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EAF Français, séries générales

Objet d'étude : La question de l'homme dans les genres de l'argumentation

A Molière, Le Misanthrope, acte I, scène 1, 1666.

B Victor Hugo, Les Misérables, partie V, livre 4, 1862.

CFrançois Mauriac, Le Nœud de vipères, partie I, chap. 6, 1932.

> 1. Comment les conflits exprimés dans les trois textes sont-ils mis en évidence ? (3 points)

> 2. Comparez les formes prises par l’argumentation dans les trois textes. (4 points)

Après avoir répondu à ces questions, vous traiterez au choix un des sujets suivants : commentaire ; dissertation ou écriture d'invention.

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Jean-Baptiste Poquelin, dit Molière, né à Paris, baptisé le 15 janvier 1622 en l'église Saint-Eustache, et mort le17 février 1673 à l'âge de 51 ans dans la même ville, est un dramaturge, comédien et poète, considéré comme l'un des plus grands écrivains de la culture française et occidentale. Chef de troupe de théâtre français, aujourd'hui la Comédie-Française, qui s'est illustré, à Paris et en province, sous la régence d'Anne d'Autriche et dans les douze premières années du règne personnel de Louis XIV.

 

Texte a : Molière, Le Misanthrope, acte I, scène 1, 1666

Dans la première scène de la pièce, Alceste exprime à son ami Philinte la haine qu’il conçoit pour le genre humain. Il est ainsi amené à parler du procès qui l’oppose à un homme dont tout le monde s’accorde à dire qu’il est fourbe et malhonnête mais auquel la justice risque fort de donner raison.

 

Philinte

Vous voulez un grand mal à la nature humaine !

Alceste

Oui, j’ai conçu pour elle une effroyable haine.

Philinte

Tous les pauvres mortels, sans nulle exception,

Seront enveloppés dans cette aversion ?

Encore en est-il bien, dans le siècle où nous sommes…

Alceste

Non : elle est générale, et je hais tous les hommes :

Les uns, parce qu’ils sont méchants et malfaisants,

Et les autres, pour être aux méchants complaisants,

Et n’avoir pas pour eux ces haines vigoureuses

Que doit donner le vice aux âmes vertueuses.

De cette complaisance on voit l’injuste excès

Pour le franc scélérat1 avec qui j’ai procès :

Au travers de son masque on voit à plein le traître ;

Partout il est connu pour tout ce qu’il peut être ;

Et ses roulements d’yeux et son ton radouci

N’imposent qu’à des gens qui ne sont point d’ici

On sait que ce pied-plat2, digne qu’on le confonde3,

Par de sales emplois s’est poussé dans le monde4,

Et que par eux son sort de splendeur revêtu5

Fait gronder le mérite et rougir la vertu.

Quelques titres honteux qu’en tous lieux on lui donne,

Son misérable honneur ne voit pour lui personne ;

Nommez-le fourbe, infâme, et scélérat maudit,

Tout le monde en convient, et nul n’y contredit.

Cependant sa grimace6 est partout bienvenue :

On l’accueille, on lui rit, partout il s’insinue ;

Et s’il est, par la brigue7, un rang à disputer,

Sur le plus honnête homme on le voit l’emporter

Têtebleu ! ce me sont de mortelles blessures,

De voir qu’avec le vice on garde des mesures ;

Et parfois il me prend des mouvements soudains

De fuir dans un désert l’approche des humains.

(Molière, Le Misanthrope, acte I, scène 1, 1666)

 

1 Malhonnête et perfide.

2 Paysan, rustre.

3 Démasque.

4 Élevé socialement.

5 Par les sales emplois, il a accédé à la notoriété et à la richesse.

6 Expression hypocrite, fausseté.

7 En intriguant.

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Javert, Illustration de Gustave Brion

 

Victor Hugo né le 26 février 1802 à Besançon et mort le 22 mai 1885 à Paris, est un poète, dramaturge et prosateur romantique considéré comme l’un des plus importants écrivains de langue française. Il est aussi une personnalité politique et un intellectuel engagé qui a joué un rôle majeur dans l’histoire du XIXe siècle.

 

Texte b : Victor Hugo, Les Misérables, partie V, livre 4, 1862
 

Le policier Javert poursuit depuis de nombreuses années Jean Valjean, un ancien bagnard condamné aux travaux forcés. Il est en effet convaincu que Jean Valjean est un criminel nuisible pour la société. Ce dernier est pourtant amené à lui sauver la vie. Au lieu de l’arrêter, Javert décide donc de raccompagner Jean Valjean chez lui puis s’en va, en proie à des pensées contradictoires.

 

Il voyait devant lui deux routes également droites toutes deux, mais il en voyait deux ; et cela le terrifiait, lui qui n’avait jamais connu dans sa vie qu’une ligne droite. Et, angoisse poignante, ces deux routes étaient contraires. L’une de ces deux lignes droites excluait l’autre. Laquelle des deux était la vraie ?

Sa situation était inexprimable.

Devoir la vie à un malfaiteur, accepter cette dette et la rembourser, être, en dépit de soi-même, de plain-pied avec un repris de justice, et lui payer un service avec un autre service ; se laisser dire : Va-t’en, et lui dire à son tour : Sois libre ; sacrifier à des motifs personnels le devoir, cette obligation générale, et sentir dans ces motifs personnels quelque chose de général aussi, et de supérieur peut-être ; trahir la société pour rester fidèle à sa conscience ; que toutes ces absurdités se réalisassent et qu’elles vinssent s’accumuler sur lui-même, c’est ce dont il était atterré.

Une chose l’avait étonné, c’était que Jean Valjean lui eût fait grâce, et une chose l’avait pétrifié, c’était que, lui Javert, il eût fait grâce à Jean Valjean.

Où en était-il ? Il se cherchait et ne se trouvait plus.

Que faire maintenant ? Livrer Jean Valjean, c’était mal ; laisser Jean Valjean libre, c’était mal. Dans le premier cas, l’homme de l’autorité tombait plus bas que l’homme du bagne ; dans le second, un forçat montait plus haut que la loi et mettait le pied dessus. Dans les deux cas, déshonneur pour lui Javert. Dans tous les partis qu’on pouvait prendre, il y avait de la chute. La destinée a de certaines extrémités à pic sur l’impossible et au-delà desquelles la vie n’est plus qu’un précipice. Javert était à une de ces extrémités-là.

Victor Hugo, Les Misérables, partie V, livre 4, 1862.

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François Mauriac, né le 11 octobre1885 à Bordeaux et mort le 1er septembre1870 à Paris, est un écrivain français. Lauréat du Grand prix du roman de l'Académie française en 1926, il est élu membre de l'Académie française au fauteuil22 en 1933. Il reçoit le prix Nobel de littérature en 1952.

 

Texte c : François Mauriac, Le Noeud de vipères, partie I, chapitre 6, 1932

Dans ce roman, l’auteur brosse le portrait d’une bourgeoisie de province cupide et intéressée. Ce passage est extrait de la longue lettre que Louis, le personnage principal, adresse à son épouse.

 

Voilà ce qui me reste : ce que j’ai gagné, au long de ces années affreuses, cet argent dont vous avez la folie de vouloir que je me dépouille. Ah ! l’idée même m’est insupportable que vous en jouissiez après ma mort. Je t’ai dit en commençant que mes dispositions avaient d’abord été prises pour qu’il ne vous en restât rien. Je t’ai laissé entendre que j’avais renoncé à cette vengeance… Mais c’était méconnaître ce mouvement de marée qui est celui de la haine dans mon cœur. Et tantôt elle s’éloigne, et je m’attendris… Puis elle revient, et ce flot bourbeux me recouvre.

Depuis aujourd’hui, depuis cette journée de Pâques, après cette offensive pour me dépouiller, au profit de votre Phili1, et lorsque j’ai revu, au complet, cette meute familiale assise en rond devant la porte et m’épiant, je suis obsédé par la vision des partages, — de ces partages qui vous jetteront les uns contre les autres : car vous vous battrez comme des chiens autour de mes terres, autour de mes titres. Les terres seront à vous, mais les titres n’existent plus. Ceux dont je te parlais, à la première page de cette lettre, je les ai vendus, la semaine dernière, au plus haut : depuis, ils baissent chaque jour. Tous les bateaux sombrent, dès que je les abandonne ; je ne me trompe jamais. Les millions liquides, vous les aurez aussi, vous les aurez si j’y consens. Il y a des jours où je décide que vous n’en retrouverez pas un centime…

J’entends votre troupeau chuchotant qui monte l’escalier. Vous vous arrêtez ; vous parlez sans crainte que je m’éveille (il est entendu que je suis sourd) ; je vois sous la porte la lueur de vos bougies. Je reconnais le fausset2 de Phili (on dirait qu’il mue encore) et soudain des rires étouffés, les gloussements des jeunes femmes. Tu les grondes ; tu vas leur dire : « Je vous assure qu’il ne dort pas… ». Tu t’approches de ma porte ; tu écoutes ; tu regardes par la serrure : ma lampe me dénonce. Tu reviens vers la meute ; tu dois leur souffler : « Il veille encore, il vous écoute… ».

Ils s’éloignent sur leurs pointes. Les marches de l’escalier craquent ; une à une, les portes se ferment. Dans la nuit de Pâques, la maison est chargée de couples. Et moi, je pourrais être le tronc vivant de ces jeunes rameaux. La plupart des pères sont aimés. Tu étais mon ennemie et mes enfants sont passés à l’ennemi. (François Mauriac, Le Nœud de vipères, partie I, chap. 6, 1932)

 

1 Époux de la petite-fille de Louis qui a besoin d’argent pour ses affaires.

2 Voix de fausset, voix aiguë.

 

I. Vous répondrez à la question posée en vous appuyant avec précision sur les trois textes du corpus (4 points) : Comment les conflits exprimés dans les trois textes sont-ils mis en évidence ?

 

Eléments de réponse à la question de corpus :

Ces trois textes ont pour point commun l'expression d'un conflit. Dans l'extrait du Misanthrope de Molière, Alceste s'adresse à Philinte pour exprimer le conflit qui l'oppose à la nature humaine.

Dans l'extrait des Misérables de Victor Hugo, le lecteur est  "dans la tête" du policier Javert, confronté à un conflit intérieur.

Dans l'extrait du Noeud de vipère de François Mauriac, le personnage principal, Louis, exprime dans une lettre à son épouse le conflit qui l'oppose à sa famille.

Alceste ne se contente pas d'exprimer son aversion pour le "franc scélérat" avec lequel il est en procès, il s'en prend aussi à ceux qui lui font bon visage et qui "gardent des mesures avec le mal". Il ne voit qu'une solution au conflit qui l'oppose à l'humanité pour laquelle il a conçu une "effroyable haine" : "fuir dans un désert".

Le conflit évoqué dans le texte extrait des Misérables n'oppose pas un personnage - en l'occurrence Javert - à un autre, à d'autres ou à l'humanité tout entière, mais un personnage à lui-même. Il s'exprime sous la forme de la métaphore des deux routes dont chacune exclut l'autre : "Livrer Jean Valjean, c'était mal ; laisser Jean Valjean libre, c'était mal." 

A l'instar de Jean Valjean, Louis est en conflit avec lui-même. Pour exprimer ce conflit, Louis n'utilise pas la métaphore de la route, mais celle de la marée : "Mais c'était méconnaître ce mouvement de marée qui est celui de la haine dans mon coeur. Et tantôt elle s'éloigne et je m'attendris... Puis elle revient, et ce flot bourbeux me recouvre."

Louis n'est pas en conflit avec la nature humaine, comme Alceste, ni seulement avec lui-même comme Jean Valjean, mais aussi avec sa femme, ses enfants et l'ensemble de sa famille. Ces derniers sont également en conflit les uns avec les autres : "je suis obsédé par la vision des partages, de ces partages qui vous jetteront les uns contre les autres : car vous vous battrez comme des chiens autour de mes terres...". Ce conflit de tous contre tous est exprimé dans le titre du roman sous la forme d'une métaphore expressive : "Le noeud de vipère".

Louis n'a pas résolu de "fuir dans un désert" comme Alceste ou de se tuer comme Javert, mais de suspendre au-dessus de la tête de ses proches, telle une épée de Damoclès,  la menace de les déshériter.

Alors qu'Alceste et Javert sortent vaincus de leurs conflits respectifs, la famille de Louis est à sa merci.  Elle dépend entièrement du "mouvement de marée" qui couvre et découvre alternativement son coeur.

A la fin de sa lettre, Louis exprime le regret que ses relations avec ses proches se soient à ce point dégradées : "Tu étais mon ennemie et mes enfants sont passés à l'ennemi.", ainsi que la nostalgie de relations familiales fondées sur l'amour et non sur la haine : "Et moi je pourrais être le tronc vivant de ces jeunes rameaux. La plupart des pères sont aimés."

Le conflit entre Louis et ses proches semble aussi inexpiable que celui qui oppose Alceste à l'humanité et aussi insoluble que le conflit intérieur de Javert, mais Louis indique, à travers la référence finale à Pâques et à la parabole évangélique du cep et des sarments, que le conflit qui l'oppose à sa famille relève moins du destin ou du caractère que du péché et du refus de pardonner et de s'ouvrir à la grâce.

 

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