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Je reproduis  ici un beau passage de L'esprit de l'athéisme d'André Comte-Sponville ("Peut-on se passer de religion ?") sur le fanatisme.

"La barbarie des fanatiques a une autre allure. Ils ne manquent pas de foi, bien au contraire ! Ils sont pleins de certitudes, d'enthousiasme, de dogmatisme : ils prennent leur foi pour un savoir. Ils sont prêts, pour elle, à mourir et à tuer. Ils ne doutent pas. Ils n'hésitent pas. Ils connaissent le Vrai et le Bien. qu'ont-ils besoin de sciences ? Qu'ont-ils besoin de démocratie ? Tout est écrit dans le Livre. Il n'y a qu'à croire et obéir. Entre Darwin et la Genèse, entre les droits de l'homme et la charia,  entre les droits des peuples et la Torah, ils ont choisi leur camp, une fois pour toutes. Ils sont du côté de Dieu. Comment pourraient-ils avoir tort ? Pourquoi devraient-ils croire en autre chose, se soumettre à autre chose ? Fondamentalisme. Obscurantisme. Terrorisme. Ils veulent faire l'ange ; ils font la bête ou le tyran. Ils se prennent pour les Chevaliers de l'Apocalypse. Ce sont les janissaires de l'absolu, qu'ils prétendent posséder en propre et qu'ils réduisent à la dimension, singulièrement étroite, de leur bonne conscience. Ils sont prisonniers de leur foi, esclaves de Dieu ou de ce qu'ils prennent - sans preuve - pour sa Parole ou sa Loi. Spinoza, sur eux, a dit l'essentiel : "Ils combattent pour leur servitude comme s'il s'agissait de leur salut." Ils se veulent soumis à Dieu. Libre à eux, tant qu'ils n'empiètent pas sur notre liberté. Mais qu'ils n'essayent pas, nous, de nous soumettre !

Ce que nous pouvons craindre de pire ? La guerre des fanatismes. Ou bien (ce pourrait être les deux) que nous n'ayons rien d'autre à opposer, aux différents fanatismes des uns, que le nihilisme des autres. La barbarie, alors, ne pourrait que l'emporter, et peu importe qu'elle vienne du Nord ou du Sud, d'Orient ou d'Occident, qu'elle se réclame de Dieu ou du Néant. Ils est douteux, dans tous les cas, que la planète y survive.

Le contraire de la barbarie, c'est la civilisation. Il ne s'agit pas de "renverser toutes les valeurs", comme le voulait Nietzsche, ni même, pour l'essentiel, d'en inventer de nouvelles. Les valeurs sont connues : la Loi est connue. Cela fait au moins vingt-six siècles, dans toutes les grandes civilisations existant à l'époque, que l'humanité a "sélectionné", comme dirait un darwinien, les grandes valeurs qui nous permettent de vivre ensemble. C'est ce que Karl Jaspers appelle "l'âge axial" (du grec axios, la valeur), dont nous restons débiteurs. Qui voudrait revenir en amont d'Héraclite ou de Confucius, du Bouddha ou de Lao-Tseu, de Zoroastre ou d'Isaïe ? Répéter ce qu'ils ont dit ? Cela ne suffit évidemment pas. Mais le comprendre, mais le prolonger, mais l'actualiser, mais le transmettre ! Il n'y aura pas de progrès autrement. Alain, en France et Hannah Arendt aux Etats-Unis, l'ont bien montré : c'est en transmettant le passé aux enfants qu'on leur permet d'inventer leur avenir ; c'est en étant culturellement conservateur qu'on peut être politiquement progressiste. cela vaut spécialement en matière de morale, et pour les valeurs les plus anciennes (celles des grandes religions et des sagesses antiques : la justice, la compassion, l'amour...) comme les plus récentes (celles des Lumières : la démocratie, la laïcité,  les droits de l'homme...). Du passé, ne faisons pas table rase ! Il ne s'agit pas, sauf exception, d'inventer, ou de réinventer de nouvelles valeurs ; il s'agit d'inventer ou de réinventer, une nouvelle fidèlité aux valeurs que nous avons reçues, et que nous avons à charge de transmettre. C'est comme une dette, vis-à-vis du passé, qu'on ne pourrait rembourser qu'à destination de l'avenir : la seule façon d'être vraiment fidèle aux valeurs dont nous avons hérité, c'est évidemment de les léguer à nos enfants.

Les deux concepts de transmission et de fidèlité sont indissociables : celle-là n'est que la prolongation, vers l'aval, de ce que celle-ci reconnaît avoir reçu depuis l'amaont. Ce sont les deux pôles de toute tradition vivante, donc aussi de toute civilisation. Continuer d'avancer, pour cette espèce de fleuve qu'est l'humanité, c'est la seule façon de ne pas trahir la source."

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