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Maurice Merleau-Ponty, Phénoménologie de la perception, 1945, TEL/Gallimard

"La Phénoménologie de la Perception (1945) est l'œuvre majeure du philosophe Maurice Merleau-Ponty, l'un des fondateurs de la phénoménologie. Suivant explicitement le travail d'Edmund Husserl, le projet de Merleau-Ponty est de révéler la structure phénoménologique de la perception. Il critique aussi dans cet ouvrage une conception cartésienne et mentaliste du langage, qui ferait des mots les simples représentations de concepts mentaux ou d'objets extérieurs."

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Maurice Merleau-Ponty (1908-1961) enseigna la philosophie à Chartres, puis à Paris. Il fut reçu docteur ès lettres avec deux ouvrages qui le distinguèrent, La Structure du comportement (1942) et la Phénoménologie de la Perception (1945). Cette même année, il fonde avec Jean-Paul Sartre, son ancien condisciple de l'École normale supérieure, ainsi qu'avec Simone de Beauvoir, la revue Les Temps modernes, qu'il quittera en 1951. Il publie Les aventures de la dialectique (1945) et Sens et non-sens (1948). Nommé professeur à la Sorbonne (en 1949), il est élu au Collège de France en 1952. Son ouvrage important, Signes, paraît en 1960.Afficher l'image d'origine

Nature morte de Paul Cézanne (1839-1906)

"Chez le peintre et le sujet parlant, le tableau et la parole ne sont pas l’illustration d’une pensée déjà faite, mais l'appropriation de cette pensée même. C’est pourquoi nous avons été amenés à distinguer une parole secondaire qui traduit une pensée déjà acquise et une parole originaire qui la fait exister d’abord pour nous-mêmes comme pour autrui.

Or tous les mots qui sont devenus les simples indices d'une pensée univoque n’ont pu le faire que parce qu'ils ont d’abord fonctionné comme paroles originaires et nous pouvons encore nous souvenir de l’aspect précieux qu'ils avaient, comme un paysage inconnu, quand nous étions en train de les "acquérir" et quand ils exerçaient encore la fonction primordiale de l’expression.

Ainsi la possession de soi, la coïncidence avec soi n’est pas la définition de la pensée : elle est au contraire un résultat de l’expression et elle est toujours une illusion, dans la mesure où la clarté de l’acquis repose sur l’opération foncièrement obscure par laquelle nous avons éternisé en nous un moment de vie fuyante.

Nous sommes invités à retrouver sous la pensée qui jouit de ses acquisitions et n’est qu’une halte dans le processus indéfini de l’expression, une pensée qui cherche à s’établir et qui n’y parvient qu’en ployant à un usage inédit les ressources du langage constitué.

Cette opération doit être considérée comme un fait dernier, puisque toute explication qu'on voudrait en donner, - soit l'explication empiriste qui ramène les significations nouvelles aux significations données, soit l'explication idéaliste qui pose un savoir absolu immanent aux premières formes du savoir, - consisterait en somme à la nier.

Le langage nous dépasse, non seulement parce que l'usage de la parole suppose toujours un grand nombre de pensées qui ne sont pas actuelles et que chaque mot résume, mais encore pour une autre raison, plus profonde : à savoir que ces pensées dans leur actualité, n'ont jamais été, elles non plus, de "pures" pensées, qu'en elles déjà il y avait excès du signifié sur le signifiant et le même effort de la pensée pensée pour égaler la pensée pensante, la même provisoire jonction de l'une et de l'autre qui fait tout le mystère de l'expression".

M. Merleau-Ponty, Phénoménologie de la perception.

 

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Aux élèves :

Dégagez, comme d'habitude :

a) le thème (de quoi est-il question dans ce texte ?), b) la thèse (le point de vue de l'auteur), c) les arguments (comment l'auteur justifie-t-il sa thèse ?) d) les exemples donnés.

Se poser ensuite les questions suivantes :

1. Pourquoi M. Merleau-Ponty associe-t-il peintre et sujet parlant ?

2. Quelle différence faites-vous entre "l'illustration" et "l' appropriation" d'une pensée.

3. Quelle différence y a-t-il entre le langage, la langue et la parole ?

4. Qu'est-ce qui dans la peinture (et dans l'art en général) correspond au langage, qu'est-ce qui correspond à la parole ?

5. Comment comprenez-vous la distinction que fait l'auteur entre une "parole originaire" et une "parole secondaire" ?

6. Expliquer "univoque" ;

7. Quel est le contraire d'univoque ?

8. Expliquer "les mots (...) ont d'abord fonctionné comme paroles originaires."

9. Pourquoi, selon M. Merleau-Ponty ne peut-on définir la pensée ni par la "coïcidence avec soi", ni par la "possession de soi" ?

10. Expliquer : "éterniser en nous un moment de la vie fuyante".

11. Quelle différénce l'auteur fait-il entre "acquisition" et "expression" ?

12. En quoi consiste l'explication empiriste de l'expression ?

13. En quoi consiste l'explication idéaliste ?

14. En quoi ces deux formes d'explication reviennent-elles à nier le processus de l'expression ?

15. Expliquer : "excès du signifié sur le signifiant"

16. Quelle différence l'auteur fait-il entre la "pensée pensée" et la "pensée pensante" ?

17. Pourquoi la "pensée pensée" doit-elle faire un effort pour égaler la "pensée pensante" ?

18. Pourquoi la jonction entre la "pensée pensée" et la pensée pensante" est-elle toujours "provisoire" ?

19. En quoi consiste le "mystère de l'expression" ?

20. Comment l'auteur aborde-t-il la question traditionnelle de la relation entre la pensée et le langage ?

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1. Le texte évoque la relation entre le langage et la pensée, autrement dit "l'expression".

2. Il est divisé en six parties :

a) La parole n'est pas l'illustration d'une pensée déjà faite.

b) Les mots ont d'abord fonctionné comme paroles originaires.

c) La pensée est un résultat de l'expression et non l'inverse.

d) Sous la pensée qui jouit de ses acquisitions, travaille une pensée qui cherche à s'établir.

d) L'expression est un fait dernier.

e) Le langage nous dépasse.

La thèse de l'auteur est que la pensée peut revêtir deux formes différentes : une pensée constituée qu'il appelle la "pensée pensée" et une pensée constituante qu'il appelle la "pensée pensante".

Son argumentation repose sur l'analogie entre le langage articulé et la création artistique et sur l'acquisition du langage chez l'enfant.

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Ferdinand de Saussure, né à Genève le 26 novembre 1857 et mort à Vufflens-le-Château le 22 février 1913, est un linguiste suisse. Reconnu comme le précurseur du structuralisme en linguistique, il s'est aussi distingué par ses travaux sur les langues indo-européennes.

On estime (surtout en Europe) qu'il a fondé la linguistique moderne et établi les bases de la sémiologie. Dans son Cours de linguistique générale (1916), publié après sa mort par ses élèves, il définit certains concepts fondamentaux (distinction entre langage, langue et parole, entre synchronie et diachronie, caractère arbitraire du signe linguistique, etc.) qui inspireront non seulement la linguistique ultérieure mais aussi d'autres secteurs des sciences humaines comme l'ethnologie, l'analyse littéraire, la philosophie et la psychanalyse lacanienne.

Dans le premier paragraphe, Maurice Merleau-Ponty compare le sujet parlant à l'artiste, en particulier au peintre et reprend une distinction fondamentale de la linguistique moderne entre le langage, la langue et la parole. (Ferdinand de Saussure, Cours de Linguistique générale, 1922)

a) Le langage est la faculté inhérente et universelle de l'humain de construire des langues (des codes) pour communiquer. Le langage (en tant qu'aptitude à la parole) est inné.

b) La langue est un système (un ensemble structuré d'éléments) de communication conventionnel particulier.

c) La parole consiste en l'utilisation de la langue et constitue ce qui est produit lorsque l'on communique effectivement avec nos semblables.

Selon Ferdinand de Saussure, la langue est le résultat d’une convention sociale transmise par la société à l'individu et sur laquelle ce dernier n'a qu'un rôle accessoire. Par opposition, la parole est l'utilisation personnelle de la langue, avec toutes les variantes personnelles possibles : style, rythme, syntaxe, prononciation, etc.

Le changement de la langue relève de l'individu (la parole peut inventer des mots qui n'existent pas dans la langue) mais son acceptation relève de la communauté. (André Martinet, Eléments de linguistique générale)

Selon Maurice Merleau-Ponty, la relation entre le sujet et la langue est du même ordre que celle du peintre avec la peinture.

La langue est un système de communication conventionnel, un ensemble structuré d'éléments et de règles qui préexiste à chaque sujet parlant. La peinture est également un ensemble structuré d'éléments et de règles qui préexiste à chaque artiste et dont il hérite.

Chaque peintre doit d'abord assimiler l'histoire de la peinture, connaître les différentes techniques, copier des maîtres, etc. Mais de même qu'un artiste ne se contente pas d'illustrer (de reproduire) une peinture déjà faite, il doit aussi (et surtout) s'exprimer personnellement.

Chacun d'entre nous hérite de cet ensemble conventionnel et structuré qu'est la langue, mais il nous appartient de nous frayer notre propre chemin à travers le "labyrinthe de la langue". Le chemin de l'artiste dans l'histoire de l'art se nomme la création, le chemin de l'homme au sein de la langue se nomme la parole.

Maurice Merlau-Ponty distingue entre "illustration" et "appropriation". L'illustration relève de l'imitation. On peut imiter un mot sans le comprendre, comme le fait par exemple le perroquet (psittacisme). De même un peintre peut se contenter de copier le tableau d'un autre peintre.

Mais l'acte propre d'un vrai peintre, comme celui d'un véritable sujet parlant ne consiste pas à copier, à "illustrer", mais à "s'approprier". Dans "s'approprier", nous reconnaissons le mot "propre". La langue est une réalité sociale, mais elle n'existe que dans la mesure où elle s'actualise dans la parole, c'est-à-dire dans le fait que nous nous l'approprions, que nous la faisons nôtre.

La distinction (saussurienne) entre la langue et la parole amène Maurice Merleau-Ponty à distinguer entre deux dimensions de la parole : une parole "originaire" et une parole "secondaire".

"La parole originaire fait exister la parole secondaire pour nous-mêmes et pour autrui" affirme Maurice Merleau-Ponty. La parole originaire, c'est cette faculté  proprement humaine et innée d'appropriation de la langue que Ferdinand de Saussure (et d'autres après lui) appelle le langage.

Maurice Merleau-Ponty en vient donc à inverser l'ordre théorique des priorités. D'un point de vue collectif, la langue précède la parole, mais d'un point de vue individuel, c'est la parole qui précède la langue.

Faisons le point : le texte de Maurice Merleau-Ponty se réfère implicitement à la distinction (saussurienne) entre le langage, la langue et la parole : la langage est la faculté inhérente et universelle de l'humain de construire des langues (des codes) pour communiquer. La langue est un système de communication conventionnel particulier. La parole est l'appropriation de la langue par un individu particulier.

Ce qui, dans la peinture correspond à la langue, ce sont les oeuvres d'art, l'histoire de la peinture, les techniques, les supports, etc.

Ce qui correspond à la parole, c'est le '"style" (on dit aussi la "manière") de chaque peintre, la manière dont chaque artiste s'approprie la peinture, s'inscrit dans son histoire en tant que créateur authentique, original, immédiatement reconnaissable.

Maurice Merleau-Ponty explique que les mots qui sont devenus les simples indices d'une pensée univoque n'ont pu le faire que parce qu'ils ont d'abord fonctionné comme paroles originaires. En d'autres termes, les mots pour un "locuteur expérimenté" ont un ou des sens précis qu'il connaît. La langue est un système de différences et l'enfant doit apprendre le sens des mots et le fait que chaque mot désigne une réalité bien précise.

Ces mots acquièrent une signification "univoque" par l'éducation ("univoque" est le contraire "d'équivoque") : l'enfant (in-fans en  latin veut dire celui qui ne parle pas) apprend à parler, c'est-à-dire à mettre de façon univoque un mot sur les choses (à ne pas confondre par exemple "mièvre" et "fièvre")

Le caractère "univoque" de la langue est acquis et non inné, contrairement au langage en tant que faculté de parler. Au cours du processus d'acquisition de la langue, l'enfant s'émerveille de "l'aspect précieux" des mots, de leur aspect de "paysage inconnu" quand ils exerçaient (encore) la fonction primordiale d'expression.

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Cet émerveillement de l'enfant devant la langue a été illustré par Colette dans une page célèbre de La maison de Claudine :

"Le mot «presbytère» venait de tomber, cette année-là, dans mon oreille sensible, et d'y faire des ravages.« C'est certainement le presbytère le plus gai que je connaisse... » avait dit quelqu'un. Loin de moi l'idée de demander à l'un de mes parents : « Qu'est-ce que c'est, un presbytère ?» J'avais recueilli en moi le mot mystérieux, comme brodé d'un relief rêche en son commencement, achevé en une longue et rêveuse syllabe... Enrichie d'un secret et d'un doute, je dormais avec le mot et je l'emportais sur mon mur. «Presbytère ! » Je le jetais, par-dessus le toit du poulailler et le jardin de Miton, vers l'horizon toujours brumeux de Moutiers. Du haut de mon mur, le mot sonnait en anathème : « Allez ! vous êtes tous des presbytères ! » criais-je à des bannis invisibles. Un peu plus tard, le mot perdit de son venin, et je m'avisai que « presbytère» pouvait bien être le nom scientifique du petit escargot rayé jaune et noir..." (Colette, "Le curé sur le mur", La maison de Claudine, 1922)

On voit très bien ici que la petite fille rêve d'abord sur le mot "presbytère" et lui prête une pluralité de significations équivoques : anathème, escargot... avant d'en apprendre le sens univoque (et décevant !) : "maison du curé".

Dans le troisième partie du texte, Maurice Merleau-Ponty explique que la pensée n'est ni la "possession de soi", ni la "coïncidence avec soi", mais un résultat de l'expression. La possession de soi et la coïncidence avec soi sont des "illusions" car elles ne tiennent pas compte du travail créatif qui est à l'oeuvre dans l'apprentissage de la langue et dans l'usage de la parole. Le mot fixe des "moments de vie fuyante". Nous prenons les mots pour les choses qu'ils représentent, la carte pour le territoire. Mais l'opération par laquelle nous transformons "un moment de vie fuyante" en "idée claire et distincte" (pour parler comme Descartes) est, selon Maurice Merleau-Ponty "foncièrement obscure".

La critique que Maurice Merleau-Ponty fait du langage qui "emprisonne des moments de vie fuyante" fait penser à Bergson. Pour Bergson, le langage n'est pas apte à rendre compte de la "vraie vie". Il est au service de l'action, il fixe la durée en espace et durcit la fluidité du réel.

M. Merleau-Ponty nous invite donc à ne pas prendre les mots pour les choses mêmes, mais aussi à ressaisir sous la pensée constituée le processus indéfini de la pensée constituante, autrement dit de l'expression, à observer comment la parole se fraye un chemin en "ployant à un usage inédit les ressources du langage constitué".

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L'auteur fait allusion aux artistes et aux poètes dont la vocation, comme le dit Mallarmé, est de "donner un sens plus pur aux mots de la tribu". Le poète ne répète pas ce que tout le monde dit, il n'illustre pas la langue, mais il "ploie ses ressources à un usage inédit", de même que le peintre - Cézanne par exemple -  se sert du langage pictural pour exprimer ce que personne avant lui n'avait exprimé : par exemple, une certaine vision qui n'est qu'à lui de la montagne sainte Geneviève, près d'Aubagne.

Il faut donc distinguer entre "l'acquisition" et "l'expression". L'enfant, l'artiste, le poète ont d'abord affaire à de l'indéfini : "on", mais ils doivent encore s'exprimer à la première personne du singulier : "je". Le langage est cette faculté "mystérieuse" d'acquisition de cette réalité sociale qu'est la langue de tout le monde afin de l'assumer et de l'exprimer en notre nom personnel par la parole.

Dans le quatrième paragraphe, Maurice Merleau-Ponty s'interroge sur la nature de l'expression et rappelle les deux théories qui ont essayé d'en rendre compte : l'empirisme et l'idéalisme.

Pour l'empirisme, l'expression  "ramène les significations nouvelles aux significations données", alors que l'idéalisme "pose un savoir absolu immanent aux premières formes du savoir". Ces deux théories, selon Maurice Merleau-Ponty reviennent à nier l'expression. L'expression, selon lui, n'est pas un "fait premier", mais un "fait dernier".

Il est impossible d'expliquer l'expression à partir de formes préexistantes, qu'elles soient empiriques, c'est-à-dire fondées sur la réorganisation temporelle et immanente de savoirs acquis précédemment ou sur la réminiscence de savoirs transcendaux, intemporels et innés comme dans la théorie platonicienne. Pour Maurice Merleau-Ponty, l'expression ne relève pas de l'imitation d'un archétype ou d'une reprise du passé psychique, mais de l'invention et de la création.

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Dans le dernier paragraphe du texte, Maurice Merleau-Ponty explique que l'appropriation de la langue par la parole suppose un "excès du signifié sur le signifiant".

La langue est un système de signes. Le linguiste distingue dans le signe deux éléments : le signifiant et le signifié. Le signifiant désigne la dimension phonématique du mot. Le signifié désigne le concept, c'est-à-dire la représentation mentale d'une chose (le référent).

Le rapport entre le signifiant et le signifié est arbitraire (conventionnel) et immotivé : rien, a priori, ne justifie, en français par exemple, qu'à la suite de phonèmes [a-R-b-R] (le signifiant, en l'occurrence, du signe "arbre"), on associe le concept d’"arbre" (qui est ici le "signifié"). (André Martinet, Eléments de linguistique générale)

Nous avons vu, à propos du texte de Colette, que chez l'enfant le signifiant peut excèder le signifié. D'où le caractère "équivoque" du signifié chez l'enfant et chez les adultes qui ne maîtrisent pas complètement la langue.

Mais l'auteur va plus loin, l'excès du signifiant sur le signifié n'est ni un "défaut" du langage, ni de ceux qui l'utilisent ; il appartient à son essence. "Le langage nous dépasse, explique-t-il parce que, d'une part, il existe en nous "un grand nombre de pensées qui ne sont pas actuelles", mais, plus profondément, parce que  dans toute pensée se manifeste le même effort de la "pensée pensée" (la langue) pour égaler la "pensée pensante" (la parole).

La pensée n'est pas un terme, c'est un processus par lequel la "pensée pensée" cherche à rejoindre, à égaler provisoirement la "pensée pensante" Le "mystère ("mystère" vient d'un mot grec qui signifie voilé, caché) de l'expression" réside dans la fécondité paradoxale de cette coïncidence impossible qui caractérise la dimension créatrice du langage.

Dimension qui se manifeste au plus haut degré dans le domaine de la pensée philosophique, de la littérature, de la poésie - par exemple dans "La rage de l'expression" de Francis Ponge, Le Corbeau d'Edgar Poe ou Le cimetière marin de Paul Valéry et bien entendu dans l'oeuvre de Mallarmé où la conscience de l'écart entre la langue et la parole est hantée par l'obsession de la stérilité -   chez les penseurs et les poètes qui ont plus ou moins conscience de leur "mission" de médiateurs, ainsi que dans les arts non verbaux, qui sont langage dans cet écart même, bien qu'ils ne soient pas langue au niveau de l'oeuvre accomplie. 

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Comment l'auteur renouvelle-t-il la réflexion traditionnelle sur les relations entre la pensée et le langage ?

Rappel du cours :

Le langage et la pensée

Pour Hegel, il n’y a pas de pensée sans langage. En effet on ne peut parler de pensées que lorsque ces pensées ont une forme objective, c’est-à-dire lorsqu’une certaine extériorité manifeste ce qui est purement intérieur.

Cette extériorité, c’est le mot. Quand nous cherchons nos mots, nous les cherchons avec d'autres mots. "C'est dans les mots que nous pensons, la vraie pensée est le mot même."

Le langage est-il un instrument ?

On considère le langage comme un instrument de communication au service de la pensée. Martin Heidegger critique cette conception instrumentale du langage. La communication n'est pas la seule fonction du langage, la langage a aussi une fonction "poétique". La poésie nous révèle que l’homme (le "Dasein") ne possède pas la langue comme un outil parmi les autres mais au contraire, qu'il se tient au service du langage.

Merleau-Ponty affirme (de son côté) :

a. que le langage nous dépasse.

b. que l'usage de la parole suppose un grand nombre de pensées qui ne sont pas actuelles.

c. que ces pensées ne sont jamais de "pures" pensées

d. qu'elles témoignent de "l'excès du signifié sur le signifiant"

e. ainsi que de l'effort de la "pensée pensée" pour égaler la "pensée pensante".

f. qu'il y a un "mystère de l'expression".

Les relation entre la pensée et le langage chez M. Merleau-Ponty :

Merleau-Ponty rejette la conception cartésienne ou mentaliste du langage, qui en ferait la simple expression de représentations mentales. Les mots ne sont pas, pour lui, le reflet de la pensée : "la parole n'est pas le "signe" de la pensée". On ne peut en effet dissocier la parole et la pensée : les deux sont "enveloppées l'une dans l'autre, le sens est pris dans la parole et la parole est l'existence extérieure du sens".

Merleau-Ponty refuse de réduire le mot, la parole aux simples signes de la pensée ou de l'objet extérieur. La parole est "la présence de cette pensée dans le monde sensible, et non son vêtement". Il découvre ainsi, "sous la signification conceptuelle des paroles une signification existentielle". L'expression ne se contente pas de traduire la signification, mais elle la réalise ou l'actualise.

Le langage implique d'abord une activité intentionnelle, qui passe par le corps propre. "La pensée n'est rien d'intérieur”, elle n'existe pas hors du monde et hors des mots." Il n'y a ainsi pas de pensée qui précède la parole ; la pensée est déjà langage : "cette vie intérieure est un langage intérieur et le langage est déjà pensée.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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