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Simone Weil, L'enracinement ou prélude à une déclaration des devoirs envers l'être humain, champs classiques et folio essais Gallimard 1990 (première parution : 1949)

Simone Adolphine Weil est une philosophe, humaniste, écrivaine et militante politique française, sœur cadette du mathématicien André Weil, née à Paris le 3 février 1909 et morte à Ashford (Angleterre) le 24 août 1943. Bien qu'elle n'ait jamais adhéré explicitement au christianisme, elle est reconnue et elle se considérait, comme une mystique chrétienne.

Citations :

« L'enracinement est peut-être le besoin le plus important et le plus méconnu de l'âme humaine. C'est un des plus difficiles à définir. Un être humain a une racine par sa participation réelle, active et naturelle à l'existence d'une collectivité qui conserve vivants certains trésors du passé et certains pressentiments d'avenir. Participation naturelle, c'est-à-dire amenée automatiquement par le lieu, la naissance, la profession, l'entourage. Chaque être humain a besoin d'avoir de multiples racines. Il a besoin de recevoir la presque totalité de sa vie morale, intellectuelle, spirituelle, par l'intermédiaire des milieux dont il fait naturellement partie. » (Simone Weil)

"II me parait impossible d'imaginer pour l'Europe une renaissance qui ne tienne pas compte des exigences que Simone Weil a définies." (Albert Camus)

L'Enracinement ce "prélude à une déclaration des devoirs envers l'être humain" a été écrit par Simone Weil en 1943, à Londres, peu de temps avant sa mort. II a été considéré, à juste titre, comme son testament spirituel.

Simone Weil examine les rapports entre l'individu et la collectivité. Elle montre les failles du monde moderne, la décomposition de la société contemporaine et esquisse les conditions d'une intégration harmonieuse de l'homme - et avant tout de l'ouvrier - dans un ensemble équilibré. (Babelio/Gallimard)

"Déjà presque au terme de sa vie, une jeune philosophe, rebelle, mystique, révolutionnaire, syndicaliste, adresse à Albert Camus le manuscrit qu'elle rédigea à Londres en 1942-43. Après l'avoir lu, Albert Camus lance : “Il me paraît impossible d’imaginer pour l’Europe une renaissance qui ne tienne pas compte des exigences que Simone Weil a définies dans L’Enracinement.”

Ce texte, rien de moins qu'un "Prélude à une Déclaration des obligations envers l'être humain", écrit au cœur de l’effondrement de l'Europe du XXème siècle, peut être considéré comme le « testament spirituel et politique » de Simone Weil, légué aux générations futures pour une pensée exigeante en « temps de crises ».

En proposant une civilisation des « besoins de l’âme », en opposant à la civilisation des droits de l’homme celle des "obligations envers les êtres humains", elle définit l'enracinement comme "le besoin le plus important et le plus méconnu de l'âme humaine."

Contre le scientisme, postulat de tous les mondialismes brun, rouge ou libre-échangiste, renvoyant dos à dos les "croyants" en la Science et au Progrès divinisés et les nostalgiques du passé, Simone Weil, comme plus tard son ami Gustave Thibon, nous propose de nous élever au-delà du temps, dans la merveilleuse continuité des générations, des traditions vivantes, dans l'amour de la racine qui se prolonge dans la fleur : "La perte du passé, collective ou individuelle, est la plus grande tragédie humaine et nous avons jeté le nôtre comme un enfant déchire une rose..." (L'observatoire européen)

Notes de lecture :

Base de travail : l'édition Gallimard (1949), rééditée dans la collection Idées

Première partie : les besoins de l'âme

Simone Weil commence par distinguer entre deux réalités : le droit et l'obligation. Selon elle "la notion d'obligation prime celle de droit, qui lui est subordonnée et relative".

"Un homme qui serait seul dans l'univers n'aurait aucun droit, mais il aurait des obligations."

"Les droits apparaissent toujours comme liés à certaines conditions. L'obligation seule peut être inconditionnée. Elle se place dans un domaine qui est au-dessus de toutes conditions, parce qu'il est au-dessus de ce monde." (p. 10).

La dimension inconditionnée de l'obligation est à rapprocher de la seconde formulation de l'impératif catégorique de Kant : « Agis de façon telle que tu traites l'humanité, aussi bien dans ta personne que dans toute autre, toujours en même temps comme fin, et jamais simplement comme moyen. » ... et aussi de ce que dit Emmanuel Levinas à propos de l'éthique. Le visage d'autrui m'oblige et me tient en respect avant toute formulation, avant tout droit positif.

Cette distinction n'a pas été faite par "les hommes de 1789" lorsqu'ils ont rédigé la Déclaration des Droits de l'Homme et du Citoyen. Bien que placés sous l'invocation de "l'Être suprême", la Déclaration, explique Simone Weil, ne reconnaît que "les choses humaines". C'est pourquoi ils ont commencé par la notion de "droit", mais, de façon contradictoire, ils ont posé des principes absolus. Cette confusion entre droits (principes relatifs) et obligations (principes absolus) les a fait tomber dans une confusion de langage et d'idées qui est pour beaucoup dans la confusion politique et sociale de la France actuelle.

Selon elle, on doit absolument distinguer :

  • Le domaine de ce qui est éternel, universel, inconditionné
  • Celui des conditions de fait

Pour Simone Weil, l'obligation ne lie que des êtres humains et non des collectivités.

Ces obligations sont identiques pour tous les êtres humains, bien qu'ils correspondent, selon les situations, à des actes différents.

Aucun être humain ne peut se soustraire aux obligations qui lui incombent, sauf en cas de conflit entre deux obligations incompatibles.

"Il y a obligation envers tout être humain, du seul fait qu'il est un être humain, sans qu'aucune autre condition ait à intervenir." (p. 11)

Simone Weil s'oppose à la conception hégéliano-marxiste de la morale et du droit : "L'obligation ne repose sur aucune situation de fait, ni sur les jurisprudences, ni sur les coutumes, ni sur la structure sociale, ni sur les rapports de force, ni sur l'héritage du passé, ni sur l'orientation supposée (le sens) de l'histoire. Car aucune situation de fait ne peut susciter une obligation." (p. 11)

L'obligation ne peut être changée car elle ne dépend pas de la volonté des hommes.

L'obligation est éternelle... Seul l'être humain a une destinée éternelle ; les collectivités humaines n'en ont pas (les civilisations sont mortelles disait Paul Valéry) et donc la seule chose éternelle est le devoir envers l'être humain en tant que tel.

L'obligation est inconditionnelle.

L'obligation a une vérification (et non un fondement) dans l'accord de la conscience universelle. Elle est exprimée par certains des plus anciens textes qui nous aient été conservés. Simone Weil fait évidemment allusion  à la Thora que les chrétiens appellent "l'Ancien Testament" et aux Tables de la Loi (cf. Exode 20 et Deutéronome 5)

Note : Les dix commandements occupent une place centrale dans la Thora ( l'ancien testament). Ils résument la loi de Dieu. Ils sont donnés in extenso à deux reprises : en Exode 20 et Deutéronome 5. Les prophètes ont sans cesse appelé le peuple juif à revenir à ces commandements. Jésus a commenté, à la manière d'un rabbin juif, les 10 commandements (Evangile selon Matthieu chapitre 5). Les dix commandements sont cités à de nombreuses reprises dans l'Evangile (Bonne nouvelle).

Synthèse des 10 commandements

Les 4 premiers commandements sont relatifs à notre relation à Dieu, les 6 suivants à notre relation au prochain. Jésus, interrogé par un rabbin sur ce qu'il pensait être le plus important commandement de la loi, lui répond :

Tu aimeras le Seigneur ton Dieu... Voici le premier et grand commandement.
Et le second lui est semblable : tu aimeras ton prochain comme toi même.

Ce premier grand commandement résume les 4 premiers commandements (1ère table de la loi relative aux devoirs envers Dieu), le second quant à lui résume les 6 suivants (2è table de la loi relative aux devoirs envers le prochain).

Les obligations résumés dans la phrase : "Tu aimeras le Seigneur ton Dieu et ton prochain comme toi-même." fondent les droits positifs. La légitimité de ces derniers se mesure à leur conformité avec les obligations inconditionnées. C'est relativement au respect des obligations que l'on mesure les progrès d'une civilisation.

Simone Weil évoque l'obligation de nourrir son prochain et cite la parole du Christ "J'ai eu faim et tu m'as ou tu ne m'as pas donné à manger." Cette obligation est la plus évidente et doit servir de modèle.

Les obligations portent en tout premier lieu sur les besoins vitaux des êtres humains : la nourriture, la sécurité, le logement, les vêtements, la chaleur, l'hygiène et les soins en cas de maladie.

Elles portent ensuite sur les besoins moraux.

Simone Weil évoque les communautés qui "mangent les âmes" (le nazisme, le fascisme, le communisme) ou qui fournissent à ses membres une nourriture insuffisante (les démocraties). Dans le premier cas, il faut les anéantir, dans le second, il faut les améliorer.

Il faut énumérer et définir selon elle, les besoins réels et les distinguer des désirs, des caprices, des fantaisies et des vices (elle donne l'exemple de la drogue). et discerner l'essentiel de l'accidentel. (p. 17)

Elle énumère et commente les différents besoins de l'âme : l'ordre, la liberté, l'obéissance, la responsabilité, l'égalité, la hiérarchie, l'honneur, le châtiment, la liberté d'opinion, le risque, la propriété (collective et privée) et la vérité.

  • L'ordre : "Le premier besoin de l'âme, celui qui est le plus proche de sa destinée éternelle, c'est l'ordre, c'est-à-dire un tissu de relations sociales, tel que nul ne soit contraint de violer des obligations rigoureuses pour exécuter d'autres obligations."
  • La liberté : "Une nourriture indispensable à l'âme humaine est la liberté. la liberté, au sens concret du mot, consiste dans une possibilité de choix."
  • L'obéissance : "L'obéissance est un besoin vital de l'âme humaine. Elle est de deux espèces : obéissance à des règles établies et obéissance à des êtres humains regardés comme des chefs."
  • La responsabilité : "L'initiative et la responsabilité, le sentiment d'être utile et même indispensable, sont des besoins vitaux de l'âme humaine."
  • L'égalité : "L'égalité est un besoin vital de l'âme humaine. elle consiste dans la reconnaissance publique, générale, effective, exprimée réellement par les institutions et les mœurs, que la même quantité de respect et d'égards est due à tout être humain, parce que le respect est dû à l'être humain comme tel et n'a pas de degré."
  • La hiérarchie : La hiérarchie est un besoin vital de l'âme humaine. Elle est constituée par une certaine vénération, un certain dévouement à l'égard des supérieurs, considérés non pas dans leurs personnes, ni dans le pouvoir qu'ils exercent, mais comme des symboles."
  • Le châtiment : "Le châtiment est un besoin vital de l'âme humaine. Il est de deux espèces, disciplinaire et pénal.
  • La liberté d'opinion : "La liberté d'opinion totale, illimitée, pour toute opinion quelle qu'elle soit, sans aucune restriction ni réserve, est un besoin absolu pour l'intelligence."
  • Le risque : "Le risque est un besoin essentiel de l'âme. L'absence de risque suscite une espèce d'ennui qui paralyse autrement que la peur, mais presque autant."
  • La propriété privée : "La propriété privée est un besoin vital de l'âme. L'âme est isolée, perdue, si elle n'est pas dans un entourage d'objets qui soient pour elle comme un prolongement de son corps."
  • La propriété collective : "La participation aux biens collectifs, participation consistant non pas en jouissance matérielle, mais en un sentiment de propriété, est un besoin non moins important. Il s'agit d'un état d'esprit plutôt que d'une disposition juridique. Là où il y a véritablement une vie civique, chacun se sent personnellement propriétaire des monuments publics, des jardins, de la magnificence déployée dans les cérémonies, et le luxe que tous les êtres humains désirent est ainsi accordé même aux plus pauvres. Mais ce n'est pas seulement l'Etat qui doit fournir cette satisfaction, c'est toute espèce de collectivité."
  • La vérité : "Le besoin de vérité est plus sacré qu'aucun autre. Il n'en est jamais fait mention."

Deuxième partie : Le déracinement

"L'enracinement est peut-être le besoin le plus important et le plus méconnu de l'âme humaine. C'est un des plus difficiles à définir. Un être humain a une racine par sa participation réelle, active et naturelle à l'existence d'une collectivité qui conserve vivants certains trésors du passé et certains pressentiments d'avenir. Participation naturelle, c'est-à-dire amenée automatiquement par le lieu, la naissance, la profession, l'entourage. Chaque être humain a besoin d'avoir de multiples racines. Il a besoin de recevoir la presque totalité de sa vie morale, intellectuelle, spirituelle, par l'intermédiaire des milieux dont il fait naturellement partie." (p. 62)

Selon Simone Weil, les causes du déracinement sont :

  • La conquête militaire
  • Le pouvoir de l'argent et la domination économique : "l'argent détruit les racines partout où il pénètre, en remplaçant tous les mobiles par le désir de gagner. Il l'emporte sans peine sur les autres mobiles parce qu'il demande un effort d'attention tellement moins grand. Rien n'est si clair ni si simple qu'un chiffre." (p. 63)
  • Les relations sociales

Le déracinement ouvrier

"Il est une condition sociale entièrement et perpétuellement suspendue à l'argent, c'est le salariat, surtout depuis que le salaire aux pièces oblige chaque ouvrier à avoir l'attention toujours fixée sur le compte des sous." (p. 63)

Le chômage est un déracinement à la deuxième puissance puisque les chômeurs ne sont nulle part chez eux, ni dans les usines, ni dans leurs logements, ni dans les Partis et syndicats prétendument faits pour eux, ni dans les lieux de plaisir, ni dans la culture intellectuelle.

Pour Simone Weil, l'instruction telle qu'elle est conçue aujourd'hui est également un facteur de déracinement : "Ce qu'on appelle aujourd'hui instruire les masses, c'est prendre cette culture moderne, élaborée dans un milieu tellement fermé, tellement taré, tellement indifférent à la vérité, en ôter tout ce qu'elle peut encore contenir d'or pur, opération qu'on nomme vulgarisation, et enfourner le résidu tel quel dans la mémoire des malheureux qui désirent apprendre, comme on donne la becquée aux oiseaux." (p. 65)

Le désir d'apprendre pour apprendre, le désir de vérité sont très rares, le prestige de la culture est devenu presque exclusivement social, les examens exercent un pouvoir d'obsession sur la jeunesse des écoles.

"Un système social est profondément malade quand un paysan travaille la terre avec la pensée que, s'il est paysan, c'est parce qu'il n'était pas assez intelligent pour devenir instituteur." (p. 65)

"Le  mélange d'idées confuses et plus ou moins fausses connu sous le nom de marxisme (...) est aussi pour les ouvriers un apport complètement étranger, inassimilable, et dénué de valeur nutritive, car on l'a vidé de presque toute la vérité contenue dans les écrits de Marx."

Le déracinement est la plus dangereuse maladie des sociétés humaines. Des êtres déracinés ont deux comportements possibles :

  • ils tombent dans une inertie de l'âme presque équivalente à la mort comme les esclaves au temps de l'Empire romain.
  • ils se jettent dans une activité tendant à déraciner par des méthodes violentes ceux qui ne le sont pas encore ou ne le sont qu'en partie.

Simone Weil donne l'exemple des Romains, des Hébreux, des Allemands dans les années 30, des Espagnols et des Anglais à partir du XVIème siècle et de l'empire français.

C'est le déracinement qui explique en grande partie le nazisme : "Les Allemands, au moment où Hitler s'est emparé d'eux, étaient vraiment, comme il le répétait sans cesse une nation de prolétaires, c'est-à-dire de déracinés ; l'humiliation de 1918, l'inflation, l'industrialisation à outrance et surtout l'extrême gravité de la crise de chômage avaient porté chez eux la maladie morale au degré d'acuité qui entraîne l'irresponsabilité." (p. 66)

Le mot "révolution" recouvre deux réalités différentes et antinomiques, l'une consiste à transformer la société de manière que les ouvriers puissent avoir des racines ; l'autre consiste à étendre à toute la société la maladie du déracinement qui a été infligée aux ouvriers. Il convient de faire la révolution dans le premier sens du terme.

La défaite et l'effondrement de la France en juin 1940 a montré à quel point le pays était déraciné.

Simone Weil propose quelques solutions pour lutter contre le déracinement :

  • Préserver le passé
  •  "Avoir en vue dans toute innovation politique, juridique ou technique susceptible de répercussions sociales un arrangement permettant aux êtres humains de reprendre des racines."
  • Permettre aux ouvriers d'accéder à la propriété (un logement, un lopin de terre, une machine, des outils...)
  • Ressusciter la tradition du compagnonnage.

Pour Simone Weil, on ne détruira pas la condition prolétarienne avec des mesures juridiques : nationalisation de certains secteurs industriels, suppression de la propriété privée, conventions collectives, contrôle de l'embauche, car le malheur des ouvriers n'est pas de nature juridique.

Les revendications des ouvriers expriment la souffrance du déracinement : le chômage, l'aliénation dans le travail et le sentiment de ne pas être "chez eux" à l'usine...

Simone Weil, La condition ouvrière, NRF Gallimard, 1951.

En décembre 1934, Simone Weil entrait comme "manoeuvre sur machine" dans une usine. Ce professeur agrégé voulait vivre la vie d'un ouvrier, partager ses peines, mais éprouver aussi la solidarité et l'amitié. La condition ouvrière est la somme de ces observations vécues. Elle se compose de son "Journal d'usine" et d'une série de textes, où l'auteur dégage la philosophie et la morale de cette expérience.

A la lumière de son expérience du travail en usine, Simone Weil évoque le déracinement (ou l'aliénation) propre au monde ouvrier : le passage brutal de l'école à l'usine, le sentiment de ne plus exister, la quantité trop faible d'initiative, d'habileté et de réflexion demandée aux ouvriers, l'impossibilité de prendre part par la pensée et le sentiment à l'ensemble du travail de l'Entreprise, l'ignorance de la valeur, de l'utilité sociale, de la destination des choses qu'ils fabriquent, la séparation complète de la vie du travail et de la vie familiale, etc. (p. 75).

Selon Simone Weil, l'amélioration de la condition ouvrière doit d'abord venir des conditions de production et de la transformation des machines. D'un point de vue ouvrier, une machine doit posséder trois qualités :

  • Elle doit pouvoir être maniée sans épuiser ni les muscles, ni les nerfs, ni aucun organe et sans couper ou déchirer la chair.
  •  Relativement au danger général du chômage, l'appareil de production doit être aussi souple que possible pour pouvoir suivre les variations de la demande.
  • Elle doit correspondre à un travail de professionnel qualifié. "Une classe ouvrière formée presque entièrement de bons professionnels n'est pas un prolétariat." (p. 79)

L'amélioration de la condition ouvrière passe également par le développement et l'amélioration de l'apprentissage et de l'instruction.

Le déracinement paysan

"Le problème du déracinement paysan n'est pas moins grave que celui du déracinement ouvrier. Quoique la maladie soit moins avancée, elle a quelque chose d'encore plus scandaleux ; car il est contre nature que la terre soit cultivée par des êtres déracinés." (p. 104)

Le peuple n'est pas seulement constitué par les ouvriers, mais également par les paysans. La division entre paysans et ouvriers date de très loin et dans l'histoire des mouvements populaires, paysans et ouvriers se sont rarement retrouvés ensemble.

Un des symptômes les plus graves du déracinement paysan est le dépeuplement des campagnes (l'exode rural).

"Il n'y a aucun moyen d'empêcher que la population ouvrière ne soit un prolétariat si elle s'augmente constamment d'un afflux de paysans en état de rupture avec leur vie passée." (p. 108)

Le besoin d'enracinement chez les paysans a d'abord la forme de la soif (saine et naturelle) de propriété. S. Weil préconise de favoriser ce désir et de développer par ailleurs un système de retraites, la possibilité de voyager et des œuvres d'éducation et d'instruction.

"Comme on ne peut pas laisser le capitalisme maître de la formation professionnelle de la jeunesse, on ne peut pas laisser l'armée maîtresse de sa formation militaire." (p. 112)

S. Weil énonce parmi les symptômes de déracinement et les causes de la défaite la prostitution (notamment son utilisation par l'armée), les appétits coloniaux et le traitement infligé aux étrangers.

"Le système actuel consiste à présenter aux paysans tout ce qui a rapport à la pensée comme une propriété exclusive des villes (...) C'est la mentalité coloniale à un degré seulement moins aigu" (p. 115)

"Comme les petits Jocistes (membres des Jeunesses ouvrières chrétiennes) s'exaltent à la pensée du Christ ouvrier, les paysans devraient puiser la même fierté dans la part qu'accordent les paraboles de l'Evangile à la vie des champs et dans la fonction sacrée du pain et du vin, et en tirer le sentiment que le christianisme est une chose à eux." (p. 118)

"Le courant idolâtre du totalitarisme ne peut trouver d'obstacle que dans une vie spirituelle authentique. Si on habitue les enfants à ne  pas penser à Dieu, ils deviendront fascistes ou communistes par besoin de se donner à quelque chose." (p. 119)

"On fait tort à un enfant quand on l'élève dans un christianisme étroit qui l'empêche de jamais devenir capable de s'apercevoir qu'il y a des trésors d'or pur dans les civilisations non chrétiennes. L'éducation laïque fait aux enfants un tort plus grand. Elle dissimule ces trésors, et ceux du christianisme en plus. "(p. 120)

"La seule attitude à la fois légitime et pratiquement possible que puisse avoir, en France, l'enseignement public à l'égard du christianisme consiste à le regarder comme un trésor de la pensée humaine parmi tant d'autres." (p. 120)

"La beauté est quelque chose qui se mange ; c'est une nourriture. Si l'on offrait au peuple la beauté chrétienne simplement à titre de beauté, ce devrait être comme une beauté qui nourrit." (p. 122)

"La tâche de l'école populaire est de donner au travail davantage de dignité en y infusant de la pensée et non de faire du travailleur une chose à compartiments qui tantôt travaille et tantôt pense." (p. 124)

"Notre époque a pour mission propre, pour vocation, la constitution d'une civilisation fondée sur la spiritualité du travail. Les pensées qui se rapportent au pressentiment de cette vocation, et qui sont éparses chez Rousseau, George Sand, Tolstoï, Proudhon, Marx, dans les encycliques pontificales, et ailleurs, sont les seules pensées originales de notre temps, les seules que nous n'ayons pas hérité des Grecs. C'est parce que nous n'avons pas été à la hauteur de cette grande chose qui était en train d'être enfantée en nous que nous nous sommes jetés dans l'abîme des systèmes totalitaires..." (p. 125)

"Les populations malheureuses du continent européen ont besoin de grandeur encore plus que de pain, et il n'y a que deux espèces de grandeur, la grandeur authentique, qui est d'ordre spirituel, et le vieux mensonge de la conquête du monde qui est l'ersatz de la grandeur." (p. 127)

"La forme contemporaine de la grandeur authentique, c'est une civilisation constituée par la spiritualité du travail." (p. 127)

"Tout le monde répète chacun à sa manière que nous souffrons d'un déséquilibre dû à un développement purement matériel de la technique. Le déséquilibre ne peut être réparé que par un développement spirituel dans le même domaine, le domaine du travail." (p. 128)

"Une civilisation constituée par une spiritualité du travail serait le plus haut degré d'enracinement de l'homme dans l'univers, par suite l'opposé de l'état où nous sommes, qui consiste en un déracinement presque total. Elle est ainsi par nature l'aspiration qui correspond à notre souffrance." (p. 129)

Déracinement et nation

"Une autre espèce de déracinement encore doit être étudiée pour une connaissance sommaire de notre principale maladie. C'est le déracinement qu'on pourrait nommer géographique, c'est-à-dire par rapport aux collectivités qui correspondent à des territoires." (p.129)

Simone Weil explique que le sens même de ces collectivités a disparu, excepté une seule, la nation.

La nation, c'est-à-dire l'Etat, la nation étant l'ensemble des territoires reconnaissant l'autorité d'un même Etat.

Elle rappelle la genèse de la constitution de la nation française et du sentiment national, depuis la révolte des tribus gauloises fédérées autour de Vercingétorix contre les Romains jusqu'à la politique de collaboration avec l'occupant de "l'Etat français".

Elle souligne l'importance apparente de la rupture  établie par la Révolution de 89 dans le passage de la monarchie absolue de droit divin à la "souveraineté du peuple".

Elle montre qu'en réalité, c'est toujours le même Etat despotique centralisé construit sous Charles VI, confirmé par Richelieu et affermi par Louis XIV qui se maintient de la Convention à l'Etat français, en passant par le premier, puis le second Empire et y compris la IIIème République.

La détestation du pouvoir royal à partir de Charles VI, l'assimilation de la nation à l'Etat, l'écrasement de la Commune de Paris, la boucherie de la seconde guerre mondiale, la stupidité de la propagande ont contribué a discréditer le patriotisme dans toutes les classes de la société, à commencer par la classe ouvrière, au profit de "l'internationalisme prolétarien" incarnée par la Russie soviétique.

Mais il existe plusieurs sortes de patriotisme. Le patriotisme d'un chrétien ne saurait être celui de Richelieu, de Louis XIV ou de Charles Maurras :

"Le sentiment de tendresse poignante pour une chose belle, précieuse, fragile et périssable, est autrement chaleureux que celui de la grandeur nationale. L'énergie dont il est chargé est parfaitement pure. Elle est très intense. Un homme n'est-il pas facilement capable d'héroïsme pour protéger ses enfants, ou ses vieux parents, auxquels ne s'attache pourtant aucun prestige de grandeur ? Un amour parfaitement pur de la patrie a une affinité avec les sentiments qu'inspirent à un homme ses jeunes enfants, ses vieux parents, une femme aimée. La pensée de la faiblesse peut enflammer l'amour comme celle de la force, mais c'est d'une flamme bien autrement pure. La compassion pour la fragilité est toujours liée à l'amour pour la véritable beauté, parce que nous sentons vivement que les choses vraiment belles devraient être assurées d'une existence éternelle et ne le sont pas.

On peut aimer la France pour la gloire qui semble lui assurer une existence étendue au loin dans le temps et dans l'espace. Ou bien on peut l'aimer comme une chose qui, étant terrestre, peut-être détruite, et dont le prix est d'autant plus sensible." (p. 219)

L'enracinement

"Le problème d'une méthode pour insuffler une inspiration à un peuple est tout neuf."

Simone Weil distingue entre deux réalités diamétralement opposées : l'inspiration et la propagande :

"La propagande ne vise pas à susciter une inspiration ; elle ferme, elle condamne tous les orifices par où une inspiration pourrait passer ;elle gonfle l'âme entière avec du fanatisme. Ses procédés ne peuvent convenir pour l'objet contraire." (p. 238)

On peut, selon elle, classer les moyens d'éducation d'un peuple :

  • La crainte et l'espérance, provoquées par les menaces et les promesses
  • La suggestion
  • L'expression, soit officielle, soit approuvée par une autorité officielle, d'une partie des pensées qui, dès avant d'avoir été exprimées, se trouvaient réellement au cœur des foules, ou au cœur de certains éléments actifs de la nation.
  • L'exemple
  • Les modalités mêmes de l'action et des organisations forgées pour elle.

"Le premier moyen est le plus grossier, et il est toujours employé. Le second l'est par tous aujourd'hui ; c'est celui dont le maniement a été génialement étudié par Hitler. Les trois autres sont ignorés. Il faut essayer de les concevoir relativement aux trois formes successives que notre action publique est susceptible d'avoir..." (p. 242)

L'éphéméride du 18 juin 2015

"Et par-dessus le reste le général de Gaulle, entouré de ceux qui l'ont suivi, est un symbole. Le symbole de la fidélité de la France à elle-même, concentrée un moment en lui presque seul ; et surtout le symbole de tout ce qui dans l'homme refuse la basse adoration de la force." (p. 244)

"Pour que la France retrouve une grandeur dans le monde - grandeur indispensable à la santé même de sa vie intérieure - il faut qu'elle devienne une inspiration avant d'être redevenue, par la défaite des ennemis, une nation." (p. 250)

"Une organisation qui cristallise et capte les paroles lancées officiellement, qui en traduise l'inspiration en paroles différentes et bien à elle, qui les réalise en actions coordonnées pour lesquelles elle constitue une garantie d'efficacité toujours croissante, qui soit un milieu vivant, chaleureux, plein d'intimité, de fraternité et de tendresse - voilà la terre végétale où les malheureux Français, déracinés par le désastre, peuvent vivre et trouver le salut pour la guerre et pour la paix." (p. 271)

"La vraie mission du mouvement français de Londres est, en raison même des circonstances politiques et militaires, une mission spirituelle avant d'être une mission politique et militaire." (p. 272)

"On ne regarde presque jamais la politique comme un art d'espèce tellement élevé. Mais c'est qu'on est accoutumé depuis des siècles à la regarder seulement, ou en tout cas principalement, comme la technique de l'acquisition et de la conservation du pouvoir (Machiavel). Or le pouvoir n'est pas une fin..." (p. 276)

"Une méthode d'éducation n'est pas grand-chose si elle n'a pas pour inspiration la conception d'une certaine perfection humaine. Quand il s'agit de l'éducation d'un peuple, cette conception doit être celle d'une civilisation. Il ne faut pas la chercher dans le passé, qui ne contient que de l'imparfait. Bien moins encore dans nos rêves d'avenir, qui sont par nécessité aussi médiocres que nous-mêmes, et par suite très loin inférieurs au passé. Il faut chercher l'inspiration d'une telle éducation, comme la méthode elle-même, parmi les vérités éternellement inscrites dans la nature des choses." (p. 277)

"Quatre obstacles surtout nous séparent d'une forme de civilisation susceptible de valoir quelque chose.

  • notre conception fausse de la grandeur ;
  • la dégradation du sentiment de la justice
  • notre idolâtrie de l'argent
  • et l'absence en nous d'inspiration religieuse

Notre conception de la grandeur est celle même qui a inspiré la vie tout entière d'Hitler.

"C'est une chimère, due à l'aveuglement des haines nationales, que de croire qu'on puisse exclure Hitler de la grandeur sans une transformation totale, parmi les hommes d'aujourd'hui, de la conception et du sens de la grandeur. Et pour contribuer à cette transformation, il faut l'avoir accomplie en soi-même." (p. 287)

"Peut-on admirer sans aimer ? Et si l'admiration est un amour, comment ose-t-on aimer autre chose que le bien ? (p. 288)

"Il serait simple de faire avec soi-même le pacte de n'admirer dans l'histoire que les actions et les vies au travers desquelles rayonne l'esprit de vérité, de justice et d'amour ; et, loin au-dessous, celles à l'intérieur desquelles on peut discerner à l'œuvre un pressentiment réel de cet esprit." (p. 288)

"Qui oblige à admirer beaucoup de choses ? L'essentiel est de n'admirer que ce qu'on peut admirer de toute son âme. Qui peut admirer Alexandre de toute son âme, s'il n'a l'âme assez basse ?" (p. 292)

"Pour aimer la France, il faut sentir qu'elle a un passé, mais il ne faut pas aimer l'enveloppe historique de ce passé. Il faut en aimer la partie muette, anonyme, disparue." (p. 293)

"Le génie de la France ne réside que dans ce qui est pur." (p. 298)

"Jamais l'amour du bien ne s'allumera dans les cœurs à travers toute la population, comme il est nécessaire au salut du pays, tant qu'on croira que dans n'importe quel domaine la grandeur peut être l'effet d'autre chose que du bien." (p. 298)

Toutes les activités humaines et en particulier la science, la technique et la croyance religieuse qui font l'objet des dernières pages de l'ouvrage de Simone Weil, doivent être jugées à la lumière d'un seul et unique critère : celui du bien.

S'appuyant sur une citation d'Adolf Hitler dans Mein Kampf, Simone Weil montre que le futur "führer" de l'Allemagne a été bien plus conséquent que les penseurs humanistes agnostiques ou athées de la IIIème République, tenants du scientisme et du positivisme : à partir du moment où il n'y a rien d'autre que des phénomènes régis par un déterminisme absolu et que tout dans l'univers, comme le prétend la science moderne, obéit à la nécessité  (Hitler évoque le mouvement des planètes), on ne voit pas pourquoi l'homme ferait exception et pourquoi il conviendrait d'observer des règles fondées sur la justice plutôt que sur la force. En opposant les Droits de l'Homme à l'apologie de la force et du fait accompli, les hommes de la IIIème République ne font qu'opposer à un mensonge conséquent un mensonge inconséquent.

"Si les sciences de l'homme étaient ainsi fondées par des méthodes d'une rigueur mathématique, et maintenues en même temps en liaison avec la foi ; si dans les sciences de la nature et la mathématique l'interprétation symbolique reprenait la place qu'elle avait jadis, l'unité de l'ordre établi dans cet univers apparaîtrait dans sa souveraine clarté.

L'ordre du monde, c'est la beauté du monde. Seul diffère le régime de l'attention, selon qu'on essaie de concevoir les relations nécessaires qui le composent ou d'en contempler l'éclat.

C'est une seule et même chose qui relativement à Dieu est sagesse éternelle, relativement à l'univers parfaite obéissance, relativement à notre amour beauté, relativement à notre intelligence équilibre de relations nécessaires, relativement à notre chair force brutale.

Aujourd'hui, la science, l'histoire, la politique, l'organisation du travail, la religion même pour autant qu'elle est marquée par la souillure romaine, n'offrent à la pensée des hommes que la force brutale. Telle est notre civilisation. Cet arbre porte les fruits qu'il mérite.

Le retour à la vérité ferait apparaître entre autres choses la vérité du travail physique." (p. 371)

"Immédiatement après le consentement à la mort, le consentement à la loi qui rend le travail indispensable à la conservation de la vie est l'acte le plus parfait d'obéissance qu'il soit donné à l'homme d'accomplir.

Dès lors les autres activités humaines, commandement des hommes, élaboration des plans techniques, art, science, philosophie, et ainsi de suite, sont toutes inférieures au travail physique en signification spirituelle.

Il est facile de définir la place que doit occuper le travail physique dans une vie sociale bien ordonnée. Il doit en être le centre spirituel." (p. 380)

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