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Baccalauréat général session 2016 - Vendredi 17 Juin - Français, épreuve anticipée série ES et S

Durée de l'épreuve : 4 heures - coefficient 2

La question de l'homme dans les genres de l'argumentation du XVIème siècle à nos jours

Le sujet comprend :

TEXTE A : Victor Hugo, Discours prononcé aux funérailles de M. Honoré de Balzac (29 août 1850)

TEXTE B: Emile Zola, Discours prononcé aux obsèques de Guy de Maupassant (7 juillet 1893)

TEXTE C : Anatole France, Eloge funèbre d'Emile Zola (5 octobre 1902)

TEXTE D : Paul Eluard, Allocution prononcée à la légation de Tchécoslovaquie à l'occasion du retour des cendres de Robert Desnos (15 octobre 1945)

Vous commenterez le discours d'Anatole France.

Anatole France, pour l'état civil François Anatole Thibault, né le 16 avril 1844 à Paris et mort le 12 octobre 1924 à Saint-Cyr-sur-Loire (Indre-et-Loire), est un écrivain français, considéré comme l’un des plus grands de l'époque de la Troisième République, dont il a également été un des plus importants critiques littéraires. Il devient une des consciences les plus significatives de son temps en s’engageant en faveur de nombreuses causes sociales et politiques du début du XXe siècle. Il reçoit le prix Nobel de littérature pour l’ensemble de son œuvre en 1921.

Émile Zola est un écrivain et journaliste français, né le 2 avril 1840 à Paris, où il est mort le 29 septembre 1902. Considéré comme le chef de file du naturalisme, c'est l'un des romanciers français les plus populaires, les plus publiés, traduits et commentés au monde. Ses romans ont connu de très nombreuses adaptations au cinéma et à la télévision. Sur le plan littéraire, il est principalement connu pour Les Rougon-Macquart, fresque romanesque en vingt volumes dépeignant la société française sous le Second Empire et qui met en scène la trajectoire de la famille des Rougon-Macquart, à travers ses différentes générations et dont chacun des représentants d'une époque et d'une génération particulière fait l'objet d'un roman. Les dernières années de sa vie sont marquées par son engagement dans l'affaire Dreyfus avec la publication en janvier 1898, dans le quotidien L'Aurore, de l'article intitulé « J'accuse » qui lui a valu un procès pour diffamation et un exil à Londres la même année.

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"Messieurs,

Rendant à Émile Zola au nom de ses amis les honneurs qui lui sont dus, je ferai taire ma douleur et la leur. Ce n'est pas par des plaintes et des lamentations qu'il convient de célébrer ceux qui laissent une grande mémoire, c'est par de mâles louanges et par la sincère image de leur œuvre et de leur vie.

L’œuvre littéraire de Zola est immense. Vous venez d'entendre le président de la société des gens de lettres en définir le caractère avec une admirable précision. Vous avez entendu le ministre de l'instruction publique en développer éloquemment le sens intellectuel et moral. Permettez qu'à mon tour je la considère un moment devant vous.

Messieurs, lorsqu'on la voyait s'élever pierre par pierre, cette œuvre, on en mesurait la grandeur avec surprise. On admirait, on s'étonnait, on louait, on blâmait. Louanges et blâmes étaient poussés avec une égale véhémence. On fit parfois au puissant écrivain - je le sais par moi-même - des reproches sincères, et pourtant injustes. Les invectives et les apologies s'entremêlaient. Et l’œuvre allait grandissant.

Aujourd'hui qu'on en découvre dans son entier la forme colossale, on reconnaît aussi l'esprit dont elle est pleine. C'est un esprit de bonté. Zola était bon. Il avait la candeur et la simplicité des grandes âmes. Il était profondément moral. Il a peint le vice d'une main rude et vertueuse. Son pessimisme apparent, une sombre humeur répandue sur plus d'une de ses pages cachent mal un optimisme réel, une foi obstinée au progrès de l'intelligence et de la justice. Dans ses romans, qui sont des études sociales, il poursuivit d'une haine vigoureuse une société oisive, frivole, une aristocratie basse et nuisible, il combattit le mal du temps : la puissance de l'argent. démocrate, il ne flatta jamais le peuple et il s'efforça de lui montrer les servitudes de l'ignorance, les dangers de l'alcool qui le livre imbécile et sans défense à toutes les oppressions, à toutes les misères, à toutes les hontes. Il combattit le mal social partout où il le rencontra. Telles furent ses haines. Dans ses derniers livres, il montra tout entier son amour fervent de l'humanité. Il s'efforça de deviner et de prévoir une société meilleure." (Anatole France, Éloge funèbre d’Émile Zola, 5 octobre 1902)

Proposition de Commentaire :

Ce texte est un extrait de l'éloge funèbre d’Émile Zola (1840-1902), chef de file du mouvement naturaliste et auteur de la fresque romanesque des Rougon-Macquart. Il fut prononcé à Paris le 5 octobre 1905 par Anatole France (1844-1924), l'un des plus grands écrivains français de l'époque de la IIIème République.

Un éloge funèbre, ou eulogie, est une oraison ou discours généralement public prononcé à la mémoire d'une personne disparue, lors de son enterrement ou de sa cérémonie de commémoration.

Comment Anatole France met-il en évidence les qualités d’Émile Zola ?

Nous étudierons dans une première partie la dimension rhétorique, puis la manière dont Anatole France défend Zola contre ses détracteurs et enfin la dimension idéologique de ce discours.

I. La dimension rhétorique du texte

Le discours d'Anatole France est un hommage funèbre, une "eulogie", du grec "eu" qui signifie bien et logos : discours. Prononcer l'éloge funèbre, c'est célébrer la mémoire du défunt et en dire du bien.

Le texte comporte quatre parties :

I. Depuis : "Rendant à Émile Zola au nom de ses amis les honneurs qui lui sont dus" jusqu'à  : "et de leur vie" : déclaration d'intention.

II. Depuis :  "L’œuvre littéraire de Zola est immense jusqu'à  : "devant vous" : éloge des discours des deux précédents orateurs.

III. Depuis : "Messieurs" jusqu'à : "Et l’œuvre allait grandissant" : les reproches faits à l’œuvre

IV. depuis : "Aujourd'hui qu'on en découvre" jusqu'à  : "prévoir une société meilleure" : défense de l’œuvre et de son auteur.

Le discours est organisé selon les normes de la rhétorique classique, avec un exorde, de la ligne 1 à la ligne 5 et une péroraison qui ne figure pas dans l'extrait. L'exorde a pour fonction de capter l'attention de l'auditoire et de se le concilier ; on parle de "captatio benevoluntiae".

Note : L’exorde — du latin exordium, (nom masculin) commencement, en grec προοίμιον / prooímion, « prélude » — est, en rhétorique, la première des cinq parties canoniques du discours. Les autres parties qui suivent l’exorde sont la narration, la division, la confirmation et la réfutation. Le discours s’achève par la péroraison ou conclusion. Des diverses parties du discours établies par l’ancienne rhétorique, l’exorde est l’une des plus essentielles, une de celles que tous les sujets comportent et que les circonstances de temps et de lieu modifient, mais ne suppriment pas.

France commence par expliquer au présent gnomique ce qu'il ne convient pas de faire et qu'il ne va pas faire - on parle de "prétérition" : célébrer la mémoire de Zola par des "plaintes et des lamentations". Le paragraphe s'organise autour d'une antithèse : "plaintes et lamentations " s'oppose à "mâles louanges" et "sincère image". Conformément aux lois du genre, A. France emploie des "périodes oratoires" avec une alternance de rythmes : binaire dans la première phrase et ternaire dans la seconde.

Dans le second paragraphe, l'orateur évoque l’œuvre de Zola et abandonne l'emploi de la première personne du singulier : "je ferai taire ma douleur et la leur" au profit du pronom indéfini "on" qui lui  permet d'éviter de désigner des personnes précises dans un discours qui se veut consensuel.

L'orateur utilise une métaphore architecturale associée au champ lexical de la grandeur ("grande mémoire", "grandeur", "colossale") : "lorsqu'on la voyait s'élever pierre par pierre, cette œuvre, on en mesurait la grandeur avec surprise." France établit une analogie entre les romans de Zola et les pierres qui composent un ensemble architectural. cette métaphore s'accorde avec la structure des Rougon-Macquart dont les personnages se retrouvent d'un roman à l'autre, comme dans La Comédie humaine de Balzac.

L'orateur évoque ensuite les réactions passionnées et contradictoires du public en employant une accumulation en asyndète de verbes à l'imparfait itératif inscrits dans le champ lexical de la critique et associés aux mots "louanges", "blâmes", "véhémence", "reproches", "injustes", "invectives", "apologie" : "On admirait, on s'étonnait, on louait, on blâmait". L'orateur abandonne provisoirement le pronom indéfini "on" pour le pronom personnel "je" ("je le sais par moi-même") , dans une incidente qui suggère qu'il eut lui-même à souffrir de la violence des polémiques autour de l’œuvre et de la personnalité du "puissant écrivain". Le paragraphe se termine par une nouvelle antithèse opposant l’œuvre et les réactions contrastées qu'elle suscita : "Les invectives et les apologies s'entremêlaient. Et l’œuvre allait grandissant."

II. Un éloge en forme de plaidoyer

Dans le quatrième paragraphe, France évoque la personnalité de Zola, telle qu'elle transparaît à travers son œuvre : "on reconnaît l'esprit dont elle est pleine". Cette partie du discours s'apparente à un plaidoyer.

On note la présence de nombreux modalisateurs exprimant l'implication positive de l'énonciateur dans l'énoncé : France défend Zola contre ses détracteurs et insiste sur sa bonté, sa candeur, sa simplicité, son sens moral, sa haine du vice, son optimisme réel derrière son pessimisme apparent, sa foi dans les progrès de l'intelligence et de la justice. Il défend également Zola d'avoir cherché à flatter le peuple et d'avoir encouragé chez lui l'ignorance et l'alcoolisme. Il suggère que les inimitiés qu'il a subies proviennent de son combat contre l'oisiveté des aristocrates et les puissances d'argent. 

Le paragraphe s'organise autour d'un triple champ lexical : la bonté (bonté", "bon", "candeur", "simplicité", "grandes âmes", "moral", "vertueuse", "optimisme", "foi", "progrès", justice", "amour fervent", "société meilleure") ; le combat ("poursuivit", "haine vigoureuse", "combattit" (deux fois), "haines" et de l'aliénation ("servitudes", "ignorance", "alcool", "imbécile", "sans défense", "oppression", "misères", "hontes", "mal social"). La bonté s'allie à l'énergie dans le combat contre "le mal social".

Les assertions sont présentées comme des évidences indiscutables. On a donc affaire à un discours argumentatif sans arguments. Le discours de France s'adresse essentiellement aux émotions et aux sentiments des auditeurs ; il  est davantage destiné à persuader qu'à convaincre.

On remarque l'accumulation d'abstractions généralisantes : "le sens intellectuel et moral", "la candeur", "la simplicité", "l'intelligence", "la justice", "la puissance de l'argent", "le mal du temps", "les servitudes de l'ignorance", "les dangers de l'alcool", "toutes les oppressions", "toutes les misères", "toutes les hontes", "le mal social", "l'amour fervent de l'humanité", "société meilleure".

L'orateur accumule les verbes au passé simple ("il poursuivit", "il combattit", "il ne flatta jamais le peuple", "il s'efforça", "il combattit le mal social partout où il le rencontra", "il montra tout entier son amour de l'humanité", "il s'efforça de deviner et de prévoir une société meilleure") et emploie une série de propositions indépendantes juxtaposées en asyndète. L'évocation en forme de sommaire au passé simple d'actions passées à durée déterminée de premier plan : les phases du combat de Zola contre le "mal social" - apparente le texte à un récit.

III. La dimension idéologique du discours

"Dans ses romans, qui sont des études sociales, il poursuivit d'une haine vigoureuse une société oisive, une aristocratie basse et nuisible, il combattit le mal du temps : la puissance de l'argent."

Tout se passe comme si l'accumulation d'abstractions intemporelles évitait à Anatole France de désigner clairement les réalités sociales, politiques et économiques visées par Zola dans son œuvre : l'apparition d'un prolétariat urbain (L'Assommoir), la lutte des classes (Germinal) la spéculation immobilière (La Curée), l'essor de la société industrielle, l'accumulation du capital, l''exploitation du travail, "les eaux glacées du calcul égoïste" (Marx), l'âpreté des rapports sociaux,  la violence silencieuse, "correcte" et "légale" exercée par la classe dominante...

Contrairement à Zola, Anatole France fait de l'alcoolisme une cause et non une conséquence de la misère : ""il ne flatta jamais le peuple et il s'efforça de lui montrer les servitudes de l'ignorance, les dangers de l'alcool qui le livre imbécile et sans défense à toutes les oppressions, à toutes les misères, à toutes les hontes."

Défenseur des valeurs apolitiques, idéalistes et philanthropique de la bourgeoisie libérale de la Troisième République, France laisse entendre que Zola ne dépeint que l'aristocratie d'Ancien Régime qui n'est plus la classe dominante au XIXème siècle (elle s'est alliée à la bourgeoisie). Son discours est donc nettement idéologique.

Est-ce rendre  hommage à Zola que de passer sous silence la dimension politique de son œuvre qui est en réalité son aspect le plus "dérangeant" aux yeux des lecteurs de l'époque et la cause de la haine suscitée par Zola (les circonstances exactes de sa mort n'ont d'ailleurs jamais été vraiment éclaircies et la version officielle a été récemment remise ne cause), plus que sa prétendue "immoralité" ?

Conclusion

Ce discours à la mémoire d’Émile Zola obéit aux règles de la rhétorique traditionnelle. L'orateur évoque les réactions passionnées et contrastées du public autour de l’œuvre et de l'auteur. Il porte un jugement entièrement favorable sur Zola et insiste sur sa bonté et sur son combat en faveur du peuple. Les assertions d'Anatole France ne sont pas étayées par des arguments, son discours cherchant davantage à persuader qu'à convaincre. Le dernier paragraphe accumule les abstractions généralisantes au détriment de contenus précis. L'hommage d'Anatole France sacrifie la vérité sur l'homme et sur l’œuvre au consensus républicain, passant sous silence l'aspect politique et social de l’œuvre.

Car il faut éviter à tout prix que les Messieurs respectables qui entourent le cercueil d'Emile Zola et qui écoutent attentivement le discours de l'orateur puissent se sentir le moins du monde responsables de ce qu'il dénonce dans son oeuvre. Et mieux, qu'ils puissent le considérer pleinement comme l'un des leurs, un bourgeois autosatisfait qui déplore l'alcoolisme des classes populaires, ce qui est le trahir deux fois, d'abord en tant qu'homme car Zola n'était pas un 'brave type" et ensuite  en tant qu'écrivain en gommant l'aspect "dérangeant" de son oeuvre.

 

 

 

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