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Marc-Alain Ouaknin, Bibliothérapie, Lire, c'est guérir, Editions du Seuil, 1994

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Marc-Alain Ouaknin, né le à Paris, est un rabbin, un philosophe et un écrivain français. Docteur en philosophie, professeur des universités (Associate Professor de l'université Bar-Ilan), il travaille à commenter et à approfondir la pensée d'Emmanuel Levinas en la mettant en dialogue avec les textes de la pensée juive et en particulier avec les textes de la Kabbale et du hassidisme, ainsi qu'avec la psychanalyse et la phénoménologie de la religion. Marc-Alain Ouaknin est l'auteur de nombreux ouvrages traduits en plus de vingt langues, dont Zeugma, Mémoire biblique et déluges contemporains (seuil, "Points essais, 2013)

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"Pourquoi lisons-nous ? Pourquoi interprétons-nous ? La réponse est claire : pour faire en sorte que "l'être infinitif" ne se transforme en "être définitif", pour faire en sorte que l'existence puisse encore s'entendre comme transcendance. " (p. 154)

"Travail de libération et d'ouverture, la bibliothérapie consiste à rouvrir les mots à leurs sens multiples et éclatés, permettant ainsi à chacun de sortir de tout enfermement, de toute lassitude, pour s'inventer, vivre et renaître à chaque instant.

Que se passe-t-il quand un livre a rendez-vous avec son lecteur ? Comment "lire" a-t-il une répercussion sur nos états d'âme ? sur notre santé ? Comment le bibliothérapeute, par le livre, son interprétation et le dialogue qu'il provoque, dénoue-t-il les noeuds du langage puis les noeuds de l'âme, obstacles puissants à la vie et à la force créatrice ?

En introduisant la notion de mouvement dans le langage, Marc-Alain Ouaknin explore les nombreuses harmoniques de la bibliothérapie et fait découvrir ce qu'il appelle la "force du livre."

Extrait de la préface :

"Dans une très belle page de Quelque part dans l'inachevé que nous avons aussi maintes fois citée dans nos précédents livres, Vladimir Jankélévitch résume en quelques lignes l'essence même de notre démarche :

"Les mots qui servent de support à la pensée doivent être employés dans toutes les positions possibles, dans les locutions les plus variées ; il faut les tourner, les retourner sur toutes leurs faces, dans l'espoir qu'une lueur en jaillira ; les palper et ausculter leurs sonorités pour percevoir le secret de leur sens. Les assonances et les résonances des mots n'ont-elles pas une vertu inspiratrice ? Cette rigueur doit être atteinte parfois au prix d'un discours illisible : il s'en faut de peu, en effet, qu'on ne se contredise ; il suffit de continuer sur la même ligne, de glisser sur la même pente, et l'on s'éloigne de plus en plus du point de départ, et le point de départ finit par démentir le point d'arrivée. je me sens provisoirement moins inquiet lorsque, après avoir longtemps tourné en rond, creusé et trituré les mots, exploré leurs résonances sémantiques, analysé leurs pouvoirs allusifs, leur puissance d'évocation, je vérifie que je ne peux décidément aller outre. Certes, la prétention de toucher un jour à la vérité est une utopie dogmatique, ce qui importe, c'est d'aller jusqu'au bout de ce qu'on peut faire, d'atteindre à une cohérence sans faille, de faire affleurer les questions les plus cachées et les plus informables... (Vladimir Jankélévitch, Quelque part dans l'inachevé (entretiens philosophiques avec B. Berlovitch), Gallimard, 1978, p. 18)

C'est dans cet esprit que nous avons essayé de mieux comprendre le sens du livre, de la lecture et leurs articulations avec la thérapie.

Le lecteur, dès lors, sera peut-être moins étonné de nous voir jouer - avec beaucoup de plaisir d'ailleurs - avec les mots, avec les chiffres et les lettres, les voyelles, les homophonies, les homographies, la forme graphique des lettres, etc. Un ensemble de jeux où le talmudique est souvent plus proche - pour sa plus grande fécondité - du tam-ludique.

Cependant, si la "galaxie talmudique" nous permet d'ouvrir les portes de la bibliothérapie, il serait appauvrissant et réducteur d'assimiler l'une à l'autre. Le Talmud fonctionne pour nous comme un paradigme, un modèle de compréhension exemplaire à partir duquel se développe et se construit une réflexion.

Dans cet ouvrage, la bibliothérapie est un arbre dont les racines et le tronc sont hébraïques, talmudiques, et dont les branches et les feuillages aux multiples couleurs ont pour nom Ricoeur, Proust, Kafka, Joyce, Derrida, Freud, Binswanger, Gadamer, Heidegger, Philon, Aristote, Dolto, Artaud, Carroll, Poe, Deleuze, Le Clézio, Lévinas, Héraclite, Rabbi Nahman, Jonas, Maldiney, Fédida, Kimura, Bin, Jean Sutter, Berta, Rabelais, les auteurs des Mille et Une Nuits et les frères Grimm, etc.

Une telle constructin est due à la formation (ou déformation) de l'auteur. Il aurait été fort possible de partir de n'importe quel autre nom de cette liste (non exhaustive) pour faire pousser d'autres arbres et d'autres fruits...

La bibliothérapie, une nouveauté ?

Nenni ! si loin qu'on remonte dans l'Histoire, on retrouvera cette intuition de la vertu thérapeutique du livre et du récit.

Peut-être qu'un jour on saura qu'il n'y avait pas de littérature, mais seulement de la médecine...

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Notes et citations :

Chapitre premier :  "Mille et une nuits pour guérir, compter les nuits" ou comment une femme (Schahrazade) guérit le roi Schahriar de sa haine des femmes et de la profonde mélancolie dans laquelle il a sombré en lui racontant des histoires.

Chapitre II : "A l'ombre des mots en fleur" : "Il est cependant certains cas pathologiques pour ainsi dire, de dépression spirituelle, où la lecture peut devenir une sorte de discipline curative et être chargée, par des incitations répétées, de réintroduire perpétuellement un esprit paresseux dans la vie de l'esprit. Les livres jouent alors auprès de lui un rôle analogue à celui des psychothérapeutes auprès de certains neurasthéniques." (Marcel Proust, Sur la lecture)

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Chagall, Moïse et le Buisson ardent

Le Nom s'écrit au futur : "Je serai ce que serai" et non au présent : "Je suis celui qui est." (l'épisode de Moïse et du Buisson ardent dans le Livre de l'Exode) (p. 131)

 Importance de la notion de "rectification". (être/rectifier/devenir)

Analyse interminable : l'individu n'en a jamais fini de construire son identité. La question de l'identité (le chevalier sans nom de Cervantès et Abram devenant Abraham) ; avoir une identité = aller vers son nom... L'identité est "en avant" (et non "en arrière")... L'identité de l'homme est la recherche de l'identité.

L'humour de Freud : mise en question des vérités toutes faites. Il n'y a pas d'identité définitive. Exemple d'humour juif (Woody Allen) : "Dieu n'existe pas et nous sommes son peuple élu." (p. 136)

Processus dynamique de l'évolution de l'identité : identification/désidentification/identification, etc. (p. 137)

Le "je" doit se dé-signifier et faire l'expérience du "rien", du néant.

ANOKI ("je")/ANI ("moi") : "je" se faisant dans la parole et devenant "moi" dans un processus interminable.

"MA" (quoi ?) ; le définition de l'homme est de ne pas avoir de définition. L'homme est une question.

AYIN = néant.

"Il y a interprétation pour montrer que contrairement aux prétentions de l'idéologie, le sens se construit patiemment, qu'il ne s'identifie pas à une vérité toute faite qu'il suffirait de s'approprier une fois pour toutes et d'imposer aux autres." (Catherine Halier)

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BETHMIDRACH = maison de l'interprétation ; YESHIVA = école talmudique, maison d'étude

Le MAHLOQUET = impossibilité de penser seul. On pense au moins à deux.

"Le pluralisme interprétatif s'oppose à l'interprétation vraie." (p. 192)

"La bibliothérapie est une vie en dialogue." (p. 194)

Exemple d'un dialogue "sans mots" (dessin) entre le thérapeute et l'enfant chez Winnicot : le "Squiggle game" (p. 196).

"Pour la bibliothérapie, la maladie est conçue comme un attachement démesuré à une parole, à un objet ou à un événement quelconque. Cet attachement radical est absence de jeu, au sens mécanique du terme. (p. 200)

"Le propre de la pathologie est de fixer la personne en devenir sur une position pulsionnelle qui insiste à la manière d'une fausse note qui se répète." (ibidem)

"La bibliothérapie est une psychodynamisation de l'existence par l'intermédiaire de la rencontre herméneutique autour du livre, dans laquelle chaque interprétation est création d'alterité et de temps nouveau." (p. 202)

Il faut distinguer le "sens" et la "signifiance".

"L'échange d'interprétations, de significations qui jouent ensemble, est plus important, dans le dialogue bibliothérapeutique, que la pertinence ou la justesse des interprétations, leur véracité, leur pertinence sont moins essentielles que l'usage que l'on fait de leurs mots, de la situation globale de la rencontre, de son lieu, de son temps, de tout ce qui s'y passe comme dire, comme gestes, comme regards, comme sourire. Tout cela n'est guère que matière à fabriquer un espace de jeu, un espace de médiation contractuelle, transitionnelle ; ni fusionnel, ni spéculaire, mais bien intermédiaire, un espace dans lequel chacun se vit comme à la fois relié et séparé de et à l'autre via le texte à partir duquel on parle ensemble." (p. 204)

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Jacques Lacan en compagnie de Françoise Dolto

la "maladie est un mal à dire." (Lacan)

"La bibliothérapie est un travail de libération et d'ouverture. C'est en ce sens qu'il faut comprendre le commentaire de Rachi, qui dit qu'un mauvais rêve est mieux qu'un bon rêve car il inquiète et fait sortir d'un état de satisfaction à tendance léthargique. Comme question, il casse le sens au lieu de le renforcer." (p. 210)

Freud a découvert la substitution du rêve au texte et inversement." (p. 217)

Tout se joue pour le sujet parlant entre ANI = je/ ANOKHI = moi/ AYIN = néant

M.-A. Ouaknin fait la différence entre l'approche historique des textes (seul comprend celui qui sait se tenir hors du jeu) et l'approche existentiel (Gadamer) : "Une conscience formée à l'école de l'herméneutique doit (donc) être ouverte dès l'abord à l'altérité du texte. Mais une telle réceptivité ne présuppose ni une "neutralité" quant au fond, ni surtout l'effacement de soi-même, mais inclut une appropriation qui fasse ressortir les préconceptions du lecteur et les préjugés personnels. Il s'agit de se rendre compte de ses propres préventions, afin que le texte lui-même se présente dans sa propre altérité et acquière ainsi la possibilité de mettre en jeu sa vérité quant au fond, face aux préconceptions du lecteur." (H.-G. Gadamer, Vérité et Méthode, p. 107) (cité p. 241)

"La structure dialogique de la lecture offre au lecteur une position intermédiaire entre l'auto-effacement de l'interprète, postulée par le positivisme et le perspectivisme généralisé de Nietzsche, par exemple." (p. 242)

"On peut dire qu'un livre est un livre s'il est le lieu, en puissance, d'une "différence herméneutique", c'est-à-dire, selon une belle formule de Lévinas, que le "pouvoir dire" du texte dépasse son "vouloir dire". (p. 243)

"Chaque être humain est une personne unique et irremplaçable, d'où la responsabilité de chacun d'avoir à répondre à la vocation de son unicité." (p. 251)

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"Contrairement à la tradition du cogito et à la prétention du sujet de se connaître lui-même par intuition immédiate, il faut dire que nous ne comprenons que par le grand détour des signes de l'humanité déposés dans les oeuvres de culture. Que saurions-nous de l'amour et de la haine, des sentiments éthiques et, en général, de ce que nous appelons le Soi, si cela n'avait pas été porté au langage par la littérature." (Paul Ricoeur, Du texte à l'action, p. 116) (cité p. 252)

"La lecture doit être toujours accompagnée de ces deux moments : explication objective et compréhension subjective. Ces deux moments constituent l'interprétation." (p. 254)

"D'une certaine manière, il est juste de dire que l'homme est fait par le texte autant que lui-même fait le texte ; manière de sortir du cogito souverain, qui constitue le monde à partir de sa certitude." (p. 255)

"On peut distinguer trois moments dans l'expérience de la lecture : celui de l'imagination, celui de la narration et celui de la décision-action." (p. 256)

"On comprend dès lors quel est le rôle de la fiction du récit : c'est celui d'une charnière entre la théorie et la pratique, entre le premier temps de l'imagination et le second temps pratique de la décision." (p. 257)

"Ainsi par le récit, le sujet se constitue une "identité narrative" (p. 257)

"C'est d'abord dans l'imagination que se forme en nous l'être nouveau." (p. 258)

"L'imagination et le récit permettent de créer divers projets. Le jeu imaginatif, joint au jeu narratif, conduit le lecteur dans une temporalité anticipatrice, menant ainsi à un jeu pragmatique." (p. 258)

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Les quatre niveaux d'interprétation :

  • le pchat : sens simple ou littéral (l'explication littérale)
  • le rémèz : l'allusion
  • le drach : l'interprétation (que me dit le texte ?)
  • le sod : le sens secret (concerne la nature du sujet étudié, particulièrement la structure du divin dans la Kabbale) et ce qui se passe chez le sujet lisant, aussi bien dans sa conscience que dans son inconscient.

"Le "nom" est le lieu de déploiement de l'être qui s'ouvre à la totalité de l'existence, c'est-à-dire aux trois temps : passé, présent et futur. Le rapporrt entre le nom et l'herméneutique est une indication sur les conditions de possibilité de ce déploiement. Ce n'est qu'en passant par l'herméneutique que seront assumés les trois temps." (p.  267)

"Ainsi le "rapport au livre" dans le phénomène de la lecture et de l'interprétation est aussi essentiel et irréductible que le langage lui-même, ou la pensée, ou l'activité technique (Lévinas). Pour la tradition hébraïque, l'"être au livre" est une des modalités essentielles de la vie, une catégorie existentiale." (p. 267)

"L'homme est pour la tradition biblique et talmudique un homo hermeneuticus, qui accède à son futur par la construction de nouvelles significations de soi, que le Talmud nomme poétiquement "nouveaux visages" : panim hadachot. (p. 268)

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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