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Michel Tournier est né à Paris en 1924. Après des études de philosophie, il a travaillé dans la Presse, la radio et l'édition. Il a publié son premier roman en 1967, Vendredi ou les limbes du Pacifique, qui a reçu le Grand Prix du roman de l'Académie française. Ont ensuite paru de nombreux livres parmi lesquels : Le Roi des Aulnes, prix Goncourt 1970 à l'unanimité, Les Météores, Le Vent Paraclet, Le Vol du vampire (études littéraires), et, plus récemment, Journal extime. Mais sa plus grande audience, il la doit à ses livres de jeunesse, notamment Vendredi ou la vie sauvage et Pierrot ou les Secrets de la nuit. Michel Tournier vivait depuis 1957 dans l'ancien presbytère d'un village de la vallée de Chevreuse. Il vient de nous quitter,  le 18 janvier 2016, à l'âge de 91 ans.
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"Autrui, disait Maurice Merleau-Ponty, est le médiateur indispensable entre moi-même et moi-même." Autrui (littéralement "alter ego", autre moi, ou encore du datif de "alter" : "alteri", qui a donné le mot "altérité" et qui implique donc l'idée de relation) n'est pas seulement un objet de perception dont je pourrais éventuellement mettre en doute l'existence, comme le fait Descartes dans les "Méditations métaphysiques", mais, pour  Husserl, dans ses "Méditations cartésiennes", une réalité essentielle, coextensive à "l'ego transcendental" dont le rapport au monde implique "l'intersubjectivité".
Mais si Husserl évite l'écueil du solipsisme il ne parle pas pour autant, comme Maurice Merleau-Ponty d'une "médiation constitutive" du sujet humain. Disons, pour être plus précis, qu'il laisse cette problématique aux "psychologues" ; le sujet qui intéresse Husserl n'est pas le sujet empirique, mais le sujet pur, "l'ego transcendantal", hérité de Descartes et de Kant,  qui résiste au doute  méthodique  établit des raisonnements,  construit des protocoles expérimentaux, découvre les lois de la gravitation universelle, imagine la théorie de la relativité, bref le sujet de la science...
Ce qui  constitue l'originalité de l'approche de Michel Tournier dans "Vendredi ou les limbes du Pacifique", ce n'est pas la "mise entre parenthèses" (épochè) de la relation "naïve" au monde, mais la suspension provisoire de la structure d'autrui : "Que se passerait-il si..."
Cette problématique est absente du roman de Daniel Defoe, Robinson Crusoé (Robinson n'a besoin de personne pour rester un être humain), comme elle l'est de la philosophie des XVII et XVIIIème siècles, ainsi que de la pensée romantique pour laquelle le sujet humain ne se tient que de lui-même.
En réintroduisant l'instance de la structure d'autrui (éventuellement en tant que "modèle") la vérité romanesque déconstruit le mythe du sujet isolé.
L'apport de Claude Levi-Strauss, l'universalité des structures de la pensée (ce qui n'exclut nullement leur "diversité") et l'égale dignité des cultures humaines est évidemment décisif, ainsi que le thème du colonialisme et de l'ethnocentrisme et de la "stupéfaction face à la différence" qui hante la civilisation occidentale depuis la découverte du "nouveau monde" : les "sauvages" sont-ils des êtres humains "comme nous" ? (voir Michel de Montaigne et Barthélémy de Las Cases).
J'allais oublier l'apport de la psychanalyse, de Freud et surtout de Mélanie Klein, qui a particulièrement étudié la relation à la mère, "l'autrui" primordial, en particulier au début du roman, lorsque Robinson descend au fond de la grotte et s'immerge dans la "soue", tentative (et tentation) compulsive de régression fusionnelle infantile, pour ne plus faire qu'un avec l'île, à laquelle il finira par renoncer.
Le problème fondamental du "héros solitaire" n'étant pas la survie matérielle, comme dans le roman de Daniel Defoe, mais la lutte contre l'effondrement psychique provoqué par l'absence de la "médiation d'autrui" et la recherche désespérée de "substituts".
On a un peu l'impression que Michel Tournier s'est "amusé" à passer en revue et à mettre en scène chacune de ces approches dans ce roman expérimental qu'est Vendredi ou les limbes du Pacifique.
Mais ce n'est ni Mélanie Klein, ni Claude Lévi-Strauss, ni Descartes, ni Hegel (la dialectique du maître et de l'esclave), ni Heidegger ("le Mitsein" comme élément constitutif du "Dasein") , ni Jean-Paul Sartre avec la thématique de la "réification" du moi sous le regard d'autrui, du conflit et du malentendu ("l'enfer, c'est les autres"), ni même Husserl ou Merleau-Ponty (bien que la question du langage soit très présente), mais Emmanuel Levinas et la dimension spécifiquement ethique, avant d'être affective, épistémologique ou politique, que ce dernier confère à la notion d'autrui que rejoint en dernière instance Michel Tournier.
C'est la responsabilité infinie que j'éprouve devant le visage de l'autre  (à  vrai dire ni Dieu, ni les esprits angéliques, ni les animaux, ni les plantes, ni les pierres, ne revêtent la dimension "d'autrui"), qui constitue, pour Emmanuel Levinas, la véritable émergence du "sujet" humain.
"Visage" en hébreu  ("panim") est un mot (pluriel) qui vient du verbe "tourner vers".
"Autrui" (Vendredi pour Robinson) n'est pas seulement un médiateur entre lui-même et lui-même, lui-même et le monde, ni un "esclave"  (il l'est, mais provisoirement), mais en fin de compte un visage fraternel, et vulnérable, un autre lui-même, différent de lui-même, qui lui révèle la part enfouie de lui-même en l'ouvrant à la dimension d'une responsabilité infinie, une énigme et un mystère.

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