Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog

Afficher l'image d'origine

Objet d'étude : La poésie.

Textes : 
Texte A : Victor Hugo, « J'aime l'araignée », Les Contemplations, Livre III, « Les luttes et les rêves », XXVII (1856).
Texte B : Lautréamont, « Le Pou », Les Chants de Maldoror, chant 11, 9 (1869).
Texte C : Tristan Corbière, « Le Crapaud », Les Amours jaunes(1873).
Texte D : Germain Nouveau, "Le Peigne", Valentines(1887).

Afficher l'image d'origine

Victor Hugo, né le 26 février 1802 à Besançon et mort le 22 mai 1885 à Paris, est un poète, dramaturge et prosateur romantique considéré comme l’un des plus importants écrivains de langue française. Il est aussi une personnalité politique et un intellectuel engagé qui a joué un rôle majeur dans l’histoire du XIXe siècle.

Texte A -  Victor Hugo (1802-1885), « J'aime l'araignée », Les Contemplations, Livre III, « Les luttes et les rêves », XXVII (1856).

J'aime l'araignée et j'aime l'ortie,
    Parce qu'on les hait ;
Et que rien n'exauce et que tout châtie
    Leur morne souhait ;

Parce qu'elles sont maudites, chétives,
    Noirs êtres rampants ;
Parce qu'elles sont les tristes captives
    De leur guet-apens ;

Parce qu'elles sont prises dans leur œuvre ;
    O sort ! fatals nœuds !
Parce que l'ortie est une couleuvre,
    L'araignée un gueux ;

Parce qu'elles ont l'ombre des abîmes,
    Parce qu'on les fuit,
Parce qu'elles sont toutes deux victimes
    De la sombre nuit.

Passants, faites grâce à la plante obscure,
    Au pauvre animal.
Plaignez la laideur, plaignez la piqûre,
    Oh ! plaignez le mal !

Il n'est rien qui n'ait sa mélancolie ;
    Tout veut un baiser.
Dans leur fauve horreur, pour peu qu'on oublie
    De les écraser,

Pour peu qu'on leur jette un œil moins superbe1,
    Tout bas, loin du jour,
La mauvaise bête et la mauvaise herbe
    Murmurent : Amour !

1. ici : méprisant.

Afficher l'image d'origine

 

Isidore Lucien Ducasse, né à Montevideo (Uruguay), le 4 avril 1846, et mort dans le 9ème arrondissement de Paris, le 24 novembre 1870, est un poète français. Il est également connu sous le pseudonyme de comte de Lautréamont, qu’il emprunta très probablement au Latréaumont (1838) d’Eugène Sue et qu'il n'utilisa pourtant qu'une seule fois. Il est l'auteur des Chants de Maldoror, de deux fascicules, Poésies I et Poésies II, ainsi que d'une correspondance habituellement publiée sous le titre de Lettres, en appendice des œuvres précédentes. Son œuvre compte parmi les plus fascinantes du XIXe siècle, d'autant plus que l'on n'a longtemps su que très peu de choses sur son auteur, mort très jeune, à vingt-quatre ans, sans avoir connu le succès de son vivant. Sa vie a donc donné lieu à de nombreuses conjectures, en particulier chez les surréalistes, qui essayèrent notamment de trouver des éléments biographiques dans ses poèmes. Il faut donc faire la part entre les informations dont nous sommes sûrs, et la littérature qui s'est formée autour du personnage de Lautréamont.

Texte B - Lautréamont (1846-1870), « Le Pou », Les Chants de Maldoror, chant II, strophe 9 (1869).

 Le pou

 [...] Vous ne savez pas, vous autres, pourquoi ils ne dévorent pas les os de votre tête, et qu'ils se contentent d'extraire, avec leur pompe, la quintessence de votre sang. Attendez un instant, je vais vous le dire : c'est parce qu'ils n'en ont pas la force. Soyez certains que, si leur mâchoire était conforme à la mesure de leurs vœux infinis, la cervelle, la rétine des yeux, la colonne vertébrale, tout votre corps y passerait. Comme une goutte d'eau. Sur la tête d'un jeune mendiant des rues, observez, avec un microscope, un pou qui travaille ; vous m'en donnerez des nouvelles. Malheureusement ils sont petits, ces brigands de la longue chevelure. Ils ne seraient pas bons pour être conscrits1; car, ils n'ont pas la taille nécessaire exigée par la loi. Ils appartiennent au monde lilliputien2de ceux de la courte cuisse, et les aveugles n'hésitent pas à les ranger parmi les infiniment petits. Malheur au cachalot qui se battrait contre un pou. Il serait dévoré en un clin d'oeil, malgré sa taille. Il ne resterait pas la queue pour aller annoncer la nouvelle. L'éléphant se laisse caresser. Le pou, non. Je ne vous conseille pas de tenter cet essai périlleux. Gare à vous, si votre main est poilue, ou que seulement elle soit composée d'os et de chair.
C'en est fait de vos doigts. Ils craqueront comme s'ils étaient à la torture. La peau disparaît par un étrange enchantement. Les poux sont incapables de commettre autant de mal que leur imagination en médite. Si vous trouvez un pou dans votre route, passez votre chemin, et ne lui léchez pas les papilles de la langue. Il vous arriverait quelque accident. Cela s'est vu. N'importe, je suis déjà content de la quantité de mal qu'il te fait, ô race humaine ; seulement, je voudrais qu'il t'en fît davantage. [...]

1. recrue faisant son service militaire.
2. microscopique.

 Afficher l'image d'origine

Édouard-Joachim Corbière, dit Tristan Corbière, né le 18 juillet 1845 à Ploujean en Bretagne (aujourd'hui Morlaix) et mort le1er  mars 1875 à Morlaix (Bretagne), est un poète français breton, proche du symbolisme, figure du « poète maudit ». Auteur d'un unique recueil poétique, Les Amours jaunes, et de quelques fragments en prose, Tristan mène une vie marginale et miséreuse, nourrie de deux grands échecs dus à sa maladie osseuse et sa "laideur" presque imaginaire qu'il se complaît à accuser, celui de sa vie sentimentale (il éprouva un amour non partagé envers une seule femme, Marcelle), et celui de sa passion pour la mer (il rêvait de devenir marin, comme son père). Sa poésie porte en elle ces deux grandes blessures qui l'amèneront à choisir un style très cynique et incisif, envers lui-même autant qu'envers la vie et le monde qui l'entourent.

Texte C - Tristan Corbière (1845-1875), « Le Crapaud », Les Amours jaunes(1873).

        Le Crapaud

Un chant dans une nuit sans air...
 La lune plaque en métal clair
Les découpures du vert sombre.

... Un chant ; comme un écho, tout vif
Enterré là, sous le massif...

 Ça se tait : Viens, c'est là, dans l'ombre...

 Un crapaud ! Pourquoi cette peur,
Près de moi, ton soldat fidèle !
Vois-le, poète tondu, sans aile,
Rossignol de la boue... 
Horreur ! -

... Il chante. Horreur !! Horreur pourquoi ?
Vois-tu pas son œil de lumière...
Non : il s'en va, froid, sous sa pierre.
.........................................................
Bonsoir 
ce crapaud-là c'est moi.

                                  (Ce soir, 20 juillet)

Afficher l'image d'origine

Germain Marie Bernard Nouveau, né le 31 juillet 1851 à Pourrières (Var) où il est mort le 4 avril 1820, est un poète français

Texte D - Germain Nouveau (1851-1920), "Le Peigne", Valentines (1887).

              Le peigne

La serviette est une servante,
Le savon est un serviteur,
Et l'éponge est une savante ;
Mais le peigne est un grand seigneur.

Oui, c'est un grand seigneur, Madame,
Des plus nobles par la hauteur
Et par la propreté de l'âme.
Oui, le peigne est un grand seigneur !

Quoi ? l'on ose dire à voix haute
Sale comme un... Du fond du cœur
Que l'on réponde ! À qui la faute ?
Mais le peigne est un grand seigneur !

Oui, s'il n'est pas propre, le peigne,
À qui la faute ? À son auteur ?
N'est-ce pas plutôt à la teigne !
Car... le peigne est un grand seigneur.

La faute, elle est à qui le laisse
S'épanouir dans sa hideur.
C'est la faute... à notre paresse.
Lui, le peigne est un grand seigneur.

Oui, notre main est sa vassale,
Et s'il est sale, par malheur,
II se f...iche un peu d'être sale,
Car le peigne est un grand seigneur.

Il ne veut nettoyer la tête,
Que si la main de son brosseur
Lui fait les dents ; je le répète,
Oui, le peigne est un grand seigneur.

Oui, c'est un grand seigneur, le peigne ;
Sans être rogue ou persifleur,
Sa devise serait : « Ne daigne. »
Car le peigne est un grand seigneur.

Grand seigneur, son dédain nous cingle,
Porteur d'épée, il est railleur,
Or, cette épée est une épingle,
Si le peigne est un grand seigneur.

Cette épingle, adroite et gentille,
Le rend propre comme une fleur,
Aux doigts de la petite fille
Dont le peigne est un grand seigneur.

Donc que je dise ou que tu dises
Qu'il est sale, mon beau parleur,
Il laisse tomber les bêtises,
Car le peigne est un grand seigneur.

Pour moi, je ne veux pas le dire :
Cela manquerait... de saveur,
Et puis cela ferait sourire ;
Non..., le peigne est un grand seigneur.

Sur vos dents fines et sans crasse,
Chaque matin j'ai cet honneur,
Mon beau peigne, je vous embrasse,
Et je suis votre serviteur.
 
I- Après avoir lu tous les poèmes du corpus, vous répondrez d'abord à la question suivante (4 points) :

En quoi ces poèmes sont-ils provocateurs ?
Vous justifierez votre réponse à l'aide d'éléments précis pris dans les différents textes.

II- Vous traiterez ensuite, au choix, l'un des sujets suivants (16 points) :

  • Commentaire
    Vous ferez le commentaire du poème de Lautréamont (texte B).
  • Dissertation
    La laideur peut-elle être une source d'inspiration pour un poète au même titre que la beauté ?
    Vous répondrez dans un développement organisé, en vous appuyant sur les textes du corpus, les poèmes étudiés en classe et vos lectures personnelles.
  • Invention
    Les Chants de Maldoror ont été mal accueillis à leur parution. Dans un courrier de lecteurs, un admirateur d'une telle esthétique du laid défend l'idée qu'il n'existe pas d'objet poétique privilégié. Vous rédigerez cette lettre.

 haut de page

Voir la page originale :http://www.site-magister.com/sujets15.htm#ixzz42htK6HxN

Under Creative Commons License:Attribution Non-Commercial No Derivatives
Follow us:@sitemagister on Twitter

Afficher l'image d'origine

Eléments pour la réponse à la question de corpus :

Ces quatre textes ont pour point commun la réhabilitation d'animaux (l'araignée, le pou, le crapaud), de végétaux (l'ortie), objets de dégoût, généralement craints ou méprisés et d'un objet trivial : le peigne. Les auteurs les défendent ou les exaltent dans l'intention manifeste de provoquer le lecteur.

Dans "J'aime l'araignée", extrait du recueil Les Contemplations, Victor Hugo, prend le contrepied de l'opinion commune qui méprise les araignées et qui craint les orties.

Victor Hugo se plaît à braver le "bon sens".  Il n'adopte pas un point de vue éthologique. Il ne dit pas qu'il aime les araignées et les orties parce qu'elles sont utiles, mais parce que la plupart des gens les haïssent ("parce qu'on les hait").

L'intérêt de Victor Hugo pour les araignées et les orties vient de sa compassion à l'égard de tous les êtres vivants. L'araignée et l'ortie sont des créatures d'un Dieu d'amour et, à ce titre, elles aspirent à aimer et à être aimées : "la mauvaise herbe et la mauvaise bête/Murmurent : Amour !"

La vision commune du monde repose sur des oppositions binaires : le bien et le mal, le beau et le laid, ce qui est aimable et ce qui est méprisable.

La provocation de Victor Hugo consiste à "déconstruire" cette vision manichéenne (ou pharisienne)  : tous les êtres vivants sont dignes d'être aimés, y compris les plus laids et les plus repoussants.

Contrairement à Victor Hugo qui ne s'identifie ni aux orties, ni aux araignées, Tristan Corbière s'assimile au crapaud, "rossignol de la boue", "poète tondu, sans aile" :  "Bonsoir - ce crapaud-là c'est moi."

Lautréamont, dans le texte extrait des Chants de Maldoror ne se contente pas de défendre le pou, il exalte avec une jubilation cruelle sa méchanceté supposée, spécialement à l'égard de l'espèce humaine. Si le pouvoir des poux était aussi grand que leur imagination et leurs désirs, affirme Lautréamont, ils ne se contenteraient pas d'aspirer le sang des humains, ils dévoreraient leur peau et leurs os. Lautréamont va plus loin dans la provocation que Hugo en prenant à parti le lecteur pour exalter le pou dont il fait un animal diabolique, doué de pouvoirs surnaturels.

Lautréamont s'identifie au pou et lui prête sa propre méchanceté rhétorique, provocatrice ou réelle à l'égard de l'humanité. Il n'est pas du tout question d'amour dans ce texte, comme dans "J'aime l'aragnée", ni d'une identification à un animal laid mais inoffensif que l'on prend vaguement en pitié, comme dans "Le Crapaud" de Tristan Corbière, mais de délectation dans la cruauté.

Contrairement à Hugo, à Corbière et à Lautréamont qui reconnaissent, voire exaltent la laideur de l'objet qu'ils évoquent : l'araignée, l'ortie ou le pou, Germain Nouveau, dans "Le Peigne" fait l'apologie d'un objet trivial ("sale comme un peigne") en le qualifiant de "grand seigneur".

Nous avons donc affaire à des visions très différentes du monde et de la poésie : une vision "évangélique" : celle de Hugo, pour qui la création tout entière aspire à la rédemption et à l'amour, la vision "luciférienne" de Lautréamont, teintée d'humour noir, une vision purement humaine, d'un homme qui se prétend disgracié, aussi bien physiquement que sur le plan de l'inspiration poétique et qui complaît dans un rôle de crapaud au sein de la société et de la littérature et enfin, avec Germain Nouveau, une vision satirique qui tourne en dérision une certaine idée de la poésie : sa noblesse et sa grandeur supposée, aussi bien par le sujet choisi que par la manière de le traiter.

Provocateurs en raison de leur sujet, les quatre poèmes le sont aussi dans leur forme même : "Le Crapaud" est un sonnet inversé (deux tercets suivis de deux quatrains) et destructuré : multiplication de phrases courtes, répétitions ("horreur"), ponctuation expressive et un vers entier constitué de points. Le poème de Lautréamont est un poème en prose, plus rhétorique que poétique, au sens traditionnel du terme, celui de Victor Hugo est bâti (comme la création ?) sur un rythme "bancal" (10/5) et celui de Germain Nouveau, avec ses douze strophes en octosyllabes semblables, par leur ennuyeuse régularité, aux dents d'un peigne, se distingue surtout par son emphase ridicule, son défi au "bon goût" et son prosaïsme.

Le texte le plus provocateur est peut-être celui Tristan Corbière qui ne se contente pas de réhabiliter ou d'exalter la laideur dans la nature, mais qui entend également l'introduire dans l'écriture littéraire.

Ainsi, à propos de la célèbre définition de Kant dans la Critique du Jugement : "L'art n'est pas la représentation d'une belle chose, mais la belle représentation d'une chose" ("Il n'est pas de serpent ni de monstre odieux/Qui par l'art imité ne puisse plaire aux yeux", affirmait de son côté Nicolas Boileau), faudrait-il faire remarquer que dans la poésie moderne (et dans l'art contemporain en général), la création se sépare de plus en plus de l'imitation et tend à brouiller les notions mêmes de beauté et de laideur.

 

 

Partager cet article

Repost 0
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :