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Christian Bobin, La dame blanche, Gallimard/folio, 2007, précédemment publié dans la collection "L'un et l'autre" aux Editions Gallimard.

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Christian Bobin est né en 1951, au Creusot. Il est l'auteur d'ouvrages dont les titres s'éclairent les uns les autres comme les fragments d'un puzzle. Entre autres : Souvenirs du vide, Le très-bas, la part manquante, La plus que vive, La présence pure et Une bibliothèque de nuages.

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"La poésie est la fille infirme du ciel, la silencieuse défaite du monde et de sa science." (La dame blanche, p. 10)

"On ne connaît jamais mieux une chose que par son manque." (p. 19)

"Le néant et l'amour sont de même race terrestre. Notre âme est le lieu de leur empoignade indécise." (p. 44)

"Le paradis est l'endroit où nous n'aurons plus besoin d'être rassurés." (p. 72)

"Le génie est une réponse à l'impossibilité de vivre. Le bondissement du cerf au-dessus de la meute."

"Certaines personnes sont si ardemment présentes à elles-mêmes que, devant elles, on se découvre douloureusement une âme." (p. 84)

"La tyrannie du visible fait de nous des aveugles. L'éclat du verbe perce la nuit du monde." (p. 110)

"Les plus sensibles perdront toujours. Ils sont les favoris de Dieu qui essuie leurs visages argentés de crachats." (p. 112)

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"Voici qu'entre dans la bibliothèque faiblement éclairée un esprit vêtu de blanc, une silhouette si drapée qu'elle semble brumeuse, un visage moite, d'albâtre lumineux, un port de tête ferme semblable à celui d'une statue de marbre. Des yeux noisette qui ne voient pas les apparences mais, "l'âme des choses", des mains petites, fermes, habiles, indifférentes aux choses périssables, très puissantes et parfaitement sous le contrôle du cerveau, une bouche faite pour rien d'autre que prononcer des paroles choisies, des pensées rares, d'étincelantes images étoilées, des mots blessés à l'aile." (Joseph Lyman, 1860)

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"Si je pouvais empêcher un cœur de se briser, je n'aurai pas vécu en vain."

"Le seul sentiment d'être en vie m'est une extase."

"L'amour que Dieu nous porte n'est pas semblable à celui des ours."

"Called back (Rappelée)"

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"Derrière la porte fermée à clé de sa chambre, Emily écrit des textes dont la grâce saccadée n'a d'égale que celle des proses cristallines de Rimbaud. Comme une couturière céleste, elle regroupe ses poèmes par paquets de vingt, puis elle les coud et les rassemble en cahiers qu'elle enterre dans un tiroir. "Disparaître est un mieux." A la même époque où elle revêt sa robe blanche, Rimbaud, avec la négligence furieuse de la jeunesse, abandonne son rêve féérique dans la cave d'un imprimeur et fuit vers l'Orient hébété. Sous le soleil clouté d'Arabie et dans la chambre interdite d'Amherst, les deux ascétiques amants de la beauté travaillent à se faire oublier."

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Christian Bobin dessine avec justesse quasiment miraculeuse le visage énigmatique d'une âme incandescente, d'une mystique de la vie quotidienne, recluse en poésie, Emily Dickinson, voyante, scribe et otage de l'invisible, celle que ses contemporains surnommaient déjà de son vivant : "le Mythe".

Il évoque la communauté puritaine de la nouvelle Angleterre, la maison familiale où elle disait tant se plaire et qu'elle ne quitta qu'en de rares occasions : le collège pour femmes de Holyoke South Hadley, Boston pour soigner ses yeux et Washingon où elle accompagne son père au Congrès - le père admiré et craint, la mère mélancolique, sa sœur Lavinia qui ne partit jamais non plus, son frère Austin, installé dans la maison voisine avec sa femme Susan, amie de cœur de la poétesse, les rapports chastes et passionnés avec les hommes : George Gould qui lui fait connaître les idées transcendantales d'Emerson, Samuel Bowls, "l'amant imaginaire", le pasteur Wadsworth, son berger, "qui voyait les mêmes choses qu'elle", la présence obsédante de la mort : son père décédé en 1874, sa mère en 1882, son neveu Gilbert (Gib) "le petit saint", son double, emporté par la fièvre typhoïde, le 5 octobre 1883,  à l'âge de huit ans.

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L'auteur évoque avec des mots cristallins le courage, la sérénité apparente, la rayonnante bonté d'Emily veillant sur les siens, préparant le petit déjeuner, s'occupant des rosiers avec un "soin têtu", faisant du jardinage et des conserves de fruit, cuisant pour la maisonnée un pain délicieux qui console le père d'être trop "réel", "faisant descendre de sa chambre à l'étage dans un petit panier d'osier au bout d'une corde un petit pain d'épice sorti brûlant du four pour un petit voisin"... "travaillant à changer la mélancolie maternelle en compassion pour toutes les vies perdues"

"C'est le propre des contemplatifs que de ne négliger personne. L'âme qui se rapproche de son centre y redécouvre le petit peuple de ceux qui l'entourent : le royaume du saint est le royaume de l'ordinaire."

"En lui arrachant ceux qu'elle aimait, Dieu a mis dans l'âme d'Emily les toxines dont elle ne sait ni ne veut se défaire. Une dépression arrive, une maladie des reins se déclare. La dame blanche fait face à la nuit noire, "assise, dit Susan, dans la lumière de son propre feu", elle retire, de son corps, le paradis."

"Peu avant six heures du matin, le 15 mai 1886, alors qu'éclatent au jardin les chants d'oiseaux rinçant le ciel rose et que les jasmins sanctifient l'air de leur parfum, le bruit qui depuis deux jours ruine toute pensée dans la maison Dickinson, un bruit de respiration besogneuse, entravée et vaillante - comme d'une scie sur une planche récalcitrante - ce bruit cesse : Emily vient de tourner brutalement son visage vers l'invisible soleil qui, depuis deux ans, consume son âme comme un papier d'Arménie. La mort remplit tout à coup la chambre."

"La vie d'Emily a été spectaculairement invisible. Tous les spectacles meurent dans l'ennui qu'ils croyaient exorciser. Le seul qui ne peut lasser est celui d'un cœur si pur qu'une abeille le traverse comme une balle et que rien au monde n'y entre. Des centaines de lettres écrites par Emily, les inséparables cousines Norcross recevront l'ultime - deux mots tombés de l'âme agonisante, comme fleurs de neige au pied d'un cerisier : "Called back" - "Rappelée".

Dans la notice nécrologique rédigée par Susan pour le journal local, les dons d'Emily pour le jardinage sont mis en avant, ceux pour l'écriture à peine mentionnés. Un lecteur d'Amherst après avoir lu l'avis de décès lui confirmant qu'il est, lui, bien vivant, se souviendra quelques secondes de celle qui éblouissait le ciel avec ses camélias et ses jasmins, puis il passera à autre chose ignorant qu'en tournant la page du journal il venait d'enterrer la sainte du banal."

Poésies complètes

L'oeuvre poétique complète d'Emily Dickinson était jusqu'à présent inédite en France : cette traduction par Françoise Delphy, fondée sur l'édition définitive des poèmes de Dickinson publiée aux Etats-Unis en 1999, entend donner à découvrir au public français, en version intégrale et bilingue, la poésie de cet écrivain hors du commun.
 

"La voix d'Emilie - celle qui sort du sarcophage doré d'un poème au moment de l'ouverture - est une voix précipitée, comme de quelqu'un qui accourt vers nous de si loin qu'il arrive hors d'haleine. Beaucoup de tirets et de condensations : la voix d'un ange asthmatique, ou celle d'une petite fille porteuse d'une nouvelle si incroyable que tous les mots se bousculent dans sa bouche, tant elle est persuadée que nous ne l'entendrons pas." (Christian Bobin La dame blanche, p. 81)

"Si je lis un livre et qu'il rend tout mon corps si glacé qu'aucun feu ne pourra jamais le réchauffer, je sais alors que c'est de la poésie. Si je sens le sommet de ma tête arrachée, je sais aussi qu'il s'agit de poésie. ce sont mes deux seules façons de la savoir. Y en a-t-il d'autres ?"  (p. 85)

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I'm Nobody ! Who are you ?

Are you - Nobody - too ?

Then there's a pair of us !

Dont tell ! The'd advertise - you know !

 

How dreary - to be - Somebody !

How public - like a Frog - to tell one's name - the livelong June -

To an admiring Bog

 

Je suis Personne ! Qui êtes vous ?

Êtes-vous - Personne - aussi ?

Ainsi nous faisons la paire !

Ne le dites pas ! Ils le feraient savoir - c'est sûr !

 

Comme c'est ennuyeux - d'être - Quelqu'un !

Public - comme une Grenouille

Qui crie son nom - tout le long de Juin -

A un Marécage béat !

(Emily Dickinson, Poésies complètes, traduites par Françoise Delphy, Flammarion, p. 92)

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Water in tought by thirst,

Land - by the Oceans passed.

Transport by throe -

Peace, by it's battle told -

Love, by memorial mold -

Birds, by snow

 

On apprend l'eau par la soif. 

La Terre - par les Océans traversés.

La Jubilation - par les affres -

La Paix, par le récit des batailles -

L'Amour, par l'humus de la tombe -

Les Oiseaux, par la neige

(Emily Dickinson, Poésies complètes, traduites par Françoise Delphy, Flammarion, p. 229)

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The Child's faith is new -

Whole - like His Principle -

Wide - like the Sunrise

On fresh Eyes -

Never had a Doubt -

Laughs - at a scruple -

Believes all sham

But Paradise -

 

Credits the World -

Deems His Dominion

Broadest of Sovreignties -

And Caesar - mean -

In the Comparison

Baseless Emperor -

Ruler of nought,

Yet swaying all -

 

Grown bye and bye

To hold mistaken 

His pretty estimates

Of prickly Things

He gains the skill

Sorrowful - as certain -

Men - to anticipate

instead of Kings

 

La foi de l'Enfant est neuve -

Entière - comme son Principe -

Vaste - comme le Lever du Soleil

Pour des Yeux vierges -

Il ne connaît pas le Doute -

Se rit - du moindre scrupule - 

Croit que tout est imposture

Sauf le Paradis -

 

Il fait confiance au Monde -

Considère qu'Il est le Souverain

Absolu de son Royaume -

Et César - un moins que rien -

Comparé à lui -

Empereur sans fondement -

Gouverneur de rien,

Pourtant maître de tout -

 

Petit à petit il grandit

S'apercevant que ses jolis jugements

Sur d'épineux Problèmes

Etaient erronés

Il devient habile

Désolante - certitude -

A prévoir - qu'il aura affaire à des Hommes

Et non à des Rois -

(ib., p.653)

 

 

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