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Rachid Benzine et Christian Delorme, La République, l'Eglise et l'Islam, une révolution française, Bayard éditions, 2016

Table des matières : Ouverture. Où allons-nous ?

Chapitre I. Une France fracturée socialement

Chapitre II. L'islam, nouvelle obsession française

Chapitre III. Le poids du passé et les conséquences de nos engagements internationaux

Chapitre IV. Des "djihadistes" made in France. Pourquoi Daech attire ?

Chapitre V. La laïcité est toujours en construction

Chapitre VI. Recoudre le tissu social français. Enseigner et faire vivre la fraternité civique

Chapitre VII. L'importance du dialogue interreligieux. Mais quel dialogue ?

Epilogue. Nous ne réussirons qu'ensemble

Rachid Benzine est islamologue et enseignant. Chercheur associé à l'observatoire du religieux de l'institut d'études politiques d'Aix-en-Provence, il enseigne à la faculté protestante de théologie de Paris. Il a publié Les nouveaux penseurs de l'islam (Albin-Michel, 2004) et Le Coran expliqué aux jeunes (Seuil, 2013)

Christian Delorme est prêtre catholique du diocèse de Lyon. Il a été un des initiateurs de la "Marche pour l'égalité et contre le racisme" de 1983. Il a publié plusieurs livres, notamment L'islam que j'aime, l'islam qui m'inquiète (Bayard, 2012) et La Marche (Bayard, 2013)

Rachid Benzine et Christian Delorme ont déjà publié ensemble Chrétiens et musulmans. Nous avons tant de choses à nous dire (Albin-Michel, 1997) et Les banlieues de Dieu (Bayard, 1998)

Quatrième de couverture :

"Comment "faire France ensemble" ? Comment surmonter peurs et incompréhensions à l'heure où éclatent des attentats et où des jeunes nés dans l'Hexagone sont tentés par le djihad ? En près de cinquante ans, l'islam est devenu la deuxième religion du pays. Une vraie "révolution française" ! Mais comment les musulmans de France peuvent-ils s'inscrire de manière heureuse dans une histoire où ils ne sont pas considérés comme les bienvenus ?

Pour répondre à ces questions, Rachid Benzine et Christian Delorme, forts d'un travail commun de vingt ans, donnent leurs analyses et leurs propositions.

Un livre pour comprendre et pour agir, avant qu'il ne soit trop tard."

Citations :

"En 1967, quelques mois avant d'être assassiné, le pasteur Martin Luther King Jr. publiait son quatrième ouvrage qu'il intitulait : Where do we go from here : chaos or community ?,  livre presque aussitôt édité en français sous le titre : Où allons-nous ?

Certes, il ne s'agit pas d'assimiler la situation de la France de 2016 à celle des Etats-Unis des années 1960. Néanmoins, notre pays est confronté plus que jamais à des problématiques similaires à celles qui caractérisent la vie interne de la première puissance mondiale : ghettoïsation et précarisation accentuées de populations appartenant à des groupes humains ethniques minoritaires, discriminations persistantes, conflits permanents entre jeunes des "minorités visibles" et la police, développement d'une délinquance presque structurelle, montée en puissance des peurs dans la population, impuissance des autorités politiques à inverser le cours de la dégradation de la situation sociale... Avec les Etats-Unis d'Amérique - dont la France est le plus ancien des alliés -, nous partageons aussi, désormais, la préoccupation commune de devoir faire face à des attaques terroristes se réclamant de conceptions particulières de l'islam, qui ne sont évidemment pas sans lien avec nos engagements militaires commune au Proche-Orient et en Afrique comme en Afghanistan. Dès lors, la question du prix Nobel de la Paix 1964 : "Où allons-nous à partir de maintenant : chaos ou communauté ?" nous semble devoir être posée avec la même angoisse qui était la sienne. Elle est, en tout cas, la nôtre, et nous voulons la partager avec l'espoir que nous trouverons ensemble les voies d'une réponse heureuse." (p.8)

"L'année 2015 restera sans doute comme une "année charnière" dans l'Histoire de la France contemporaine. Il y a désormais "l'avant 2015" et "l'après 2015", comme il y a, aux Etats-Unis, "l'avant 11 septembre 2001" - date des attaques "djihadistes" contre l'Amérique orchestrées par l'activiste salafiste milliardaire "Oussama Bel Laden -, et "l'après". (ibidem)

"Depuis les attentats de janvier 2015, nous avons été amenés à prendre conscience que si Khaled Kelkal, Mohamed Mérah, Amédy Coulibaly, Chérif et Saïd Kouachi, ou encore les assassins de novembre 2015, n'étaient heureusement pas représentatifs de l'immense majorité des jeunes "issus de la diversité" de nos quariers sensibles, et pas davantage représentatifs des musulmans de France, ils n'en étaient pas pour autant complètement isolés..." (p.12)

"La question religieuse, plus spécialement la "question musulmane", est devenue centrale dans les préoccupations de la plupart des Français, dans les médias et dans la tête des responsables politiques (...) L'islam fait peur aux non-musulmans... et les musulmans ont de plus en plus peur des non-musulmans, se sentant injustement stigmatisés, de plus en plus discriminés et victimes de ce qu'on appelle depuis quelques années "islamophobie". (p.14-15)

"L'islam est devenu en quelques années une obsession française : certains disent : "une névrose française". Tout le monde en parle ou y pense ; chacun a un point de vue - souvent tranché - à son sujet. Et parce que cette religion a quelque chose à voir avec tout ou partie des réalités sociales françaises - en particulier "la crise des banlieues" -, et aussi avec plusieurs des grands déchirements internationaux, elle est considérée comme constituant une question politique majeure." (p.35)

Notes de lecture

"Mal nommer un objet, c'est ajouter au malheur de ce monde." (Albert Camus, 1944, cité p.87)

Il s'agit d'un livre à deux voix : celle d'un prêtre catholique, Christian Delorme et celle d'un islamologue et enseignant musulman, Rachid Benzine. Leurs deux voix sont si bien fondues qu'on a du mal à les discerner.

Le sous-titre du livre "une révolution française" fait allusion à deux réalités :

  • Le fait qu'en l'espace d'une cinquantaine d'années, l'islam est devenu la deuxième religion de France, la France abritant la plus importante communauté musulmane du continent européen.
  • Le fait que cette révolution religieuse n'est pas terminée, la communauté musulmane étant composée d'éléments jeunes et fervents, contrairement à la communauté catholique (et chrétienne dans son ensemble), composée de personnes plus âgées et moins pratiquantes.

"Une révolution importante, de fait, est à l'oeuvre : celle de l'implantation massive et durable, pour ne pas dire "définitive", en France, d'une religion puissante qui existe depuis quatorze siècles sur la surface du globe..." (p.38)

Le titre du livre : "La République, l'Eglise et l'islam" sous-entend l'existence de trois types de "relations" qui sont évoquées tour-à-tour : la relation entre la République et l'islam, la relation entre la République et l'Eglise (catholique) et la relation entre l'islam et l'Eglise.

l'Eglise et la République :

Le livre rappelle les relations mouvementées entre l'Eglise catholique et l'Etat, de la Révolution de 89 à la loi de séparation de 1905, en passant par les  tentatives de restauration (sous Louis XVIII, après les Cent Jours et sous Charles X).

Les catholiques ont accepté peu à peu la séparation de l'Eglise et de l'Etat, surtout à partir de la première guerre mondiale et l'existence d'un espace public religieusement neutre. Cette acceptation a été facilitée par le fait que les textes fondateurs (les Evangiles et déjà l'Ancien Testament) admettent la séparation du religieux et du profane ("Rendez à César ce qui est à César et à Dieu ce qui est à Dieu.")

L'islam et la République :

Aujourd'hui, au Yemen, au Pakistan, en Arabie saoudite, au Maroc,  l'islam joue le même rôle qu'a joué pendant des siècles l'Eglise catholique. Les musulmans doivent comprendre et accepter le régime de séparation du religieux et du politique qui caractérise aujourd'hui la France (depuis la Révolution de 89 issue de la philosophie des Lumières), les pays européens et les Etats-Unis d'Amérique.

Par ailleurs, l'islam de France ne dispose pas d'une institution représentative équivalente à celles de l'Eglise catholique ou du consistoire israélite.

Il doit donc évoluer sur trois plans : l'acceptation de la laïcité et des spécificités de la culture française, notamment le droit à la critique, voire à la caricature, la nécessité de se doter d'une institution représentative et celle d'instaurer  "la transparence en matière de financement". (p.59)

Historiquement, les populations de religion musulmane appartiennent à des communautés issues de l'immigration venue des anciennes colonies françaises au Maghreb (Algérie, Tunisie, Maroc) et en Afrique sub-saharienne.

Les deux auteurs expliquent qu'il faut être attentifs aux "blessures" occasionnées par l'Histoire : blessures infligées à la République par un catholicisme triomphant, blessures infligées aux catholiques par la République (en 93, sous la Terreur et sous la Troisième République, entre 1870 et 1905), blessures infligées par les colonisateurs aux colonisées (la conquête de l'Algérie, l'occupation du Maroc), blessures infligées aux colonisateurs (l'exode des pieds noirs d'Algérie au moment de l'indépendance et la question des Harkis) (p.68-69)

"Il y a un contentieux colossal entre le monde arabe et les pays occidentaux, qui n'a cessé de s'aggraver depuis un siècle." (p.80)

Il est impossible de faire l'économie d'une réflexion dépassionnée, mais il faut bien constater que ce travail de purification de la mémoire n'a pas vraiment été mené à bien.

"Pour soigner nos blessures ou nos maladies, il faut les diagnostiquer, les regarder en face. Or nous sommes enfermés dans une culture néocoloniale ou post-coloniale dont nous n'avons encore pas la volonté de sortir." (p.74)

Quel islam ?

On retrouve dans cet ouvrage le point de vue exprimé par Christian Delorme dans un entretien avec Antoine Abbundo, paru chez Bayard en 2012 : L'islam que j'aime et l'islam qui m'inquiète.

Si les descendants des colonisateurs doivent s'interroger sur leur part de responsabilité, sans autoflagellation - comme le dit Pascal Bruckner dans Le sanglot long de l'homme blanc le masochisme et le mépris de soi ne peuvent conduire à rien de bon -  il n'est pas question d'accepter n'importe quelles pratiques et n'importe quelles revendications sous prétexte de "tolérance".

A l'instar de Pierre Manent, nos deux auteurs s'interrogent sur les revendications "acceptables" : exprimer sa foi, disposer de lieux de prière et de culte et celles qui ne le sont pas comme la polygamie, le voile intégral, l'intolérance vis-à-vis des "infidèles" ou encore l'extrémisme religieux.

Le chapitre I. : "Une France fracturée socialement" est consacrée à l'analyse des causes économiques et sociales  de la révolte des jeunes des banlieues et la tentation de la radicalisation. Les émeutes de 2005 ont constitué, à cet égard, un signal d'alarme insuffisamment pris en compte : "On sait aujourd'hui que le taux de chômage moyen atteint en France aujourd'hui les 9 ou 10% de la population active, il est de 23% dans les quartiers sensibles. Et ce sont 42% des 16-25 ans de ces quartiers qui se trouvent sans occupation !" (p.27)

Nous vivons dans un univers mondialisé. Les musulmans de France et en particulier les plus jeunes se sentent concernés par la guerre civile en Syrie (200 000 morts en cinq ans) et le conflit israélo-palestinien, avec un danger de radicalisation et de dérive vers le terrorisme et la violence.

Tout le début du livre est consacré au rappel des attentats de 2005 qui ont ensanglanté notre pays : "les Khaled Kelkal ou encore les frères Abdelslam sont heureusement extrêmement minoritaires - ils sont peut-être trois ou quatre mille, si on leur associe les jeunes gens partis faire "le djihad" en Syrie depuis trois ans - voire des centaines de milliers de jeunes gens qui sont dans le "mésamour", le ressentiment, la colère et parfois la haine à l'égard d'une France regardée de plus en plus comme une terre ennemie de l'islam, une terre d'impiété, une nation de "croisés", malgré sa déchristianisation massive." (p. 22)

L'islam est en pleine évolution. Le wahhabisme était encore considérée par l'université Al-Azhar comme une secte en 1950. Avec la manne pétrolière et la place privilégiée de la Mecque en Arabie saoudite, il est aujourd'hui celui qui définit l'islam, à côte des frères musulmans.

"Mais l'islam des frères musulmans est caractérisé par une piété sans esprit critique, un fondamentaliste qui limite la liberté d'interprétation et qui handicape la recherche de voies nouvelles pour vivre paisiblement l'islam dans nos sociétés de pluralisme." (p.51)

Cette évolution a deux grands aspects : le renforcement des normes morales et la part plus grande accordée au prophète. A partir de là, les jeunes surtout se bricolent une identité religieuse en fantasmant sur un passé qu'ils ignorent. Ils sont alors attirés par le califat en tant que restauration d'une identité perdue et un rétablissement de l'oumma, la communauté originelle avec une dimension eschatologique et apocalyptique, conformément à une certaine tradition qui situe le combat final "contre le règne de Satan" en Syrie (p.83). L'idéologie de Daech promet un monde meilleur et permet de donner un sens à sa mort, à défaut d'en donner un à sa vie.

"Trois mythes instrumentalisés par Daech agissent parallèlement, qui s'avèrent efficaces pour séduire une partie des musulmans du monde, et notamment ceux qui choisissent, dans les pays européens, de s'engager au sein des combattants de l'Etat islamique : le mythe de la fin des temps, celui d'un califat offrant la perspective d'un nouvel ordre mondial et celui d'une migration vers la terre d'islam. Trois mythes qui associent idéologie, eschatologie et action (la création d'un territoire "absolument "pur"), et qui fondent une utopie qui peut apparaître comme révolutionnaire." (p.96)

"La représentation du djihadisme, chez une partie des jeunes qui vivent en Europe comme chez ceux qui vivent au Maghreb et ailleurs, se nourrit directement du "mal-être", du sentiment de "mal vie" de beaucoup d'entre eux, et aussi  des crises politiques, des échecs des politiques sociales, des guerres qui ensanglantent le monde (touchant tout particulièrement les sociétés majoritairement musulmanes du Proche-Orient, de l'Afrique et de l'Asie)." (p.102)

Alors que faire ?

Les deux auteurs esquissent pour terminer un certains nombre de propositions pour éviter le choc des civilisations, les replis identitaires, voire la guerre civile : favoriser le dialogue interreligieux (chapitre VII), redonner en enseignant l'Histoire de France l'amour de la France et l'amour de la République, valoriser le service civique qui permet aux jeunes Français de se mélanger, intervenir au niveau de l'Ecole en dispensant des cours d'histoire des religions pour lutter contre "l'analphabétisme religieux", redonner une place à la valeur de la fraternité. (p.152), donner aux personnes le sentiment que leur parole compte et qu'elle est prise en considération car rien n'est pire que le sentiment d'humiliation d'être tenu pour rien.

Extrait de l'épilogue, "Nous ne réussirons qu'ensemble" :

"S'il n'y a pas une rupture de l'islam de France avec l'islam véhiculé par le wahhabisme saoudien, ou encore avec l'islam intrisigeant d'une grande partie des courants qui se réclament de la mouvance des Frères musulmans et de la pensée d'Hassan al-banna, la société française ira au-devant de difficultés de plus en plus importantes. Mais comment exiger des musulmans qu'ils prennent réellement leurs distances avec les formes d'islam propagées par le Royaume saoudien et l'émirat du Qatar (ce dernier étant devenu le principal soutien financier et politique des Frères musulmans), si les responsables politiques français, de gauche comme de droite, ne cessent pas, de leur côté, de courtiser ces princes afin d'obtenir leurs investissements et leurs commandes (en particulier d'armement) ?

Chacun, en fait, est invité aujourd'hui à faire preuve de davantage de cohérence. On ne peut pas dire que l'on veut la paix de la société française, et faire, en même temps, des choix qui desservent cette paix. La République est notre bien commun. C'est en nous repectant les uns les autres, et en nous interrogeant sur ce qui nous empêche de nous respecter mutuellement, que nous ferons face aux défis qui sont les nôtres. car nous ne réussirons qu'ensemble, et pas les uns contre les autres." (p.190)

 

 

 

 

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