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Abbé Dinouart, L'art de se taire (1771), Petite Bibliothèque Payot (PBP) et éditions Jérôme Millon, texte présenté par Jean-Jacques Courtine et Claudine Haroche, 2015. Cette édition reprend partiellement l'édition de L'Art de se taire principalement en matière de religion, paru chez Desprez en 1771 (dans la collection Atopia en 1987)

Né à Amiens, le 1er novembre 1716 et mort le 23 avril 1786, l'abbé Joseph Antoine Toussaint Dinouard fait partie de ces ecclésiastiques mondains qui, au XVIIIème siècle, ont écrit sur toutes sortes de sujets, et sur les femmes en particulier : on sait l'engouement pour le sujet au XVIIIème siècle. En 1749, Dinouard publiera ainsi une brochure "anonyme" intitulée Le Triomphe du sexe, ce qui lui vaudra une brouille avec l'évêque d'Amiens.

De Dinouart, la postérité a retenu ses traductions latines, des compilations nombreuses et hâtives, des réimpressions presque littérales d'ouvrages plus ou moins connus, publiés par d'autres auteurs.

L'un de ses biographes, Camus, rapporte ainsi que l'abbé Sabatier de Castres dit de ses traductions qu'elles "sont les moins mauvais de ses ouvrages parce que le fond ne lui appartient pas" (Un prêtre amiénois féministe au XVIIIème siècle : l'abbé Dinouart (1716-1786) auteur du Triomphe du sexe in Bulletin de la Société des Antiquaires de Picardie, vol. 39, 1942, p. 262) 

Plus que comme auteur, ses biographes insistent sur le fait qu'il faut le considérer, ce qui n'a semble-t-il rien d'exceptionnel à l'époque, comme éditeur, plus grave même, comme plagiaire, ce qui lui vaudra d'ailleurs à propos de L'Art de se taire le surnom "d'Alexandre des plagiaires". (Pour plus de précisions bibliographiques, on renverra à l'abbé Daire, Histoire littéraire de la ville d'Amiens, Paris, 1782, p. 347-359) 

(Jean-Jacques Courtine et Claudine Haroche)

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L'art de se taire, principalement en matière de religion est publié par l'Abbé Dinouart en 1771. L'ouvrage est inspiré de la Conduite pour se taire et pour parler, principalement en matière de religion datant de 1696 et attribué à Jean-Baptiste Morvan de Bellegarde et à Jacques du Rosel.

Il est divisé en deux parties symétriques, la première traitant de l'art de se taire quand il le faut et comme il le faut, la seconde partie, plus développée, sur l'art d'écrire avec mesure.

L'ouvrage s'ouvre sur une courte préface où l'Abbé Dinouart explicite les ambitions de son livre.

Dinouart se pose en fervent adversaire des philosophes des Lumières, condamnant  fermement tout discours à l'encontre de la religion, mais aussi du pouvoir du prince. C'est sur ce point qu'il ouvre et clôt son ouvrage. Dinouart considère aussi tout discours scientifique comme peine perdue, car cherchant à forcer les mystères impénétrables de Dieu.

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La quatrième de couverture :

"On ne saurait, sans paradoxe, parler du silence, et l'ouvrage est bien un paradoxal art de parler : quand cesse le langage, c'est alors le corps qui parle. L'Art de se taire est un art de l'éloquence du corps, ce chapitre oublé de la rhétorique classique. On découvre un idéal psychologique de contenance et de maîtrise de soi, hanté par la crainte de la dissipation, un modèle de conduite ordinaire de la vie dominé par la retenue, la circonspection, voire la réticence, éléments d'une archéologie de la prudence.

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L'Art de se taire est ainsi un gouvernement de soi, mais aussi un gouvernement des autres ; et le silence est une catégorie politique : Le silence politique est celui d'un homme prudent, qui se ménage, se conduit avec circonspection, qui ne s'ouvre point toujours, qui ne dit pas tout ce qu'il pense, qui n'explique pas toujours sa conduite et ses desseins ; qui, sans trahir les droits de la vérité, ne répond pas toujours clairement, pour ne point se laisser découvrir. Le Traité de Dinouart conduit à un ensemble d'interrogations sur la fonction du silence en politique, étrangement actuelles."

Un extrait de la Préface à l'édition Jérôme Millon (2015) :

"Au Père B. Lamy qui lui remettait son Art de parler, le Cardinal Le Camus aurait posé, en guise remerciement, la question suivante : Voilà sans doute un excellent art, mais qui nous donnera L'Art de se taire ?"

C'est là l'origine de l'idée qui conduisit l'Abbé Dinouart à publier en 1771 son Art de se taire, principalement en matière de religion, s'il faut en croire l'un de ses biographes. Mais l'Abbé Dinouart se propose-t-il d'écrire un traité du silence qui serait un art de ne rien dire, de ne rien faire ? Entend-il conclure, avec L'Art de se taire, la longue série des arts de parler qui jalonnent la rhétorique de l'âge classique ? Ou bien mettre un point final à l'idée même de rhétorique ? Nullement. L'Art de se taire est en effet un Art de parler, un autre chapitre de la rhétorique." (Jean-Jacques Courtine et Claudine Haroche, présentation de l'Art de se taire de l'Abbé Dinouart, Les paradoxes du silence, p. 5-6)

El arte de callar

Actualité de l'ouvrage :

L'abbé Sabatier de Castres disait des traductions de l'abbé Dinouart qu'elles étaient "ce qu'il avait fait de moins mauvais parce que le fond ne lui appartenait pas". On peut probablement en dire autant de L'Art de se taire,  publié sous son nom par Dinouart en 1771, mais largement inspiré de la Conduite pour se taire et pour parler, particulièrement en matière de religiondatant de 1696 et attribué à Jean-Baptiste Morvan de Bellegarde et Jacques du Rosel.

Quelle que soit cependant l'ampleur du plagiat, l'ouvrage de Dinouart n'est pas dépourvu d'intérêt, d'abord parce qu'il nous renseigne sur les adversaires des Lumières que nous ne connaissons le plus souvent qu'à travers la caricature qu'en a faite Voltaire, alors qu'ils partagent sur certains points, notamment en matière politique et religieuse,  la prudence de penseurs d'envergure comme Emmanuel Kant (Qu'est-ce que les Lumières ?) ou Moïse Mendelsohn (Que signifie éclairer ?), ensuite par une conception "classique" de la parole et de l'écrit, faite de réflexion, de rigueur et de retenue et dont certains feraient bien de s'inspirer aujourd'hui. Voici ce qu'écrivent à ce sujet, dans leur présentation de l'ouvrage de Dinouart, Jean-Jacques Courtine et Claudine Haroche :

"C'est dans le temps du silence et de l'étude qu'il faut se préparer à écrire (...) pourquoi vous précipitez-vous, emportés par la passion d'être auteur ? Attendez, vous saurez écrire quand vous saurez vous taire et bien penser. (L'Art de se taire, p. 207)

"Il y a ainsi dans L'Art de se taire, un appel à la réserve, à la réflexion, à la retenue, qu'il n'est peut-être pas sans intérêt de rappeler en un temps où l'exigence d'écrire, de communiquer tend à se plier aux lois d'un marché où la pensée devient une marchandise.

L'Art de se taire peut inviter à réfléchir sur cette hystérisation de l'écriture liée au développement de l'individualisme et du narcissisme contemporains ; à résister aux injonctions d'avoir à écrire ; plus largement peut-être à l'obligation faite à chacun de s'exprimer. Car la contrainte de parler ou d'écrire est aujourd'hui plus forte et plus générale que l'impératif de se taire.

L'Art de se taire peut ainsi amener à penser les effets produits sur l'écrit par une théâtralisation de la parole. Le succès des écrits est aujourd'hui souvent lié à une dramatisation orale, corporelle, scénique de l'écriture. Être lisible, c'est désormais être visible. C'est le signe d'une paradoxale indifférence à la chose écrite, d'une certaine désaffection. L'écrit, pris dans les effets de la parole, tend alors à en revêtir les caractères ; son immédiateté, mais aussi sa brièveté et sa volatilité, Scripta volent. L'obsolescence des livres s'accroît, et avec elle leur multiplication, favorisant une écriture de l'urgence.

Un risque s'annonce ainsi, un danger se précise : que s'installent, sur le fond d'une indifférenciation de tant de voix qui clament leur singularité, un silence des convictions, une indifférence à la pensée." (ib., p. 30)

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Notes de lecture

PREFACE :

"Le cardinal le Camus disait au P. Lamy de l'Oratoire, lorsqu'il lui offrit un de ses ouvrages dont le titre est L'Art de Parler : "Voilà, sans doute, un excellent art ; mais qui nous donnera l'art de se taire ?"

Ce serait rendre un service essentiel aux hommes, que de leur en donner les principes, et de les faire convenir qu'il est de leur intérêt de les mettre en pratique..." (p. 35)

PREMIERE PARTIE

Introduction :

L'auteur constate qu'il existe des règles pour l'étude des sciences et pour les exercices du corps, mais que l'on n'enseigne pas l'art de se taire.

On ne peut parler du silence sans réfléchir sur son contraire : la parole.

Se taire ne signifie pas ne pas parler, mais savoir gouverner sa langue, ce qui suppose "réflexions, lumières et connaissance".

"Le premier degré de la sagesse est de savoir se taire ; le second, de savoir parler peu, et de se modérer dans le discours ; le troisième est de savoir beaucoup parler, sans parler mal et sans trop parler." (p. 37)

Chapitre premier. "Principes nécessaires pour se taire" :

Dinouart rassemble 14 principes nécessaires pour se taire. Ce sont les mêmes principes qui gouvernent l'écriture. (cf. infra)

1. Il ne faut parler que si cela vaut mieux que le silence.

2. Il y a un temps pour se taire, comme il y a un temps pour parler.

3. Il faut d'abord se taire, condition nécessaire pour bien parler ensuite.

4. Se taire quand on doit parler vaut au moins parler quand on doit se taire.

5. En général, on risque moins à se taire qu'à parler.

6. On n'appartient jamais autant à soi que lorsque l'on se tait.

7. Il se doit de bien réfléchir à ce que l'on va dire avant de parler à voix haute, par crainte de repentir.

8. Pour garder un secret, le silence ne connaît pas d'excès.

9. Il n'y a pas plus de mérite à expliquer ce que l'on sait qu'à se taire sur ce que l'on ignore.

10. Le silence tient parfois lieu de sagesse à un homme borné, et de capacité à un ignorant.

11. Mieux vaut passer pour n'être pas un grand génie du fait de son silence, que pour un fou en parlant trop.

12. Un homme courageux parle peu et agit beaucoup. De même, un sage ne parle que pour des choses raisonnables.

13. Une passion trop grande pour dire une chose doit nous retenir même de la dire.

14. Le silence ne doit pas empêcher la sincérité.

Chapitre II. "Différentes espèces de silence"

L'auteur examine les différentes sortes de silence : le silence prudent, le silence artificieux, le silence complaisant, le silence moqueur, le silence spirituel, le silence stupide, le silence d'approbation, le silence de mépris, le silence de politique, le silence d'humeur et le silence de caprice.

Chapitre III. "Les causes des différentes espèces de silence"

"Les différentes manières de se taire naissent de la variété du tempérament et de l'esprit des hommes." (p. 43). L'auteur reprend les différentes espèces de silence et explique, dans chaque cas, à qui ils conviennent.

SECONDE PARTIE

Introduction

"Parler mal, parler trop, ou ne pas parler assez, sont les défauts ordinaires de la langue, comme on l'a démontré. Je dis, à proportion, la même chose au sujet de la plume. On écrit mal, on écrit quelquefois trop, et quelquefois on n'écrit point assez. On comprendra aisément, après ce que j'ai rapporté des défauts de la langue, l'application qu'on doit en faire aux défauts de la plume..." (p. 48)

Chapitre premier. "On écrit mal."

"Il y a (donc) du mal parmi les écrivains, soit que ce désordre naisse des matières même qu'on traite, soit qu'il vienne de la corruption des esprits gâtés, qui empoisonnent tout par le mauvais tour qu'ils y donnent, soit enfin que l'un et l'autre, l'auteur et la matière, contribuent à rendre un ouvrage entièrement mauvais." (p. 51)

Chapitre II. "On écrit trop."

"C'est le second défaut des auteurs ; il faut le faire connaître avant que de passer au troisième et d'y appliquer le remède.

On écrit trop. On écrit des choses inutiles. On écrit trop au long des meilleurs choses. On écrit sans respecter les bornes prescrites à l'esprit humain, sur toutes les matières dont la connaissance nous est refusée dans l'ordre de la Providence. On écrit sur des objets qu'on doit s'interdire, quand on n'en a pas la mission, quoiqu'on ait les talents nécessaires pour en parler..." (p. 52)

Chapitre III. "On n'écrit point assez."

"La modestie et la retenue sont fort louables ; mais il est des savants qui connaissent toutes leurs forces, qui en ont fait l'épreuve et qui font un tort irréparable aux sciences en se retranchant dans un silence timide. Ils sont à la vérité en plus petit nombre que ceux en qui l'on remarque une inclination contraire. Il serait avantageux que ce petit nombre fût rempli de ce qu'il y a de trop dans l'autre." (p. 77)

Chapitre IV.  "Principes nécessaires pour s'expliquer par les écrits et par les livres"

Ce sont les mêmes principes que ceux nécessaires pour se taire (cf supra).

 

 

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