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André Comte-Sponville, L'esprit de l'athéisme, introduction à une spiritualité sans Dieu, Editions Albin Michel, 2006.

Table : Avant propos I. "Peut-on se passer de religion ?" - II. "Dieu existe-t-il ?" - III. "Quelle spiritualité pour les athées ?" Conclusion : "L'amour, la vérité"

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André Comte-Sponville, né le 12 mars 1952 à Paris, ancien élèves de l'Ecole normale supérieure et agrégé de philosophie, André Comte-Sponville fut longtemps maître de conférences à la Sorbonne. Il se consacre aujourd'hui exclusivement à l'écriture. Il a publié de noimbreux ouvrages dont Petit traité des grandes vertus et de La sagesse des Modernes (en collaboration avec Luc Ferry), Le sexe ni la mort (Albin Michel, 2012) et Dictionnaire philosophique (PUF, 2001, 2013). Il est membre du Comité consultatif national d'éthique depuis mars 2008.

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                                   Eugène Delacroix, Le combat de Jacob avec l'ange 

Préface :

"Le retour de la religion a pris, ces dernières années, une dimension spectaculaire, parfois inquiétante. On pense d'abord aux pays musulmans. Mais tout indique que l'Occident, dans des formes certes différentes, n'est pas à l'abri du phénomène. Retour de la spiritualité ? On ne pourrait que s'en féliciter. Retour de la foi ? Ce ne serait pas un problème. Mais le dogmatisme revient avec, trop souvent, et l'obscurantisme et l'intégrisme, et le fanatisme parfois. On aurait tort de leur abandonner le terrain. Le combat pour les Lumières continue, il a rarement été aussi urgent, et c'est un combat pour la liberté.

Un combat contre la religion ? Ce serait se tromper d'adversaire. Mais pour la tolérance, pour la laïcité, pour la liberté de croyance, et d'incroyance. L'esprit n'appartient à personne. La liberté non plus.

J'ai été élevé dans le christianisme. Je n'en garde ni amertume ni colère, bien au contraire. Je dois à cette religion, donc aussi à cette Eglise (en l'occurrence la catholique), une part essentielle de ce que je suis, ou de ce que j'essaye d'être. Ma morale, depuis mes années pieuses, n'a guère changé. Ma sensibilité non plus. Même ma façon d'être athée reste marquée par cette foi de mon enfance et de mon adolescence. Pourquoi devrais-je en avoir honte ? C'est mon histoire, ou plutôt c'est la nôtre. Que serait l'Occident sans le christianisme ? Que serait le monde sans ses dieux ? Etre athée, ce n'est pas une raison pour être amnésique. L'humanité est une : la religion en fait partie, l'irréligion aussi, et ni l'une ni l'autre n'y suffisent.

J'ai horreur de l'obscurantisme, du fanatisme, de la superstition. Je n'aime pas davantage le nihilisme et la veulerie. La spiritualité est une chose trop importante pour qu'on l'abandonne aux fondamentalistes. La tolérance, un bien trop précieux pour qu'on la confonde avec l'indifférence ou la mollesse. Rien ne serait pire que de nous laisser enfermer dans un face à face mortifère entre le fanatisme des uns - quelle que soit la religion dont ils se réclament - et le nihilisme des autres. Mieux vaut les combattre tous, sans les confondre et sans tomber dans leurs travers respectifs. La laïcité est le nom de ce combat. Reste pour les athées, à inventer la spiritualité qui va avec. C'est à quoi cet ouvrage voudrait contribuer. Je l'ai voulu délibérément bref et accessible - pour aller plus vite à l'essentiel, et m'adresser au plus grand nombre. Il m'a semblé qu'il y avait urgence. L'érudition ou les querelles d'experts peuvent attendre ; la liberté de l'esprit, non.

L'essentiel ? S'agissant de spiritualité, il m'a paru tenir en trois questions : Peut-on se passer de religion ? Dieu existe-t-il ? Quelle spiritualité pour les athées ? Reste à répondre. Tel est l'objet de ce livre. Les athées n'ont pas moins d'esprit que les autres. Pourquoi s'intéresseraient-ils moins à la vie spirituelle ?"

Citations : 

I."Peut-on se passer de religion ?"

"Une société peut très bien se passer de religion au sens occidental et retreint du terme (la croyance en un Dieu personnel et créateur) ; elle pourrait peut-être se passer de sacré ou de surnaturel (de religion au sens large) ; mais elle ne peut se passer ni de communion ni de fidélité." (p. 38)

"La richesse n'a jamais suffi à faire une civilisation. La misère, encore moins. Il y faut aussi de la culture, de l'imagination, de l'enthousisame, de la créativité, et rien de tout cela n'ira sans courage, sans travail, sans efforts. "Le principal danger qui menace l'Europe, disait Husserl, c'est la fatigue." (p. 39)

"Il n'y a pas de peuple élu, ni de civilisation obligée." (p. 49)

"Ce n'est plus la religion qui fonde la morale, c'est la morale qui fonde la religion." (p. 51)

"J'appelle "sophistique" tout discours qui se soumet à autre chose qu'à la vérité, ou qui prétend soumettre la vérité à autre chose qu'à elle-même." (p. 55)

"Il n'est pas vraiu que rien ne soit vrai." (p. 58)

"Il n'est rien de si beau  et légitime, disait Montaigne, que de faire bien l'homme, et dûment." (p. 59)

"Un athée lucide ne peut pas échapper au désespoir." (p. 60)

"C'est le piège de l'espérance, avec ou sans Dieu : à force d'espérer le bonheur pour demain, nous nous interdisons de la vivre aujourd'hui." (p. 61)

"Ce n'est pas l'espérance qui libère, c'est la vérité. ce n'est pas l'espérance qui fait vivre, c'est l'amour." (p. 62)

"Le contraire de la rancoeur, c'est la gratitude. Le contraire du ressentiment, la miséricorde. Le contraire du nihilisme, l'amour et le courage." (p. 63)

"Qu'un voyage doive avoir une fin, est-ce une raison pour ne pas l'entreprendre, ou pour ne pas en profiter ?" (p. 63)

"Ce qui fait la valeur d'une vie humaine, ce n'est pas le fait que la personne en question croie ou pas en Dieu ou en une vie après la mort."

"Croyants ou incroyants, nous ne sommes ici séparés que par ce que nous ignorons." (p. 66)

"N'attendons pas d'être sauvés pour être humains." (p. 75)

II. "Dieu existe-t-il ?"

"J'entends par "Dieu" un être éternel, spirituel et transcendant (à la fois extérieur et supérieur à la nature), qui aurait consciemment et volontairement crée l'univers. Il est supposé parfait et bienheureux, omniscient et omnipotent. C'est l'Être suprême, créateur et incrée (il est cause de soi), infiniment juste, dont tout dépend et qui ne dépend de rien. C'est l'absolu en acte et en personne." (78)

"Dieu existe-t-il ? Nous ne le savons pas. Nous ne le saurons jamais, du moins en cette vie. C'est pourquoi la question se pose d'y croire ou non." (p. 79)

Notes de lecture sur l'avant-propos et le premier chapitre : "Peut on se passer le religion ?"

"L'essentiel ? S'agissant de spiritualité, il m'a paru tenir en trois questions :

  • Peut-on se passer de religion ?
  • Dieu existe-t-il ?
  • Quelle spiritualité pour les athées ?

A.C.S. se réfère à la définition de Durkheim de la religion dans Formes élémentaires de la vie religieuse :

"Une religion est un système solidaire de croyances et de pratiques relatives à des choses sacrées, c'est-à-dire séparées, interdites, croyances et pratiques qui unissent en une même communauté morale, appelée "Eglise", tous ceux qui y adhèrent." (p. 13)

Il reprend et corrige cette définition dans un sens plus métaphysique et théologique et moins sociologique :

"J'appelle "religion" tout ensemble organisé de croyances et de rites portant sur des choses sacrées, surnaturelles ou transcendantes (sens large), et spécialement sur un ou plusieurs dieux (sens restreint), croyances et rites qui unissent en une même communauté morale ou spirituelle ceux qui s'y reconnaissent ou les pratiquent." (p. 14)

Une civilisation se caractérise par coexistence de la Foi (Muthos) et de la raison (Logos). Cette coexistence se vérifie dans le Grèce antique, notamment chez Platon (République, Livre VII, mythe de la caverne).

ACS rappelle les deux étymologies les plus couramment admises du mot "religion" :

  • "religio" viendrait (notamment selon Lactance) du verbe religare, qui signifie "relier". Le religion serait ce qui relie (les hommes entre eux et les hommes à Dieu ou aux dieux). "La religion favorise la cohésion sociale en renforçant la communion des consciences et l'adhésion aux règles du groupe." (p. 24)

"Un peuple est plus ou mieux qu'une horde. Une société, plus et mieux qu'une multitude." (p. 25)

ACS avance le concept de "communion" pour caractériser le lien entre les hommes au sein de la religion ; il en propose la définition suivante : "communier, c'est partager sans diviser."

  • "religio" viendrait (d'après Cicéron et un certain nombre de linguistes) de relegere qui signifie "recueillir" et "relire".

La religion, selon cette étymologie, c'est l'amour d'une Parole, d'une Loi ou d'un Livre.

"Récapitulons. Une société peut très bien se passer de religion au sens occidental et retreint du terme (la croyance en un Dieu personnel et créateur) ; elle pourrait peut-être se passer de sacré ou de surnaturel (de religion au sens large), mais elle ne peut se passer ni de communion, ni de fidélité."

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Edmund Husserl, fondateur de la phénoménologie (1859-1938)

ACS rappelle que "la richesse n'a jamais suffi à faire une civilisation." et il ajoute qu'il faut aussi de la culture, de l'imagination, de l'enthousiasme, de la créativité et rien de tout cela n'ira sans courage, sans travail, sans efforts et rappelle l'avertissement d'E. Husserl dans sa conférence de Vienne en 1935 : "Le principal danger qui menace l'Europe, c'est la fatigue."

L'essentiel, selon l'auteur, aussi bien pour les peuples que les individus n'est pas tant de "croire en Dieu" que la fidélité à des valeurs morales et spirituelles.

Les deux tentations de la postmodernité sont :

  • la sophistique : "tout discours qui se soumet à autre chose qu'à la vérité, ou qui prétend soumettre la vérité à autre chose qu'à elle-même." ("Si Dieu n'existe pas, il n'y a pas de vérité.")
  • le nihilisme : "tout discours qui prétend renverser ou abolir la morale parce qu'elle serait néfaste et mensongère." (p. 55)

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Friedrich Nietzsche (1844-1900)

Ces deux tentations ont été résumées dans une phrase de Nietzsche : "Rien n'est vrai, tout est permis." (Fragments posthumes)

Il faut résister à ces deux tentations en leur opposant le double rempart de l'humanisme et du rationalisme : "Il n'est pas vrai que rien ne soit vrai." et "Il n'est pas vrai que tout soit permis."

Ces deux remparts correspondent, selon ACS à ce que l'on appelle "la philosophie des Lumières".

L'auteur se réfère à Montaigne : "Il n'est rien si beau et légitime que de faire l'homme, et dûment."

"Le premier devoir, et le principe de tous les autres, c'est de vivre et d'agit humainement."..." "La religion n'y suffit pas, ni n'en dispense. L'athéisme, pas davantage." (p. 59)

Comment ne pas sombrer dans le scepticisme et le nihilisme si l'on n'a pas la foi ?

ACS part de la troisième question de Kant "Que m'est-il permis d'espérer ?"

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Emmanuel Kant (1724-1804)

Rappel :

Pour Kant, la philosophie peut se résumer à trois questions :

  • Les conditions de la science (ou de la connaissance en générale) ou la raison pure : "que puis-je savoir ?"
  • Les conditions de l'action ou la raison pratique (ou la morale) : "que dois-je faire ?"
  • Les conditions de la foi (la religion, la métaphysique) : "Que m'est-il permis d'espérer ?"

La religion est le domaine de l'espoir ("que m'est-il permis d'espérer ?") et de l'invisible (Kant dit des "noumènes"). Toute l'oeuvre critique de Kant consiste à montrer les limites entre le domaine de la connaissance et le domaine de la foi. Pour qu'une connaissance soit légitime, elle doit avoir un contenu phénoménal (une intuition dit Kant) et un concept qui y corresponde ("Des intuitions sans concepts sont vides, des concepts sans intuitions sont aveugles.").

Par conséquent, nous ne pouvons rien dire avec certitude des "choses en soi". Nous faisons un usage illégitime de notre entendement lorsque nous l'appliquons aux noumènes, aux choses en soi, par exemple en essayant de démontrer l'existence de Dieu (c'est ce que l'on appelle la "théologie rationnelle").

Cet argument détruit-il cependant la croyance ? Non, dit Kant. Nous ne pouvons pas savoir avec certitude si Dieu existe, si nous avons une âme immortelle, s'il y a une vie après la mort, mais nous pouvons le croire, ou du moins l'espérer : "Jai borné le savoir pour laisser une place à la foi."

ACS affirme ne pas croire en Dieu (ou du moins en l'existence d'un Dieu personnel créateur) ; il ne croit pas non plus en l'immortalité de l'âme et en une vie après la mort. Il lui faut donc vivre avec ce qu'il faut bien appeler une forme de désespoir. "Un athée lucide ne peut pas échapper au désespoir" reconnaît-il, donnant raison aux philosophes chrétiens comme Pascal, Kant ou Kirkegaard.

Comment affronter la tragique de la condition humaine sans Dieu ? ACS reprend la thèse développée dans son Traité du désespoir et de la béatitude : "le bonheur n'est pas à espérer, mais à vivre ici et maintenant."

Il faut accepter joyeusement le tragique : "On n'espère que ce que l'on n'a pas. tant qu'on espère être heureux, c'est donc que le bonheur fait défaut. Quand il est là, au contraire, que reste-t-il à espérer ? Qu'il dure ? Ce serait craindre qu'il ne s'achève, et voilà que le bonheur déjà se dissout dans l'angoisse... C'est le piège de l'espérance, avec ou sans Dieu : à force d'espérer le bonheur pour demain, nous nous interdisons de le vivre aujourd'hui." (p. 61)

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Blaise Pascal (1623-1662)

Il rappelle la phrase célèbre de Pascal dans Les Pensées : "Ainsi nous ne vivons jamais, nous espérons de vivre, si bien que nous disposant toujours à être heureux, il est inévitable que nous ne le soyons jamais."

Il préconise une attitude spirituelle inspirée des grandes sagesses occidentales : les Epicuriens, les Stoïciens, Spinoza ou orientales (le bouddhisme, le Sâmkhya-Sûtra) que l'on pourrait résumer ainsi : "Le sage ne désire que ce qui dépend de lui."

"Ce n'est pas l'espérance qui fait agir, c'est la volonté. Ce n'est pas l'espérance qui libère, c'est la vérité. ce n'est pas l'espérance qui fait vivre, c'est l'amour." (p. 62)

L'espérance sans la lucidité risque de déboucher sur le nihilisme : "Ils ne pardonnent à la vie, ni au monde, ni à l'humanité, de ne pas correspondre aux espérances qu'ils s'en étaient faites." (p. 63)

"Le contraire de la rancoeur, c'est la gratitude. Le contraire du ressentiment, la miséricorde. Le contraire du nihilisme, l'amour et le courage."

"Qu'un voyage doive avoir une fin, est-ce une raison pour ne pas l'entreprendre, ou pour ne pas en profiter " (p. 63)

Ce qui fait la valeur d'une vie humaine, selon l'auteur, ce n'est pas que l'auteur croie en Dieu ou en une vie après la mort, ce n'est pas la foi, ni l'espérance, mais la quantité d'amour, de compassion et de justice dont on est capable.

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Augustin d'Hyppone (354-430 après J.-C.)

ACS montre que la tradition chrétienne n'a pas ignoré la suprématie de l'amour sur la foi et sur l'espérance (saint Paul dans Epître aux Corinthiens, saint Augustin et saint Thomas d'Aquin dans la Somme théologique) : "Les trois vertus de foi, d'espérance et de charité sont nécessaires toutes trois en cette vie ; mais après cette vie, la charité suffit." (Saint Augustin)

"Je veux simplement suggérer que, pour ceux des croyants qui pensent que nous sommes déjà, au moins pour une part, dans le Royaume, ce Royaume nous est, par définition, commun ; et que nous ne sommes dès lors séparés, eux et moi, que par l'espérance et la foi, point par l'amour ou la connaissance." (p. 68)

"Résumons-nous. On peut se passer de religion ; mais pas de communion, ni de fidélité, ni d'amour. ce qui nous unit, ici, est plus important que ce qui nous sépare. Paix à tous, croyants et incroyants. La vie est plus précieuse que la religion (c'est ce qui donne tort aux inquisiteurs et aux bourreaux) ; la communion, plus précieuse que les Eglises (c'est ce qui donne tort au sectaires) ; la fidélité, plus précieuse que la foi ou que l'athéisme (c'est ce qui donne tort aux nihilistes, aussi bien qu'aux fanatiques) ; enfin - c'est ce qui donne raison aux braves gens, croyant ou non - l'amour est plus précieux que l'espérance ou que le désespoir. N'attendons pas d'être sauvés pour être humains." (p. 75)

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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