Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog

Afficher l'image d'origine

 

Objet d'étude : Écriture poétique et quête du sens, du Moyen Âge à nos jours.
Corpus : 
Texte A : Blaise Cendrars, La Prose du Transsibérien et de la petite Jeanne de France, 1913 (extrait).
Texte B : Jean Follain, Usage du Temps, 1941, « Vie urbaine », (extrait).
Texte C : Léopold Sédar Senghor, Ethiopiques, 1956, « À New York » (extrait).
Texte D : Jacques Réda, Amen, 1968, « Hauteurs de Belleville ».

 Afficher l'image d'origine

Texte A : Blaise Cendrars, La Prose du Transsibérien1 et de la Petite Jeanne de France, 1913.

                                                  dédiée aux musiciens

En ce temps-là j'étais en mon adolescence
J'avais à peine seize ans et je ne me souvenais déjà plus de mon enfance
J'étais à 16.000 lieues du lieu de ma naissance
J'étais à Moscou dans la ville des mille et trois clochers et des sept gares
Et je n'avais pas assez des sept gares et des mille et trois tours
Car mon adolescence était si ardente et si folle
Que mon cœur, tour à tour, brûlait comme le temple d'Éphèse2 ou comme la Place
Rouge de Moscou quand le soleil se couche.
Et mes yeux éclairaient des voies anciennes. Et j'étais déjà si mauvais poète
Que je ne savais pas aller jusqu'au bout.

Le Kremlin était comme un immense gâteau tartare3
Croustillé d'or,
Avec les grandes amandes des cathédrales toutes blanches
Et l'or mielleux des cloches...
Un vieux moine me lisait la légende de Novgorode4
J'avais soif
Et je déchiffrais des caractères cunéiformes5
Puis, tout à coup, les pigeons du Saint-Esprit s'envolaient sur la place
Et mes mains s'envolaient aussi avec des bruissements d'albatros
Et ceci, c'était les dernières réminiscences6
Du dernier jour
Du tout dernier voyage
Et de la mer.
Pourtant, j'étais fort mauvais poète.
Je ne savais pas aller jusqu'au bout.
J'avais faim
[ ... ]

1. Transsibérien : train qui traverse la Russie.
2. Temple d'Éphèse : temple situé dans l'actuelle Turquie, qui fut incendié dans l'Antiquité.
3. Tartare : qui se rapporte à un peuple de la Russie.
4. Novgorode : ville du Nord Ouest de la Russie.
5. Caractères cunéiformes : système d'écriture très ancien.
6. Réminiscences : souvenirs qui remontent à la conscience.

Afficher l'image d'origine

Texte B : Jean Follain, Usage du Temps, 1941 , « Vie urbaine » (extrait).

[...]
   C'était une occupation douce et mélancolique que de suivre, pour voir où ils allaient, les passants, de suivre la forme blême jusque sous un porche où elle s'engouffrait, jusqu'à la porte crevassée, couverte de fientes d'insectes et d'oiseaux.
  C'était une occupation douce que de s'arrêter devant les petites épiceries sombres, éclairées le soir de reflets rouges irradiant d'une arrière-boutique où flambait un feu.

  Fantomatiquement apparaît la ville où s'alignent à distance égale des réverbères, la ville où les jeunes demoiselles s'écoutent; la petite ville où l'on compte, où l'on fait mesurer à dix reprises à la vendeuse qui rêve la carpette de jonc. Il faut qu'elle mesure, la vendeuse toute chavirée d'amour avec les lèvres fiévreuses à la pensée du scandale que fera sa grossesse encore neuve.

Afficher l'image d'origine

Texte C : Léopold Sédar Senghor, Éthiopiques, 1956, «À New York».

À NEW YORK
         (pour un orchestre de jazz : solo de trompette)

New York ! D'abord j'ai été confondu par ta beauté, ces grandes filles d'or aux jambes longues
Si timide d'abord devant tes yeux de métal bleu, ton sourire de givre
Si timide. Et l'angoisse au fond des rues à gratte-ciel
Levant des yeux de chouette parmi l'éclipse du soleil.
Sulfureuse1 ta lumière et les fûts2 livides, dont les têtes foudroient le ciel
Les gratte-ciel qui défient les cyclones sur leurs muscles d'acier et leur peau patinée de pierres.
Mais quinze jours sur les trottoirs chauves de Manhattan3
C'est au bout de la troisième semaine que vous saisit la fièvre en un bond de jaguar
Quinze jours sans un puits ni pâturage, tous les oiseaux de l'air
Tombant soudain et morts sous les hautes cendres des terrasses. Pas un rire d'enfant en fleur, sa main dans ma main fraîche
Pas un sein maternel, des jambes de nylon. Des jambes et des seins sans sueur ni odeur.
Pas un mot tendre en l'absence de lèvres, rien que des cœurs artificiels payés en monnaie forte
Et pas un livre où lire la sagesse. La palette du peintre fleurit des cristaux de corail.
Nuits d'insomnie ô nuits de Manhattan ! si agitées de feux follets, tandis que les klaxons hurlent des heures vides
Et que les eaux obscures charrient des amours hygiéniques, tels des fleuves en crue des cadavres d'enfants.
[...]

1. sulfureuse : qui contient du soufre, traditionnellement associé à l'Enfer.
2. fût : partie centrale d'une colonne ou d'un tronc.
3. Manhattan : quartier central de New York.

Afficher l'image d'origine

Texte D : Jacques Réda, Amen, 1968, « Hauteurs de Belleville1 » .

HAUTEURS DE BELLEVILLE

Ayant suivi ce long retroussement d'averses,
Espérions-nous quelque chose comme un sommet
Au détour des rues qui montaient
En lentes spirales de vent, de paroles et de pluies ?
Déjà les pauvres maisons semblaient détachées de la vie;
Elles flottaient contre le ciel, tenant encore à la colline
Par des couloirs, ces impasses obliques, ces jardinets
Où nous allions la tête un peu courbée, sous les nuages
En troupeaux de gros animaux très doux qui descendaient
Mollement se rouler dans l'herbe au pied des palissades
Et chercher en soufflant la tiédeur de nos genoux.
Nos doigts, nos bouches s'approchaient sans réduire l'espace
Entre nous déployé comme l'aire d'un vieux naufrage
Après l'inventaire du vent qui s'était radouci,
Touchait encore des volets, des mousses, des rouages
Et des copeaux de ciel au fond des ateliers rompus;
Frôlait dans l'escalier où s'était embusquée la nuit
L'ourlet déchiré d'une robe, un cœur sans cicatrice.

1. Belleville est un quartier populaire de Paris, construit sur une colline où l'on trouvait de nombreux ateliers d'artisans.

 

I - Après avoir lu les textes du corpus, vous répondrez à la question suivante (4 points) :

Quelles émotions la ville suscite-t-elle chez les différents poètes du corpus ?

II - Travail d'écriture (16 points) :

  • Commentaire
    Vous ferez le commentaire du poème de Blaise Cendrars (texte A).
  • Dissertation
    La poésie vise-t-elle seulement à célébrer les hommes et le monde ?
    Vous répondrez à cette question en un développement structuré, en vous appuyant sur les textes du corpus et sur ceux étudiés pendant l'année. Vous pouvez aussi faire appel à vos connaissances et lectures personnelles.
  • Invention
    Vous êtes chargé(e) de prononcer un discours pour l'inauguration de la semaine de la poésie. Vous y affirmerez que les poèmes peuvent trouver leur matière dans les sujets les plus ordinaires.
    Vous illustrerez votre réflexion d'exemples tirés de vos lectures et de votre culture personnelle.
    Votre texte comportera 60 lignes au minimum.

 

Voir la page originale : http://www.site-magister.com/sujets37.htm#ixzz4DQFDloW1

Under Creative Commons License: Attribution Non-Commercial No Derivatives
Follow us: @sitemagister on Twitter
 
Question de corpus :
 
Ces quatre textes ont pour thème commun la ville. Le premier est un extrait du recueil en vers libres  La prose du Transsibérien et de la Petite Jeanne de France (1913) de Blaise Cendrars ; le second est un poème en prose de Jean Follain, "Vie urbaine", extrait de Usage du Temps (1941) ; le troisième est un poème en vers libres, extrait d'Ethiopiques (1956) de Leopold Sédar Senghor, intitulé "à New York" et le quatrième est également un poème en vers libres, "Hauteurs de Belleville", extrait de Amen (1968) de Jacques Réda.
 
Quelles émotions la ville suscite-t-elle chez les différents poètes du corpus ?
 
Le premier texte est écrit par un tout jeune homme : "à peine seize ans" ; il se trouve loin de chez lui (la France) : "à 16 000 lieues du lieu de ma naissance",  à Moscou, la capitale de la Russie. Il est émerveillé par l'importance de la ville, avec ses mille et trois clochers et ses sept gares. Mais il est à l'âge de tous les possibles : c'est encore trop peu pour le désir illimité qui l'habite et il rêve d'une ville encore plus vaste, avec davantage de gares et de clochers.
 
Son regard, naïf et magnifiant, s'attarde sur la citadelle joyeusement colorée du Kremlin, dont les cloches dorées ressemblent pour lui à du miel et qu'il compare à "un immense gâteau tartare/Croustillé d'or", comparaison qui lui est sans doute inspiré en partie par la faim.  : "Je ne savais pas aller jusqu'au bout./J'avais faim."
 
Dominé par l'enthousiasme et la jubilation d'un désir insatiable - d'où la comparaison du Kremlin avec un "immense gâteau tartare"  - l'extrait de La prose du Transsibérien a une tonalité euphorique. La ville se donne à voir, mais aussi à entendre (les cloches du Kremlin) et même à goûter ! Le poète se plaît à reconnaître dans le coucher de soleil sur la Place Rouge l'ardeur du feu qui brûle son "adolescence ardente et folle". Il évoque aussi des impressions d'envol et de liberté : "Puis, tout à coup, les pigeons du Saint-Esprit s'envolaient sur la place/Et mes mains s'envolaient aussi avec des bruissements d'albatros..."
 
On note cependant quelques remarques qui montrent que la joie du poète n'est pas complète : il ne se souvient plus de son enfance, il a faim et soif et il n'a pas confiance dans son génie poétique : "Pourtant, j'étais fort mauvais poète. Je ne savais pas aller jusqu'au bout."
 
On retrouve la même ambiguïté des sentiments du poète envers la ville dans "A New York", mais ici, c'est le mal-être qui domine. Au début, le poète est "confondu" par les "grandes filles d'or aux jambes longues" et intimidé par les gratte-ciels, mais "au bout de la troisième semaine", dans cette mégalopole inhumaine et "aseptisée" il ressent la nostalgie de son pays natal (le Sénégal) avec ses puits, ses paturages et ses oiseaux, ses "rires d'enfant en fleur", les odeurs, la sensualité, la sueur, la maternité, les mots tendres, la sagesse non livresque. Il insiste sur le sentiment d'angoisse qui l'étreint "au fond des rues à gratte-ciel" dans la "lumière sulfureuse" et parmi  les "fûts livides".
 
Alors que Cendrars et Senghor évoquent respectivement deux grandes villes : Moscou et New York, Jean Follain suggère l'atmosphère "douce et mélancolique" des "petites villes" où l'on suit les "formes blèmes" des passantes et où l'on s'arrête devant les petites boutiques sombres éclairées de reflets rouges.

Et tandis que  Cendrars peint un grandiose coucher de soleil sur la Place Rouge, Follain suggère la flamme discrète d'un feu de bois dans une arrière-boutique.

Jacques Réda évoque un quartier de Paris (Bellevile) où la nature est très présente : le ciel, les nuages, le vent, la pluie, les jardinets, les mousses... et qui ressemble plutôt à un village. Il suggère la présence d'animaux - des boeufs ou des vaches -  qu'il ne voit pas, mais dont il imagine - ou espère - la présence : "Espérions-nous quelque chose comme/En troupeaux de gros animaux très doux qui descendaient/Mollement se rouler dans l'herbe au pied des palisades/Et chercher en soufflant la tiédeur de nos genoux."

Les habitants sont évoqués de manières très diverses d'un poème à l'autre. Dans L'extrait de La Prose du Transsibérien apparaît un vieux moine qui lit au poète la légende de Novgorode, dans "à New York" déambulent des silhouettes de femmes lointaines, "hygiéniques" et indifférentes, Dans "Vie urbaine", le poète évoque de "jeunes demoiselles qui s'écoutent" et une "petite vendeuse qui rêve". Dans "Hauteurs de Belleville", le petit peuple des artisans et des vendeuses est discrètement suggéré par un hypallage : "ateliers rompus" et deux métonymies : "l'ourlet déchiré d'une robe", "un coeur sans cicatrice".

 

 

 
 
 
 
 
 

Partager cet article

Repost 0