développe : c'est l'humilité, aussi bien intellectuelle, devant la richesse de la matière et de la tradition, que proprement morale, devant l'évidence que ces vertus nous font défaut, presque toutes, presque toujours, et qu'on ne saurait pourtant se résigner à leur absence ni s'exempter de leur faiblesse, qui est la nôtre." (p. 15)

"Ce traité des vertus ne sera utile qu'à ceux qui en manquent, et cela, qui lui fait un public assez vaste, doit excuser l'auteur d'avoir osé - non malgré son indignité mais à cause d'elle - l'entreprendre. Le plaisir que j'y ai pris, qui fut vif, m'a paru une justification suffisante. Quant à celui de mes lecteurs, il ne pourra venir, s'il vient, que par surcroît : ce n'est plus travail, mais grâce. A ceux-là, donc, ma gratitude." (ibidem)

Notes de lecture :

André Comte-Sponville commence par rappeler l'étymologie et le  sens du mot "vertu". "Vertu" vient du latin "virtus", traduction du mot grec "ἀρετή, arété : "Qu'est-ce qu'une vertu ? C'est une force qui agit ou qui peut agir. Ainsi la vertu d'une plante ou d'un médicament qui est de soigner, d'un couteau, qui est de couper, ou d'un homme, qui est de vouloir agir humainement. Ces exemples, qui viennent des Grecs disent assez l'essentiel : vertu c'est puissance, mais puissance spécifique. La vertu de l'ellébore n'est pas celle de la ciguë, la vertu du couteau n'est pas celle de la houe, la vertu de l'homme n'est pas celle du tigre ou du serpent. La vertu d'un être, c'est ce qui fait sa valeur, autrement dit son excellence propre : le bon couteau c'est celui qui excelle à couper, le bon remède;, c'est celui qui excelle à soigner, le bon poison c'est celui qui excelle à tuer, etc."

Dans ce premier sens, les vertus sont indépendantes de l'usage qui en est fait et de la fin qu'elles visent ou servent : un excellent couteau dans la main d'un méchant homme n'est pas moins excellent pour cela." (p. 10)

Par conséquent la vertu d'un objet n'est pas la même que celle d'un homme.

L'excellence propre à l'homme est la vie raisonnable (Ethique à Nicomaque, trad. Tricot, Vrin 1979, p. 57 à 60)

La vie raisonnable suppose non seulement la raison, mais encore le désir, l'éducation, l'habitude, la mémoire...

La vertu d'un homme c'est ce qui le fait humain, ou plutôt la puissance spécifique qu'il a d'affirmer son existence propre, c'est-à-dire son humanité.

Selon Aristote, la vertu est une manière d'être acquise et durable.

"Il n'est rien si beau et légitime que de faire bien l'homme et dûment." (Montaigne, Essais, III, 13)

"Par vertu et puissance j'entends la même chose ; c'est-à-dire que la vertu, en tant qu'elle se rapporte à l'homme, est l'essence même ou la nature de l'homme en tant qu'il a le pouvoir de faire certaines choses se pouvant connaître par les seules lois de sa nature." (Spinoza, Ethique, IV, déf. 8)

Il n'y a pas de vertus naturelles.

"La vertu est une disposition acquise à faire le bien." (Aristote). André Comte-Sponville ajoute qu'elle est le bien même.

"Le bien n'est pas à contempler ; il est à faire. Telle est la vertu qui définit le bien dans cet effort même." (p. 12)

"Ce livre-ci se veut tout entier de morale pratique." 

L'ouvrage s'intitule "Traité des vertus" et non "Traité de la vertu" car il y a plusieurs vertus qu'il est impossible de ramener à une seule et on ne peut se contenter d'en pratiquer une seule.

Vladimir Jankélévich disait que celui qui n'a pas toutes les vertus n'en a aucune. Par exemple celui qui possède le courage mais qui n'a ni miséricorde, ni sens de la justice est un barbare.

Citations :

J'ai retenu les citations qui soulignaient l'aspect positif de chacune des vertus, mais Comte-Sponville montre bien qu'aucune ne se suffit à elle-même (sauf peut-être l'amour, mais l'amour est au-delà des vertus, dit-il et n'est donc pas à proprement parler une vertu) et que chacune prise séparément contient du bon et et du mauvais : on peut être poli et cruel, fidèle à une mauvaise cause, prudent et avare, etc. :

Sur la politesse :

"La morale est comme une politesse de l'âme, un savoir-vivre de soi à soi (même s'il y est question de l'autre), une étiquette de la vie intérieure, un code de nos devoirs, un cérémonial de l'essentiel. Inversement, la politesse est comme une morale du corps, une éthique du comportement, un code de vie social, un cérémonial de l'inessentiel." (p. 21)

A la suite de Kant, André Comte-Sponville montre l'importance de l'éducation dans l'acquisition des vertus, notamment et à commencer par la politesse.

Sur la fidélité :

"La morale commence par la politesse (...) ; elle continue - en changeant de nature - par la fidélité. On fait d'abord ce qui se fait ; puis on s'impose ce qui doit se faire..." (p. 42)

Sur la prudence :

"La politesse est l'origine des vertus ; la fidélité leur principe ; la prudence leur condition...." (p. 47)

Sur la tempérance :

"La tempérance n'est pas un sentiment : c'est une puissance, c'est-à-dire une vertu. Elle est "la vertu qui surmonte tous les genres d'ivresse", disait Alain, et doit donc surmonter aussi - c'est là où elle touche à l'humilité - l'ivresse de la vertu, et d'elle-même." (p. 66)

Sur le courage :

"Pour tout homme, il y  a ce qu'il peut et ce qu'il ne peut pas supporter : qu'il rencontre ou non, avant de mourir, ce qui va le briser, c'est affaire de chance au moins autant que de mérite. les héros le savent, quand ils sont lucides : c'est ce qui les rend humbles, vis-à-vis d'eux-mêmes, et miséricordieux, vis-à-vis des autres. Toutes les vertus se tiennent, et toutes tiennent au courage. (p. 90)

Sur la justice :

"Des quatre vertus cardinales, la justice est la seule sans doute qui soit bonne absolument. La prudence, la tempérance ou le courage ne sont vertus qu'au service du bien, ou relativement à des valeurs - par exemple la justice - qui les dépassent ou les motivent." (p. 92)

"Qu'est-ce qu'un juste ? C'est quelqu'un qui met sa force au service du droit, et des droits, et qui, décrétant en lui l'égalié de tout homme avec tout autre, malgré les inégalités de fait ou de talents, qui sont innombrables, instaure (ou essaie d'instaurer) un ordre qui n'existe pas mais sans lequel aucun ordre jamais ne saurait nous satisfaire..." (p. 128)

Sur la générosité :

"La générosité est la vertu du don. Il ne s'agit plus "d'attribuer à chacun le sien", comme disait Spinoza à propos de la justice, mais de lui offrir ce qui n'est pas sien, ce qui est vôtre, et qui lui manque" (p. 129)

Sur la compassion :

"La plupart de nos vertus ne visent que l'humanité, c'est leur grandeur et leur limite. la compassion, au contraire, sympathise universellement avec tout ce qui souffre : si nous avons des devoirs vis-à-vis les animaux, comme je le crois, c'est avant tout par elle, ou en elle, et c'est par quoi la compassion est la plus universelle peut-être de nos vertus..." (p. 166)

Sur la miséricorde :

La miséricorde est la vertu du pardon, et son secret, et sa vérité. Elle n'abolit pas la faute mais la rancune, non le souvenir mais la colère, non le combat mais la haine. Elle n'est pas encore l'amour mais ce qui en tient lieu, quand il est impossible, ou ce qui le prépare, quand il serait prématuré. Vertu de second ordre, si l'on veut, mais de première urgence, et pour cela tellement nécessaire ! Maxime de la miséricorde : là où tu ne peux aimer, cesse au moins de haïr. (p. 196)

Sur la gratitude :

"L'amitié mène sa danse autour du monde, disait Epicure, nous enjoignant à tous de nous réveiller pour rendre grâce. Merci d'exister, se disent les amis l'un à l'autre, et au monde, et à l'univers. Cette gratitude-là est bien une vertu : puisque c'est le bonheur d'aimer, et le seul." (p. 210)

Sur l'humilité :

"L'humilité est une vertu humble : elle doute même d'être une vertu ! Qui se vanterait de la sienne montrerait simplement qu'il en manque." (p. 211)

Sur la simplicité :

"Nos meilleures actions sont suspectes ; nos meilleurs sentiments, équivoques. le simple le sait, et s'en moque. Il ne s'intéresse pas assez pour se juger. La miséricode lui tient lieu d'innocence, ou l'innocence, peut-être de miséricorde. Il ne se prend ni au sérieux, ni au tragique. Il suit son bonhomme de chemin, le coeur léger, l'âme en paix, sans but, sans nostalgie, sans impatience. Ce monde est son royaume, qui lui suffit. Le présent est son éternité, qui le comble. Il n'a rien à prouver, puisqu'il ne veut rien paraître. Ni rien à chercher, puisque tout est là. Quoi de plus simple que la simplicité ? Quoi de plus léger ? C'est la vertu des sages et la sagesse des saints." (p. 235)

Sur la tolérance :

Comme la simplicité est la vertu des sages et la sagesse des saints, la tolérance est sagesse et vertu pour ceux - nous tous - qui ne sont ni l'un ni l'autre.  Petite vertu, mais nécessaire. Petite sagesse, mais accessible. (p. 258)

Sur la pureté :

"La pureté n'est pas une essence. La pureté n'est pas un attribut, qu'on aurait ou pas. La pureté n'est pas absolue, la pureté n'est pas pure : la pureté, c'est une certaine façon de ne pas voir le mal là où, en effet, il ne se trouve pas." (p. 264)

Sur la douceur :

"Heureux les doux ? Ils n'en demandent pas tant. Mais eux seuls, n'était la miséricorde, pourraient l'être innocemment. Pour les autres la douceur vient limiter la violence, autant qu'elle peut, au minimum nécessaire ou acceptable. Vertu féminine, par quoi l'humanité est humaine."

Sur la bonne foi :

"Qu'est-ce que la bonne foi ? C'est un fait, qui est psychologique, et une vertu, qui est morale. Comme fait, c'est la conformité des actes et des paroles à la vie intérieure, ou de celle-ci à elle-même. Comme vertu, c'est l'amour ou le respect de la vérité, et la seule foi qui vaille. Vertu alèthéologale (du grec "aléthéia = vérité) : parce qu'elle a la vérité même pour objet." (p. 289)

Sur l'humour :

"Qu'il soit une vertu pourra surprendre. Mais c'est que tout sérieux est coupable, portant sur soi. L'humour nous en préserve, et, outre le plaisir qu'on y prend, est estimé pour cela." (p. 312)

Sur l'amour :

"Les vertus ne se justifient presque toutes que par ce manque en nous de l'amour, et se justifient donc. Elles ne sauraient pourtant combler ce vide qui les éclaire : cela même qui les rend nécessaires interdit de les croire suffisantes. Par quoi l'amour nous voue à la morale, et en libère. Par quoi la morale nous voue à l'amour, fût-il absent, et s'y soumet." (p. 435)

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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