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Friedrich Nietzsche, Humain trop humain, préface de Vincent Descombes, Editions Pluriel

"Humain, trop humain, avec ses deux continuations, est le monument commémoratif d'une crise. Je l'ai intitulé : un livre pour les esprits libres, et presque chacune de ses phrases exprime une victoire ; en l'écrivant, je me suis débarrassé de tout ce qu'il y avait en moi d'étranger à ma vraie nature. Tout idéalisme m'est étranger. Le titre de mon livre veut dire ceci : là où vous voyez des choses idéales, moi je vois... des choses humaines, hélas ! trop humaines !"  (Friedrich Nietzsche)

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Friedrich Nietzsche est né à Röcken, près de Leipzig, le 15 octobre 1844. Il est le fils d'un pasteur. Après ses études, il est appelé à la chaire de philologie classique de l'université de Bâle. En 1870, il s'engage comme volontaire dans le conflit franco-allemand. De retour à Bâle, il entre en relation avec le milieu intellectuel bâlois - l'historien Jacob Burckardt, l'ethnographe J.J. Bachofen - et rend de fréquentes visites à Richard Wagner qui réside tout près, aux environs de Lucerne. Son premier ouvrage, La naissance de la trégédie, paraît en 1872 et suscite de vives polémiques dans les milieux universitaires germaniques. De 1873 à 1876, il publie les quatre Considérations intempestives, puis, en 1878, Humain trop humain. La même année intervient la rupture avec Wagner. Gravement atteint dans sa santé, Nietzsche demande à être relevé de ses fonctions de professeur. Dès lors commence sa vie errante entre Sils-Maria (en été), Nice, Menton et plusieurs villes italiennes. Pendant cette période, les livres se suivent à un rythme rapide : Aurore, Le gai savoir, Ainsi parlait Zarathoustra, Par-delà bien et mal, La généalogie de la morale, Le cas Wagner, Crépuscule des idoles, L'Antéchrist, Ecce Homo. Au début de 1889, il s'effondre dans une rue de Turin. Ramené en Allemagne, soigné par sa mère et sa soeur, il ne recouvrera pas la raison. Sa mort survient le 25 août 1900.

Pour une information détaillée sur la vie du philosophe : C.P. Janz : Nietzsche, Biographie (Edition Gallimard, 3 volumes)

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Humain, trop humain, un livre pour esprits libres, en deux tomes, trad. de l'allemand par Robert Rovini, édition de Giorgio Colli et Mazzino Montinari, revue par Marc de Launay, coll. Folio essais Gallimard, 1987

Commencé en 1876, et achevé au début de 1878, le premier livre de Humain, trop humain, qui comporte 638 aphorismes, a été pour l'essentiel dicté à Peter Gast, alors étudiant à Bâle. Il paraîtra le 30 mai 1878, pour saluer le centième anniversaire de la mort de Voltaire, « l'un des plus grands libérateurs de l'esprit ». Le second livre contient deux écrits distincts, Opinions et sentences mêlées et Le Voyageur et son ombre, qui seront quant à eux publiés l'un en 1879 et l'autre en 1880. Nietzsche s'est désormais libéré des influences qui pesaient sur lui et son radicalisme trouve enfin son expression la plus ferme. Il pourfend la métaphysique traditionnelle, affronte le problème de l'éthique, développe sa critique du christianisme, renforce sa réflexion sur l'art et aborde des sujets aussi divers que le mariage, la femme, les rapports humains, la violence entre les hommes...

Extrait de la préface :

«Je ne crois pas que personne ait jamais regardé le monde avec une suspicion aussi profonde, non seulement en avocat du diable, mais tout autant en ennemi et accusateur de Dieu ; et qui devinera ne serait-ce qu'une part des conséquences entraînées par toute suspicion profonde, quelque chose des glaces et des angoisses de l'isolement auxquelles toute différence de vue condamne quiconque en est affecté, celui-là comprendra aussi que j'aie si souvent cherché refuge n'importe où pour me délasser de moi-même [...] pourquoi aussi il m'a fallu, quand je ne trouvais pas ce dont j'avais besoin, l'obtenir par force et artifice.
Et c'est ainsi que j'ai inventé, un jour que j'en avais besoin, les "esprits libres" auxquels est dédié ce livre et de courage et de découragement : de ces "esprits libres", il n'y en a, il n'y en eut jamais, - mais c'est leur société qu'il me fallait alors pour garder ma bonne humeur au beau milieu d'humeurs mauvaises.» Friedrich Nietzsche.

Citations :

506. "Hérauts de la vérité.

Ce n'est pas quand il est dangereux de la dire que la vérité trouve le moins de hérauts, mais quand c'est ennuyeux."

508. "En pleine nature.

Si nous aimons tant être en pleine nature, c'est parce que la nature n'a pas d'opinion sur nous."

509. "Chacun se sent supérieur en quelque chose.

Dans notre monde policé, chacun se sent supérieur à tout autre en une chose au moins : c'est là-dessus que repose la bienveillance générale, étant donné que tout individu est une personne qui peut rendre service à l'occasion, et par suite n'avoir pas honte d'accepter un service."

510. "Consolations.

"Lors d'un décès, on a le plus souvent besoin de consolations, non pas tellement pour diminuer la force de son chagrin que pour avoir une excuse de se sentir si facilement consolé."

511. "Fidèles à leurs convictions.

Qui a beaucoup à faire conserve à peu près sans changement ses idées et opinions générales. de même qui oeuvre au service d'un idéal : il ne soumettra plus jamais l'idéal lui-même à examen, il n'en a plus le temps ; il est même contraire à son intérêt de le croire encore discutable."

514. "La nécessité d'airain.

La nécessité d'airain est quelque chose dont les hommes s'aperçoivent au cours de l'histoire qu'elle n'est ni d'airain ni nécessaire."

517. "Vue fondamentale.

"Il n'y a pas d'harmonie préétablie entre l'avancement de la vérité et le bien de l'humanité."

518. "Destinée humaine.

Qui pense assez profond comprend qu'il aura toujours tort, qu'il agisse et juge comme il voudra."

Comment un objet peut-il vivre d'une vie propre ? Tel est le paradoxe que Nietzsche se propose de développer dans cet aphorisme extrait d'Humain trop humain intitulé "Le livre presque devenu un homme". 

Aphorisme 208, "Le livre presque devenu un homme"

"C'est pour l'écrivain une surprise toujours renouvelée que son livre continue à vivre d'une vie propre, dès qu'il s'est séparé de lui ; cela le fâche comme si une partie d'un insecte se séparait et s'en allait désormais suivre son propre chemin. Peut-être l'oublie-t-il presque entièrement, peut-être s'élève-t-il au-dessus des conceptions qu'il y a mises, peut-être même ne comprend-il plus et a-t-il perdu cet essor qui le soulevait lorsqu'il concevait ce livre : cependant le livre se cherche des lecteurs, enflamme des existences, donne du bonheur, de l'effroi, produit de nouvelles oeuvres, devient l'âme de principe et d'actions - bref il vit comme un être pourvu d'esprit et d'âme, et pourtant ce n'est pas un humain. - Le lot le plus heureux est échu à l'auteur quand, vieillard, il peut dire que tout ce qu'il avait en lui d'idées et de sentiments créateurs de vie, forts, édifiants, éclairants, vit encore dans ses ouvrages, et que lui-même n'est plus que la cendre grise, tandis que le feu en a été conservé et propagé partout. - Or, si l'on considère que toute action humaine, et pas seulement un livre, devient en quelque matière, l'occasion d'autres actions, de décisions, de pensées, que tout ce qui se fait se noue indissolublement à ce qui se fera, on reconnaîtra la véritable immortalité qui existe, celle du mouvement : ce qui a été une fois mis en mouvement est dans la chaîne totale de tout l'être comme un insecte enfermé et éternisé dans l'ambre. (Friedrich Nietzsche, Humain trop humain, aphorisme 208, "Le livre presque devenu un homme")

Aide au commentaire : 

"Il y a de bons livres, des livres quelconques et de mauvais livres. Parmi les bons, il y en a d'honnêtes, d'inspirants, d'émouvants, de prophétiques, d'édifiants. Mais dans mon langage il y a une autre catégorie, celle des livres-ha ! Les livres-ha ! sont ceux qui déterminent, dans la conscience du lecteur, un changement profond. Ils dilatent sa sensibilité d'une manière telle qu'il se met à regarder les objets les plus familiers comme s'il les observait pour la première fois. Les livres-ha ! galvanisent. Ils atteignent le centre nerveux de l'être, et le lecteur en reçoit un choc presque physique. Un frisson d'excitation le parcourt de la tête aux pieds." (Vernon Proxton, cité par  Marc-Alain Ouaknin, Bibliothérapie)

Le texte de Nietzsche comporte deux parties :

I. La relation entre l'auteur et son livre

II. La relation entre le livre et ses lecteurs

Ecrivain = poète, philosophe, romancier... Cherchez des exemples de livres qui vous ont particulièrement marqué(e)s (qui ont changé votre vie, votre façon de voir le monde).

Questions sur le texte :

1. Pourquoi un auteur est-il (peut-il être) "fâché" que son livre continue à vivre d'une vie propre ?

2. Expliquez :

a) "Peut-être oublie-t-il son livre presque entièrement"

b) "Peut-être s'élève-t-il au-dessus des conceptions qu'il y a mises" : Nietzsche lui-même, abandonnant l'approche "philologique" de la culture grecque et écrivant La naissance de la tragédie (1872) - Albert Camus critiquant dans La chute (1956) la vision "romantique" de l'Etranger (1945) - Dostoïevski rompant dans ses oeuvres ultérieures avec l'idéalisme sentimental d'Humiliés et offensés (1861)Proust abandonnant dans A la recherche du temps perdu la conception du désir développée dans Jean Santeuil...

c) "Peut-être même ne le comprend-il plus" (exemple : Rimbaud en Abyssinie)

d) "Peut-être a-t-il perdu cet essor qui le soulevait lorsqu'il concevait  ce livre."

Montrez que le rapport de l'écrivain à son livre implique un certain rapport de l'écrivain à lui-même et au temps.

3. Explicitez (en donnant des exemples à chaque fois) les différentes modalités d'existence du livre après sa publication :

- se chercher des lecteurs

- enflammer des existences

- donner du bonheur, donner de l'effroi (cf. Aristote, Poétique, la notion de "catharsis")

- produire de nouvelles oeuvres (les livres - et non simplement "la vie" ou "la réalité)" comme source d'inspiration pour les écrivains - cherchez des exemples. On peut dire de l'écriture ce que Baudelaire disait de la peinture : "On n'apprend pas à peindre en regardant des couchers de soleil, mais en allant dans des musées."

- devenir l'âme de principes et d'actions (Montrez que ce pouvoir peut être redoutable et engage la responsabilité de l'écrivain et du lecteur.)

4. Expliquez "Et pourtant ce n'est pas un humain."

5. Que peut-il arriver de mieux, selon Nietzsche,  à un écrivain devenu vieux ?

6. En quoi consiste la véritable immortalité ?

Elements de réflexion :

Nietzsche développe dans ce texte une conception "anti-intellectualiste" de la lecture. Un livre n'est pas un objet comme un autre, c'est un objet de culture qui abrite une oeuvre d'art. Cependant, ni l'art, ni la culture, ni la philosophie ne doivent être séparés de la vie. Un livre - s'il s'agit, selon l'expression de Vernon Proxton d'un "livre-ha !" peut changer nos conceptions, notre façon de voir les choses, notre existence tout entière.

Comme l'a montré Marcel Proust (Sur la lecture), un livre peut nous aider à nous soigner et à nous guérir (Shéhérazade guérit le roi de Perse, Shahryar,  de sa "dépression"  en lui racontant des histoires) ; il peut aussi nous rendre malades si nous nous arrêtons à une interprétation unilatérale ou fondamentaliste (la Bible ou le Coran pris au pied de la lettre, Le Petit Livre rouge de Mao, les romans de chevalerie du "chevalier à la triste figure", les romans à l'eau de rose d'Emma Bovary...)

Les livres sont donc des remèdes, mais ils peuvent aussi être des poisons (les Grecs désignaient cette ambiguité sous le nom de "pharmakon"). La vie propre dont le livre continue à vivre, c'est la lecture. Il y a autant de lectures qu'il y a de lecteurs.

La lecture, selon Nietzsche est une activité et non une "passivité". Chaque lecteur imagine les personnages d'un livre, les paysages, les décors.On peut dire que chaque lecteur "réécrit" le livre que l'auteur croit avoir écrit une fois pour toutes.

La lecture d'un livre nous permet de voyager dans le temps, y compris dans le futur (la science-fiction) et dans l'espace (mondes disparus, pays imaginaires ou lointains...), de vivre des expériences impossibles dans la réalité (le fantastique, le merveilleux), d'échapper à la clôture du réel pour accéder à des possibilités infinies pour revenir ensuite au réel, mais changés par l'expérience imaginaire que nous avons vécue pendant le temps de la lecture.

Le seul objet qui puisse vivre d'une vie propre, c'est une oeuvre d'art, mais plus spécialement un livre car un livre est comme un être humain : il parle.

L'aphorisme de Nietzsche s'intitule "Le livre presque devenu un homme" ; on peut dire aussi, inversement, que les hommes deviennent véritablement des hommes à travers la "lecture questionnante" des livres. Le "livre presque devenu un homme" rencontre alors "l'homme presque devenu un livre".

 

 

 

 

 

 

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