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Umberto Eco, Les limites de l'interprétation (I Limiti Dell'Interpretazione), traduit de l'italien par Myriem Bouzaher, Grasset, 1992

 

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Umberto Eco est né à Allessandria (Piémont) en 1932. Il a enseigné aux Etats-Unis (Columbia, Yale, New York University et North-Western University) et à Paris, au Collège de France, ainsi qu'à l'Ecole normale supérieure de la rue d'Ulm. Il est l'auteur de nombreux Essais, parmi lesquels Lector in fabula (Grasset, 1985), Les Limites de l'interprétation (Grasset, 1990), De Superman au surhomme (Grasset, 1993), Six promenades dans le bois du roman et d'ailleurs (Grasset, 1996), Art et beauté dans l'esthétique médiévale (1997). Son premier roman, Le nom de la rose, a obtenu en Italie le prix Strega 1981 (l'équivalent du Goncourt) et, en France, le prix Médicis étranger 1982. Vinrent ensuite Le Pendule de Foucault (Grasset, 1990), L'Ile du jour d'avant (Grasset, 1996), Comment voyager avec un saumon et Nouveaux postiches (Grasset, 1998), et, en 2002, Baudolino (Grasset). Umberto Eco est décédé en février 2016.

Tables des matières :

Introduction - I. "Intentio lectoris" : notes sur la sémiotique de la réception - II. Aspects de la sémiosis hermétique - III. Le travail de l'interprétation - IV. Les conditions de l'interprétation - Bibliographie

Quatrième de couverture :

"Umberto Eco s'attache à mettre la littérature à la question. Analyses jubilatoires et réflexions allègres pour revisiter Dante, Leopardi, Keats, mais aussi Fulcanelli, Joyce, Voltaire, Hugo ou Paracelse. Comme toujours, chaque page est une fête de l'érudition, un condensé de désinvolture savante. Mais il y a aussi, jamais négligée, l'empreinte du sémioticien subtil, camouflé dans l'habit du mécanicien des mots et des langues. Et des questions sont alors posées, dont peu à peu Eco dessine les réponses. Qu'est-ce qui distingue « utilisation » et « interprétation » d'un texte ? A quoi reconnaît-on qu'une interprétation est juste ou erronée ? Que penser des théoriciens qui « déconstruisent » le discours? La sémiotique peut-elle se pervertir, dévier de sa route et tomber dans l'excès ? etc. Tantôt ironique, tantôt sérieux, Umberto Eco offre en fait d'extraordinaires leçons. Les Limites de l'interprétation : un « art de lire » à l'usage des derniers explorateurs de la galaxie Gutenberg."

Extrait de la préface :

Les essais que réunit ce livre ont été écrits dans la seconde moitié des années quatre-vingt. Tous portant sur le même argument, fût-ce à partir de points de vue différents, ils ont été diversement remaniés et soumis à des réajustements, coupes ou ajouts, pour éviter des répétitions excessives et favoriser les références croisées.

La première section traite du problème de l'interprétation tel qu'il s'est posé durant les décennies passées, dans le cadre des études littéraires.

La deuxième section requiert un commentaire à part, car elle permet de préciser une préoccupation qui a été mienne tout au long de ces dix dernières années. A première vue, elle traite de questions historiques dont on peut se demander ce qu'elles ont à voir avec les thèmes des autres essais. Durant l'année universitaire 1986-1987, à l'institut des disciplines de communication de Bologne, j'avais tenu un cours monographique sur la sémiosis hermétique, cette pratique interprétative du monde et des textes fondée sur la détermination des rapports de sympathie unissant réciproquement micro et macrocosme. Pour croire fermement que le semblable agit harmonieusement sur le semblable, une métaphysique et une physique de la sympathie universelle doivent absolument reposer sur une sémiotique (explicite ou implicite) de la ressemblance.

Michel Foucault, dans Les Mots et les Choses, a traité du paradigme de la ressemblance, mais il s'est essentiellement intéressé à ce moment-seuil, entre Renaissance et XVIIème, où le paradigme de la ressemblance se dissout dans le paradigme propre à la science moderne. Mon hypothèse était historiquement plus large et elle entendait mettre en lumière un critère interprétatif dont je montrais la survivance à travers les siècles - chose que j'avais déjà suggérée lors d'un essai sur l'Epître XIII de Dante, publié dans mon ouvrage précédent, Sugli spechi e altri saggi (1985). cette façon de penser que j'appelle sémiosis hermétique a pris des formes identifiables et documentées durant les premiers siècles de l'êre chrétienne, elle s'est développée plus ou moins clandestinement au Moyen-Âge, elle s'est fondue au sein du courant hermétique plus ample de la Renaissance et du Baroque, elle a résisté à l'affirmation de la science quantitative galiléenne pour aller féconder les esthétiques romantiques (et symboliste), l'occultisme du XIXème siècle, ainsi que - j'en suis convaincu - nombre de théories critiques contemporaines.

La troisième section a fonction de commentaire. Si l'on a soutenu au cours de la première section la possibilité d'une interprétation selon l'intention du texte (intentio operis), dans celle-ci on examine essentiellement des cas où l'excès d'interprétation produit un gaspillage d'énergies herméneutiques que le texte ne conforte pas. Inversement, on tente de suggérer les critères d'économie applicables à la lecture des textes comme monde ou du monde comme texte. Si ces critères paraissent uniquement fondés sur un simple appel au sens commun et au principe du moindre effort, je rappelle qu'il n'existe aucun autre moyen de décider de l'intentio d'un texte, lorsque celui-ci est à la fois objet et paramètre de ses inteprétations - et la situatio n'échapperait pas non plus à cette circularité si l'on cherchait l'intention auctoris. Par ailleurs - l'essai final de cet ouvrage le montrera -, ce moindre effort est celui qu'accepterait une communauté d'interprètes visant à un accord quelconque, sinon sur les meilleures interprétations, du mojns sur le refus de celles qui sont indéfendables.

Suivent quelques exemples illustrant ma façon d'aborder les questions concernant l'identité, le faux et l'authentique, les conditions pour formuler une hypothèse inteprétative acceptable par rapport à des textes ou à des événements, à des expériences ou à des récits sur des expériences assumées comme actuelles dans des mondes possibles.

Nous en arrivons à la quatrième et dernière section, que les lecteurs plus soucieux de théorie pourront lire en premier.

Les essais des sections précédentes avaient été conçus comme des conférences devant des spécialistes, où je tenais pour acquis nombre de concepts élaborés dans mes autres ouvrages. Voilà pourquoi, tout au long de cette série d'écrits sur les limites de l'interprétation, on a parfois l'impression qu'il n'est jamais dit clairement le genre d'interprétation dont on débat des limites.

Il s'agit du concept d'interprétation inspiré de Peirce, que j'ai analysé et développé progressivement dans Trattato di semiotica generale, 1975, Lector in fabula, 1979, et Sémiotique et philosophie du langage, 1984 - ainsi que dans divers écrits épars et dans plusieurs des essais que réunit Sugli specchi e altri saggi, 1985.

la sémiotique s'occupe de la sémiosis, laquelle est "une action ou influence qui est ou implique une coopération de trois sujets, comme par exemple un signe, son objet et son interprétant, cette influence tri-relative ne pouvant en aucun cas se résoudre en une influence entre couples." (...)

J'avais élaboré cette réflexion à la suite de débats avec des scientifiques étudiant les processus d'interaction au niveau cellulaire car, selon certains d'entre eux, on a des phénomènes d'interprétation jusque dans ce que j'appelais le "seuil inférieur de la sémiotique" (Trattato). Depuis, même s'il me semble encore difficile d'étendre les catégories de la sémiotique jusqu'à ce stade, j'ai acquis la certitude que je ne peux pour autant nier a priori cette possibilité, et je m'en tiens à une position d'attente circonspecte et intriguée. En tout cas, je n'exclus pas - j'en suis convaincu, au contraire - qu'il y ait sémiosis et donc interprétation dans les processus perceptifs. En ce sens, l'interprétation - fondée sur la conjecture ou l'abduction - est le mécanisme sémiosique qui explique non seulement notre rapport avec des messages élaborés intentionnellement par d'autres êtres humains, mais toute forme d'interaction de l'homme (voire des animaux) avec le monde environnant. C'est à travers des processus d'interprétation que nous construisons cognitivement des mondes, actuels et possibles. (...)

Les raisons pour lesquelles on doit s'intéresser aux conditions et aux limites de l'interprétation deviennent alors évidentes. Si, dans le cadre de l'herméneutique ou de la théorie de la littérature, le fait que l'initiative de lecture soit totalement du côté du sujet interprétant peut paraître provocateur mais défendable, il semble plus risqué d'affirmer cela à propos de ces processus qui nous amènent à identifier une personne ou un sujet dans le temps et en des situations différentes, à distinguer un chien d'un cheval, à retrouver chaque jour le chemin de la maison. En de tels cas, assumer que l'unique décision revient à l'interprète a, dans l'histoire de la pensée, un nom : idéalisme magique. Si cette référence paraît romantiquement obsolète, songeons à la prétention de postuler un cerveau qui - moins passif que celui imaginé par Putnam - non seulement vivrait séparé du corps dans une baignoire, mais de surcroît aurait construit la baignoire et l'univers la contenant, et déciderait minute pas minute des impulsions qu'il doit recevoir pour pouvoir avoir l'illusion d'un monde n'existant pas en dehors de ses perceptions. ce serait un peu trop, même pour un idéaliste magique. D'autre part, ceux qui soutiennent que l'on ne donne des textes aucun signifié intersubjectivement communicable sont agacés si l'on rejette leur proposition et se plaignent d'être des incompris. On songe alors au paradoxe de Smullyan : "Je suis solipsiste, comme tout le monde."

Si donc le problème philosophique de l'interprétation consiste à établir les conditions d'interaction entre nous et quelque chose qui nous est donné et dont la construction obéit à certaines contraintes (c'est le problème de Peirce, de Merleau-Ponty, de Piaget, des sciences cognitives, mais en fin de compte, c'était aussi le problème de kant - et celui de l'épistémologie, de Popper à Kuhn), je ne vois pas pourquoi on ne devrait pas avoir la même attitude à l'égard de textes produits par nos semblables. (...)

Les essais publiés dans la dernière section s'articulent autour de ces thèmes fondamentaux. Je précise que le Gedankenexperiment mené sur les procédés interprétatifs de l'ordinateur Charles Sanders Personal est à prendre très au sérieux, ou du moins qu'il n'a pas été conçu comme un exercice rhétorique. Il prévoit des règles interprétatives pour une créature conçue comme modèle de sémiosis illimitée et dotée de connections minimales avec un univers extérieur."

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