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Mirceau Eliade, Traté d'histoire des religions, 1964, préface de Georges Dumézil, PBP

"Qu'est-ce qu'un fait religieux et que révèle-t-il ? Qu'est-ce que le sacré ? Quel est l'idéal de l'homme religieux ? Une fois de plus, Mircea Eliade (1907-1986) met son érudition et sa puissance intellectuelle synthétique au service du lecteur pour l'éclairer sur les religions du monde entier, leur signification et leur histoire."

Il grandit dans une famille chrétienne orthodoxe. En 1921, à l'âge de 14 ans, il publie son premier article "Comment j’ai découvert la pierre philosophale". Il s'intéresse très tôt à la philosophie, la philologie et l'étude des langues étrangères. Vers 1925, il maîtrise déjà l'allemand, l'anglais, le français et l'italien. Il parlait et écrivait couramment huit langues (roumain, français, allemand, italien, anglais, hébreu, persan et sanskrit), mais la majeure partie de ses travaux universitaires a été écrite d'abord en roumain, puis en français et en anglais. Il s'inscrit à la faculté de philosophie de l'université de Bucarest en 1925. Après l'obtention d'une licence de philosophie en 1928, il part pour l'Inde à l'âge de vingt et un ans. Il rentre en Roumanie en décembre 1931 et commence la rédaction de sa thèse sur le yoga qui deviendra "Le Yoga, immortalité et liberté". Parallèlement, il poursuit une carrière d'écrivain. Son roman "La Nuit bengali" obtient un prix au printemps 1933. La même année, il devient docteur en philosophie. De 1933 à 1940, il enseigne la philosophie indienne à l'Université de Bucarest. À l'automne 1945, il s'installe à Paris et Georges Dumézil l'invite à la Ve section de l'École pratique des hautes études pour présenter les premiers chapitres de ce qui deviendra plus tard son "Traité d'histoire des religions". Le public français le connait surtout grâce à son essai "Le Mythe de l'éternel retour" (1949). En 1956, il fait paraître son ouvrage le plus célèbre, "Le Sacré et le Profane". À partir de cette période, Eliade et son épouse Christinel Cottesco voyagent en Europe et aux États-Unis, poursuivant leurs recherches, tout en étant sollicités de part et d'autre pour des conférences et des colloques. Mircea Eliade est aussi le romancier de "Forêt interdite", "Le Vieil homme et l'Officier", "Noces au paradis". Il a aussi publié des fragments de son "Journal" intime. (source : babelio)

Côme di Meglio, Hiérophanie IV, 2014

 

Notes de lecture sur le chapitre II : "Le ciel : dieux ouraniens, rites et symboles célestes"

"Par ouranien, on entend ce qui appartient au ciel, à la voûte céleste, en tant que région privilégiée, espace par excellence de la manifestation du sacré. Il se pourrait même que ce soit la contemplation du firmament qui ait primitivement éveillé chez les hommes le sentiment religieux de la transcendance, comme en témoigne la quasi-universalité des croyances en un Être divin céleste, créateur de l'Univers, garant de la fécondité de la terre grâce aux pluies qu'il déverse, initiateur et gardien des lois, maître du tonnerre (sa voix) et de la foudre (son arme). Allant plus loin, certains (école ethnographique de Vienne, et notamment le père W. Schmidt dans Der Ursprung der Gottesidee, 12 vol., 1926-1955) ont cherché à démontrer l'existence d'un monothéisme originel.

Avec Mircea Eliade (Traité d'histoire des religions, 1964), on relèvera comme caractéristiques de la structure ouranienne quelques traits fondamentaux.

Le phénomène le plus marquant est l'effacement du culte des premières grandes divinités (êtres suprêmes des populations primitives ou grands dieux des premières civilisations historiques) au profit de forces religieuses ou de divinités plus concrètes, plus liées aux activités quotidiennes et à la vie des hommes (culte des ancêtres, esprits et dieux de la nature, démons de la fécondité, grandes déesses). Reste toutefois ouverte la question de savoir si la pauvreté cultuelle, telle qu'elle contraste avec la présence toujours vivante du dieu céleste dans le mythe, est le résultat d'un appauvrissement et d'une substitution progressifs ou si, au contraire, elle n'est pas originelle, inhérente au caractère immédiatement transcendant du ciel lui-même. Quoi qu'il en soit, ce qu'on peut remarquer ici, c'est, malgré des différences considérables entre les « formes » des dieux célestes, malgré des attributs qui ne se laissent pas tous et pas entièrement expliquer par le caractère ouranien, une parenté entre les différentes formations religieuses, si éloignées qu'elles soient les unes des autre […] (source : encyclopédie universelle)

 

Résumé du chapitre II : "Le ciel, dieux ouraniens, rites et symboles célestes"

La  croyance en un Être divin céleste, créateur de l'univers et garant de la fécondité de la terre est presque universellement partagée. Doué d'une  prescience et d'une sagesse infinie, il instaure les lois morales et les rituels du clan pendant son bref séjour sur la terre ; il veille à l'observance des lois et l'éclair foudroie celui qui les enfreint.

La divinité céleste suprême a cependant cédé partout à d'autres formes religieuses. Le passage de la transcendance et de la passivité des Êtres célestes aux formes religieuses dynamiques, efficientes, aisément accessibles témoigne d'une "chute progressive du sacré dans le concret". 

Les croyances en des Êtres célestes suprêmes représentaient, autrefois, le centre même de la vie religieuse, mais au fil du temps, ils se sont transformés en concepts métaphysique. (cf. Platon, Aristote, les Stoïciens...)

Parfois, l'Être suprême d'origine ouranienne devient le fondement de l'univers, l'auteur et le contrôleur des rythmes cosmiques, tendant à coïncider soit avec le principe ou la substance métaphysique de l'univers, soit avec ce qui est éternel et universel dans les phénomènes passagers ou en devenir.

L'histoire a modifié les théophanies primitives ; aucun des dieux célestes des populations "primitives" ne représente une forme originelle. 

La vie religieuse et les créations auxquelles elle a donné naissance, sont dominées par "la tendance vers l'archétype".

Mircea Eliade évoque les rites et symboles célestes dans les populations arctiques et asiatiques, ainsi qu'en Mésopotamie et chez les Indo-Aryens, avec les figure de Varuna et d'Ahura Mazda. Il s'intéresse également à ces mêmes symboles dans la mythologie greco-romaine : Ouranos, Zeus et Jupiter, puis germanique : Odhin et Taranis. 

La théophanie ne se réduit pas seulement aux réalités ouraniennes et météorologiques, leur puissance ne se manifeste pas seulement par la création cosmique. Ils deviennent les "maîtres", les souverains universels. Dans les religions dites "polythéistes", on ne peut pas parler de dieux du Ciel, sans tenir compte de ce nouvel élément qu'est la souveraineté.

La "spécialisation" des divinités célestes finit par modifier leur profil de façon radicale ; en abandonnant leur transcendance, en devenant "accessibles" et, comme tels, indispensables à la vie humaine, en se transformant d'un deus otiosus en un deus pluviosus taurin et génésique, ils s'assimilent sans cesse des fonctions, des attributs et des prestiges qui leur étaient étrangers et dont ils n'avaient cure dans leur transcendance céleste.

"L'évolution" de Yahwé, la divinité suprême des Hébreux se place sur un plan parallèle. Yahwé se montre dans toute l'histoire religieuse d'Israël comme un dieu céleste et de l'orage, créateur tout-puissant, souverain absolu et "Seigneur des armées", soutien des rois de la lignée de David, auteur de toutes les normes et de toutes les lois qui permettent à la vie de se continuer sur la terre. La "loi", sous quelque forme que ce soit, trouve son fondement et sa justification dans une révélation de Yahwé. Mais à la différence des autres dieux suprêmes, qui ne peuvent eux-mêmes agir contre les lois, Yahwé conserve son absolue liberté.

La substitution des dieux de l'orage et des dieux procréateurs aux divinités célestes se vérifie aussi dans le culte. 

Le sacré céleste reste actif dans l'expérience religieuse par le symbolisme de la "hauteur", de "l'ascension", du "centre", etc. La montagne est plus voisine du ciel et cela l'investit d'une double sacralité. Les régions supérieures sont saturées de forces sacrées. Tout ce qui est plus rapproché du Ciel participe, avec une intensité variable, à la transcendance.

La mort est une transcendance de la condition humaine, un "passage dans l'au-delà". Dans les religions qui situent l'autre monde dans le ciel ou dans une région supérieure, l'âme du mort gravit les sentiers d'une montagne, ou grimpe sur un arbre ou sur une corde. 

Toutes les visions et toutes les extases mystiques comprennent une montée au Ciel. L'ascension, la capacité de s'élever dans l'air indique l'accès aux réalités ultimes. 

 

a) "Le Ciel en lui-même, en tant que voûte sidérale et région atmosphérique, est riche en valeurs mythico-religieuses. Le "haut", "l'élevé", l'espace infini sont des hiérophanies du "transcendant", du sacré par excellence. La "vie" atmosphérique et météorique se révèle comme un mythe sans fin. Et les Etres suprêmes des populations primitives, aussi bien que les Grands Dieux des premières civilisations historiques, trahissent, tous, des relations plus ou moins organiques avec le Ciel, l'atmosphère, les événements météorologiques, etc.

note sur hiérophanie :

Le terme hiérophanie (nom féminin, du grec "ἱερός" (hieros), "sacré", "saint" et "φαίνειν" (phainein), révélé) dont le sens est « manifestation du sacré » a été créé par Mircea Eliade dans son Traité d'histoire des religions. Ce vocable est issu du mot hiérophante. On le retrouve également dans bon nombre de ses ouvrages comme dans Le sacré et le profane. « La hiérophanie, qui désigne la manifestation du sacré, consiste non pas en l’irruption d’une puissance numineuse extérieure dans le domaine profane, mais s’exprime dans un regard neuf sur ce qui nous entoure et sur nous-même, la vision pure »

b) Mais on ne peut pas réduire les Etres suprêmes à une hiérophanie ouranienne. Ils sont plus qu'une telle hiérophanie : ils ont une "forme" qui présuppose un mode d'être propre et exclusif, c'est-à-dire irréductible à la vie ouranienne ou à l'expérience humaine. Car ces Etres suprêmes sont "créateurs", "bons", "éternels ("Vieux"), ils sont fondateurs d'institutions et gardiens des normes.

c) On peut déceler dans "l'histoire" des Etres suprêmes et des divinités célestes un phénomène révélateur, au plus haut degré, pour l'expérience religieuse de l'humanité : ces figures divines ont tendance à disparaître du culte. Nulle part elles ne jouent un rôle dominant, ayant été éloignées et remplacées par d'autres forces religieuses : culte des ancêtres, esprits des dieux de la Nature, démons de la fécondité, Grandes Déesses, etc. Il est remarquable que cette substitution se fasse presque toujours au profit d'une force religieuse ou d'une divinité plus concrète, plus dynamique, plus fertile (le Soleil, la Grande Mère, le Dieu Mâle, etc.). Le vainqueur est toujours le représentant ou le distributeur de la fécondité ; c'est-à-dire, en dernier lieu, le représentant ou le distributeur de la Vie.

d) En certains cas, dus sans doute à l'apparition de l'agriculture et des religions agraires, le dieu céleste regagne l'actualité en tant que dieu de l'atmosphère et de l'orage. Mais cette "spécialisation" qui lui confère de multiples prestiges, limite en même temps sa "toute-puissance".

(...) C'est dans la lutte entre Ba'al et Jahwé ou Allah que s'est faite une nouvelle actualisation des valeurs "célestes", opposées aux valeurs "terrestes" (la richesse, la fécondité, la force), des critères qualitatifs ("l'intériorisation" de la foi, la prière, la charité) contre les critères quantitatifs (le sacrifice concret, la suprématie des gestes rituels, etc.). Mais le fait que "l'histoire" avait rendu inévitable le dépassement de ces épiphanies (manifestations) des forces élémentaires de la vie n'implique pas nécessairement qu'elles aient manqué de valeur religieuse. (...) Ces épiphanies archaïques représentaient à l'origine autant de moyens par lesquels la vie biologique était sanctifiée ; elles ne devinrent "choses mortes" que dans la mesure où elles perdirent leur fonction originaire en se vidant du sacré et en devenant de simples "phénomènes" vitaux, économiques et sociaux.

e) En beaucoup de cas, au dieu céleste se substitue un dieu solaire. C'est le Soleil qui devient le distributeur de la fécondité sur la terre et le protecteur de la vie.

f) Parfois, l'ubiquité, la sagesse et la passivité du dieu céleste sont revalorisées dans un sens métaphysique, et le dieu devient l'épiphanie de la norme cosmique et de la loi morale ; la "personne" divine s'efface devant "l'idée" ; "l'expérience religieuse" (d'ailleurs assez pauvre dans le cas de presque tous les dieux célestes) fait place à la compréhension théorique, à la "philosophie".

g) Certains dieux célestes gardent leur actualité religieuse ou la renforcent, en se révélant comme dieux souverains. Ce sont ceux qui ont le mieux réussi à maintenir leur suprématie dans le panthéon (Zeus, Jupiter, T'ien) et ceux au profit desquels ont eu lieu les révolutions monothéistes (Jahwé, Ahura Mazda)

h) Mais, lors même que la vie religieuse n'est plus dominée par les dieux célestes, les religions sidérales, le symbolisme ouranien, les mythes et les rites d'ascension, etc. conservent une place prépondérante dans l'économie du sacré. Ce qui est "en haut", "l'élevé", continue à révéler le transcendant dans n'importe quel ensemble religieux. Si les formes divines changent, si, du simple fait qu'elles se sont révélées comme "formes" dans la conscience de l'homme, elles ont une "histoire" et suivent la ligne de leur "destin", le sacré céleste garde son "actualité" partout et en toute circonstance. Eloigné du culte et remplacé dans le mythe, le Ciel se maintient dans le symbolisme. Et ce symbolisme céleste infuse et soutient à son tour nombre de rites, de mythes et de légendes. Le symbolisme du "Centre" qui joue un rôle considérable dans toutes les grandes religions historiques, est constitué, d'une manière plus ou moins explicite, d'éléments célestes.

Dans une formule sommaire, on pourrait dire que "l'histoire" a réussi à pousser vers l'arrière-plan les "formes" divines de structures célestes ou à les abâtardir, mais cette "histoire", c'est-à-dire l'expérimentation et l'interprétation toujours nouvelle du sacré par l'homme, n'a pas réussi à abolir la révélation immédiate et continue du sacré céleste ; révélation de structure impersonnelle, intemporelle, anhistorique. Le symbolisme céleste a réussi à se maintenir dans tous les ensembles religieux, justement parce que sa modalité d'être est intemporelle ; en effet, le symbolisme valorise et soutient toute "forme" religieuse, sans être épuisé par cette participation.

 

 


 

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