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Objet d'étude : Les réécritures du XVIIe siècle à nos jours.
Corpus : 
Texte A : Voltaire, Œdipe, Acte l, scène 1, vers 36-68 (1718).
Texte B : José Maria de Heredia,« Sphinx », Les Trophées (1893).
Texte C : Albert Samain, « Le Sphinx », Symphonie héroïque (1900).
Texte D : Jean Cocteau, La Machine infernale, Acte II (1932). Extrait.

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François-Marie Arouet, dit Voltaire, né le 21 novembre 1694 à Paris, ville où il est mort le 30 mai 1778 (à 83 ans), est un écrivain et philosophe français qui a marqué le XVIIIe siècle et qui occupe une place particulière dans la mémoire collective française et internationale.

 Texte A : Voltaire, Œdipe, Acte l, scène 1, vers 36-68 (1718).

[Dans la scène d'exposition de la tragédie Œdipe, le Thébain Dimas apprend à son ami, qui revient à Thèbes après quatre ans d'absence, que le roi Laïos est mort assassiné et que la ville subit un terrible fléau. Le monstre dont il s'agit est le sphinx1.]

                   DIMAS

[...]
Ce fut de nos malheurs la première origine.
Ce crime a de l'empire2 entraîné la ruine.
Du bruit de son trépas mortellement frappés,
À répandre des pleurs nous étions occupés;
Quand du courroux des dieux ministre3 épouvantable,
Funeste à l'innocent sans punir le coupable,
Un monstre (loin de nous que faisiez-vous alors ?)
Un monstre furieux vint ravager ces bords.
Le ciel industrieux4 dans sa triste vengeance,
Avait à le former épuisé sa puissance.
Né parmi des rochers au pied du Cithéron5
Ce monstre à voix humaine, aigle, femme et lion,
De la nature entière exécrable assemblage,
Unissait contre nous l'artifice à la rage.
Il n'était qu'un moyen d'en préserver ces lieux.
D'un sens embarrassé dans des mots captieux6,
Le monstre chaque jour dans Thèbe7 épouvantée
Proposait une énigme avec art concertée;
Et si quelque mortel voulait nous secourir,
Il devait voir le monstre et l'entendre8 ou périr.
À cette loi terrible il nous fallut souscrire;
D'une commune voix Thèbe offrit son empire9
À l'heureux interprète inspiré par les dieux,
Qui nous dévoilerait ce sens mystérieux.
Nos sages, nos vieillards, séduits par l'espérance,
Osèrent sur la foi d'une vaine science,
Du monstre impénétrable affronter le courroux;
Nul d'eux ne l'entendit; ils expirèrent tous.
Mais Œdipe héritier du sceptre de Corinthe,
Jeune et dans l'âge heureux qui méconnaît la crainte,
Guidé par la fortune en ces lieux pleins d'effroi
Vint, vit ce monstre affreux, l'entendit, et fut roi.
Il vit, il règne encor. [...]

1. Sphinx : monstre fabuleux que l'on trouve en Égypte et en Grèce. En Égypte, le Sphinx était une statue colossale représentant généralement un lion accroupi, à poitrine et à tête humaine. La mythologie grecque a placé le Sphinx aux environs de Thèbes, et lui a ajouté des ailes d'aigle. Ce monstre était une jeune fille qui proposait une énigme à deviner.
2. Empire : le pouvoir en place à Thèbes.
3. Ministre : serviteur.
4. Industrieux : ingénieux, inventif.
5. Cithéron : montagne proche de Thèbes, où les mythes situent le Sphinx.
6. Des mots captieux : des mots qui séduisent par de belles et fausses apparences.
7. Thèbe : Thèbes (orthographe sans « s »adoptée par Voltaire pour que l'alexandrin comporte douze syllabes).
8. Entendre : comprendre, même sens aux vers 28 et 32.
9. Empire : pouvoir de gouverner la cité.

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José-Maria de Heredia, né lle 22 novembre 1842 et mort le 2 octobre 1905, est un homme de lettres d'origine espagnole naturalisé français en 1893. Son œuvre poétique a fait de lui l'un des maîtres du mouvement parnassien. Il est l'auteur d'un seul recueil, Les Trophées, publié en 1893 et comprenant cent-dix-huit sonnets qui retracent l'histoire du monde, comme Les Conquérants, ou dépeignent des moments privilégiés, comme Le Récif de corail.

Texte B : José Maria de Heredia, « Sphinx », Les Trophées (1893).

[Dans ce poème, le héros qui se présente devant le Sphinx n'est pas Œdipe.]

                         Sphinx

Au flanc du Cithéron1, sous la ronce enfoui,
Le roc s'ouvre, repaire2 où resplendit au centre
Par l'éclat des yeux d'or, de la gorge et du ventre,
La Vierge aux ailes d'aigle et dont nul n'a joui.

Et l'Homme s'arrêta sur le seuil, ébloui.
– Quelle est l'ombre qui rend plus sombre encor mon antre3 ?
– L'Amour. – Es-tu le Dieu ? – Je suis le Héros. – Entre;
Mais tu cherches la mort. L'oses-tu braver ? – Oui.

Bellérophon4 dompta la Chimère farouche.
– N'approche pas. – Ma lèvre a fait frémir ta bouche...
– Viens donc ! Entre mes bras tes os vont se briser;

Mes ongles dans ta chair... – Qu'importe le supplice,
Si j'ai conquis la gloire et ravi le baiser ?
– Tu triomphes en vain, car tu meurs. – Ô délice !...

1. Cithéron : montagne proche de Thèbes, où les mythes situent le Sphinx.
2. Repaire : lieu qui sert de refuge aux animaux sauvages.
3. Antre: caverne.
4. L'Homme se compare à Bellérophon, un autre héros de la mythologie grecque, qui tua la Chimère, un monstre à la fois lion, dragon et chèvre; elle était, selon les sources, fille ou sœur du Sphinx.

Description de cette image, également commentée ci-après

Albert Samain, né à Lille le 3 avril 1858, et mort à Magny-les-Hameaux le 18 août 1900, est un poète symboliste français.

Texte C : Albert Samain, « Le Sphinx », Symphonie héroïque (1900).

                         Le Sphinx

Seul, sur l'horizon bleu vibrant d'incandescence,
L'antique Sphinx s'allonge, énorme et féminin.
Dix mille ans ont passé; fidèle à son destin,
Sa lèvre aux coins serrés garde l'énigme immense.

De tout ce qui vivait au jour de sa naissance,
Rien ne reste que lui. Dans le passé lointain,
Son âge fait trembler le songeur incertain;
Et l'ombre de l'histoire à son ombre commence.

Accroupi sur l'amas des siècles révolus,
Immobile au soleil, dardant ses seins aigus,
Sans jamais abaisser sa rigide paupière,

Il songe, et semble attendre avec sérénité
L'ordre de se lever sur ses pattes de pierre,
Pour rentrer à pas lents dans son éternité.

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Jean Cocteau, né le 5 juillet 1889 à Maisons-Laffitte et mort  le 11 octobre 1963 dans sa maison de Milly-la-Forêt, est un poète, graphiste, dessinateur, dramaturge et cinéaste français. Il est élu à l'Académie française en 1955.

Texte D : Jean Cocteau (1989-1963), La Machine infernale, Acte II, extrait (1932).

[Dans cette pièce, le Sphinx est une jeune fille, tombée sous le charme d'Œdipe, mais celui-ci lui résiste. Elle le tient alors dans un état de paralysie et lui fait connaître les souffrances qu'elle lui infligerait si elle lui faisait subir le sort des autres hommes tombés en son pouvoir. Le chien Anubis, dieu égyptien de la mort, veille au respect des consignes données par les dieux : il n'est pas question de s'attendrir sur les humains.]

LE SPHINX : Ensuite, je te commanderais d'avancer un peu et je t'aiderais en desserrant tes jambes. Là ! Et je t'interrogerais. Je te demanderais, par exemple : «Quel est l'animal qui marche sur quatre pattes le matin, sur deux pattes à midi, sur trois pattes le soir ? » Et tu chercherais, tu chercherais. A force de chercher, ton esprit se poserait sur une petite médaille de ton enfance, ou tu répéterais un chiffre, ou tu compterais les étoiles entre ces deux colonnes détruites ; et je te remettrais au fait en te dévoilant l'énigme. Cet animal est l'homme qui marche à quatre pattes lorsqu'il est enfant, sur deux pattes quand il est valide, et lorsqu'il est vieux, avec la troisième patte d'un bâton.
ŒDIPE : C'est trop bête !
LE SPHINX : Tu t'écrierais : « C'est trop bête ! » Vous le dites tous. Alors puisque cette phrase confirme ton échec, j'appellerais Anubis, mon aide. Anubis !

Anubis paraît, les bras croisés, la tête de profil, debout à droite du socle.


ŒDIPE : Oh ! Madame... Oh ! Madame ! Oh ! non ! non ! non ! non, madame !
LE SPHINX : Et je te ferais mettre à genoux. Allons… Allons... là, là… Sois sage. Et tu courberais la tête... et l'Anubis s'élancerait. Il ouvrirait ses mâchoires de loup !

Œdipe pousse un cri.

J'ai dit : courberais, s'élancerait... ouvrirait... N'ai-je pas toujours eu soin de m'exprimer sur ce mode ? Pourquoi ce cri ? Pourquoi cette face d'épouvante ? C'était une démonstration, Œdipe, une simple démonstration. Tu es libre.
ŒDIPE : Libre !

(Il remue un bras, une jambe... il se lève, il titube, il porte la main à sa tête.)

ANUBIS : Pardon, Sphinx. Cet homme ne peut sortir d'ici sans subir l'épreuve.
LE SPHINX : Mais...
ANUBIS : Interroge-le...
ŒDIPE : Mais...
ANUBIS : Silence ! Interroge cet homme.

Un silence. Œdipe tourne le dos, immobile.

LE SPHINX : Je l'interrogerai... je l'interrogerai... C'est bon. (Avec un dernier regard de surprise vers Anubis.) Quel est l'animal qui marche sur quatre pattes le matin, sur deux pattes à midi, sur trois pattes le soir ?
ŒDIPE : L'homme parbleu ! qui se traîne à quatre pattes lorsqu'il est petit, qui marche sur deux pattes lorsqu'il est grand et qui, lorsqu'il est vieux, s'aide avec la troisième patte d'un bâton.

Le Sphinx roule sur le socle.

ŒDIPE, prenant sa course vers la droite : Vainqueur !

Il s'élance et sort par la droite. Le Sphinx glisse dans la colonne, disparaît derrière le mur, reparaît sans ailes.

LE SPHINX : Œdipe ! Où est-il ? Où est-il ?
ANUBIS : Parti, envolé. Il court à perdre haleine proclamer sa victoire.
LE SPHINX : Sans un regard vers moi, sans un geste ému, sans un signe de reconnaissance.
ANUBIS : Vous attendiez-vous à une autre attitude ?
LE SPHINX : L'imbécile ! Il n'a donc rien compris.
ANUBIS : Rien compris.

I - Après avoir lu attentivement les textes du corpus, vous répondrez à la question suivante (4 points) :

Quelles sont les caractéristiques principales des sphinx dans les textes du corpus ?

II - Travail d'écriture (16 points) :

  • Commentaire
    Vous ferez le commentaire de l'extrait de La Machine infernale de Cocteau (texte D).
  • Dissertation
    Les écrivains peuvent-ils encore nous surprendre lorsqu'ils s'emparent d'un mythe souvent réécrit ?
    Vous appuierez votre réflexion sur les textes du corpus et sur les textes et œuvres d'art que vous avez étudiés en classe ou rencontrés au cours de vos lectures et recherches personnelles.
  • Invention
    Imaginez, sous la forme d'un monologue intérieur, les réflexions et la méditation d'un monument installé depuis longtemps dans un lieu de votre choix : il s'interroge par exemple sur sa raison d'être, le comportement des hommes, son devenir, etc.
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Jean-Auguste-Dominique INGRES (Montauban, 1780 - Paris, 1867) Œdipe explique l'énigme du sphinx, 1808. Paris, Musée du Louvre. H.: 1,89 m. ; L.: 1,44 m.
 
Question de corpus :
 
Ces quatre textes ont pour point commun une figure mythologique : le sphinx (ou la sphinge) Le premier est extrait d'une tragédie en alexandrins, Oedipe,  de Voltaire, écrivain et philosophe français du siècle des Lumières ; le second est un sonnet, intitulé "Sphinx",  de José-Maria de Heredia, poète "parnassien" du XIXème siècle, le troisième est également un sonnet, intitulé "Le Sphinx",  du poète Albert Samain, presque contemporain d'Heredia et le dernier est extrait d'une pièce de théâtre en prose, La machine infernale de Jean Cocteau, poète, dessinateur, dramaturge et cinéaste français du XXème siècle. Nous étudierons les caractéristiques principales du sphnix  (ou de la phinge) dans les quatre textes du corpus.
 
Dans l'extrait de la pièce de Voltaire, la sphinge est présentée dans la scène d'exposition  par un personnage secondaire de la pièce, Dimas, comme un terrible fléau envoyé par les dieux, un monstre furieux et ravageur, qui fait périr les innocents.
 
Dimas la dépeint de façon précise ; il évoque l'aspect sauvage de son lieu de naissance "parmi les rochers, au pied du Cithéron" et son apparence disparate : "monstre à voix humaine, aigle, femme et lion".Afficher l'image d'origine
La sphinge de Jean Cocteau (La machine infernale) est totalement différente  de celle de Voltaire. Ce n'est pas un monstre odieux, mais une belle jeune femme, tombée amoureuse d'Oedipe ; elle est bienveillante, elle l'épargne et lui révèle la clé d'une énigme qu'il est incapable de résoudre et qui doit décider de sa vie ou de sa mort. Oedipe est dépeint face à elle, non comme un héros intelligent et courageux, mais comme un enfant ignorant, poltron, vaniteux et ingrat.
 
Les deux sonnets proposent une évocation également très différente de la sphinge.  Comme Voltaire, Heredia insiste sur l'aspect sauvage des lieux où vit le sphinx :  "Au flanc du Cithéron, sous la ronce enfoui". Toutefois, elle n'est pas décrite comme un monstre hideux, mais comme "une Vierge aux ailes d'aigles et aux yeux d'or", créature mythologique et certes monstrueuse, mais infiniment belle et séduisante et dont "l'Homme" est amoureux, alors que dans l'extrait de la pièce de Cocteau, c'est la sphinge qui est amoureuse d'Oedipe.
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Gustave Moreau, "Oedipe et le Sphinx", huile sur toile, 1864, New York, The Metropolitan Museum of Art
 
La description que fait Heredia de la sphinge fait penser à un tableau symboliste de Gustave Moreau. Comme Cocteau, Heredia fait dialoguer "L'Homme" avec une majuscule, qui n'est pas Oedipe, mais la réponse à l'énigme et la sphinge, mais Heredia insiste sur la dimension érotique de la créature, sur le mélange de l'amour et de la mort et laisse présager que l'Homme va mourir dans une sorte d'extase amoureuse, victime de la "femme fatale" : "Tu triomphes en vain, car tu meurs - Ô délice !"
 
Des trois textes traitant du même personnage, c'est Voltaire qui est le plus proche de Sophocle et Heredia le plus éloigné. Le lecteur a le sentiment que la légende a servi de prétexte au poète pour proposer sa propre interprétation de la sphinge comme une allégorie de l'amour fatal.
 
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La source d'inspiration d'Albert Samain n'est pas la sphinge de Sophocle, mais une sculpture monumentale. Samain insiste sur sa taille : "énorme" et son ancienneté "De tout ce qui vivait au jour de sa naissance/Rien ne reste que lui." et son aspect féminin ("dardant ses seins aigus"). Alors que les sphinges de Sophocle et de Voltaire ont été vaincues, le sphinx d'Albert Samain a survécu aux siècles. Contrairement à la sphinge de Voltaire et  d'Heredia, le sphinx de Samain n'inspire pas la crainte, mais le respect.
 
Le sphinx de Samain n'est pas un monstre mythologique, mais une statue que le poète éprouve pourtant, dans le dernier tercet, le besoin d'animer : "et semble attendre avec sérénité/L'ordre de se lever sur ses pattes de pierre."
 
Il ne propose pas d'énigme ; il est lui-même une énigme : "Sa lèvre aux coins serrés garde l'éligme immense."
 
 
 
 
 
 
 
 

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