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Simone Weil par Lussy

Florence de Lussy, Simone Weil, Presses Universitaires de France, coll. Que sais-je ?, 2016

Table des matières :

Chapitre premier. Une éducation intellectuelle : 1. Le culte du savoir - 2. Viser l'excellence - 3. Un programme de vie - Chapitre II. La pensée pour vocation : 1. Une formation d'élite - 2. Entrer en pensée comme on entre en religion - 3. Une forme d'endoctrinement - Chapitre III. Défendre ceux d'en bas : 1. Un militantisme agressif - 2. Entre communisme et antistalinisme - 3. De la nécessité d'une méthode - Chapitre IV. Lent passage vers le transcendant: 1. Méditation sur le malheur - 2. Le pivot d'une oeuvre et d'une vie :"Méditation sur l'obéissance et la liberté" - 3. La pensée et le tragique de la pensée - 4. Mathématiques et mystique - 5. A la croisée des chemins - Chapitre V. Les Cahiers : cahiers de laboratoire et journal d'une âme : 1. La science, rien que la science - 2. Un champ pour la pensée - 3. "Compréhension difficile des choses évidentes" - 4. Les modèles scientifiques - 5. Les équations de la pensée - 6. Les Cahiers de New York - Chapitre VI. Vers la spéculation pure - Chapitre VII. Une étrange chrétienne : 1. Le refus viscéral de l'Ancien Testament - 2. Un panchristisme - 3. Une contestation virulente du magistère romain - Chapitre VIII. Entre le malheur et la joie - Chapitre IX. Messages inaudibles. 1. La désillusion - 2. "La personne et le sacré" : un renversement du vocabulaire - 3. L'enracinement : un testament - 4. Une vérité muette - 5. Cohérence d'un parcours, cohérence d'une pensée - Chapitre X. Excès et errements : 1. La tentation de l'orgueil - 2. Le rejet du judaïsme - Chapitre IX. Un personnage, une écriture : 1. Un personnage aux traits accusés - 2. Un style, une écriture - Conclusion - Chronologie - Bibliographie

Florence de Lussy : conservateur général honoraire du département des Manuscrits de la Bibliothèque nationale de France, Florence de Lussy a dirigé jusqu'en 2010 l'édition des oeuvres complètes de Simone Weil chez Gallimard.

"Simone Weil est une figure du seuil." (p.67)

"Simone Weil fut une aventurière de la pensée. Sa vie durant, elle a cherché des clefs pour tenter de se comprendre et de comprendre le monde afin de penser Dieu. Repoussant l'horizon de l'intelligible et avec une finesse psychologique exceptionnelle, elle a plongé son scalpel dans les comportements, débusquant l'ambigu, retournant les jugements convenus, faisant paraître nues les grandeurs et les misères des hommes.Figure inconfortable qui ne peut laisser indifférent, elle suscite toujours autant de réactions contradictoires et souvent violentes. Mais tout le monde s'accorde sur un point : la seule force de Simone Weil, c'est la pureté.Cette pureté, Florence de Lussy nous la restitue avec une grande honnêteté, sans jamais faire l'impasse sur les excès et les errements de l'auteur de L'Enracinement ici dépeint en clair-obscur. Au terme de ces pages, c'est la grande philosophe qui fut en même temps une mystique qui s'impose. Un essai bienvenu, sans concession et éclatant." (source : babelio)

Citations de Simone Weil figurant dans l'ouvrage de Florence de Lussy :

"Nous voulons faire des hommes complets en supprimant cette spécialisation qui nous mutile tous. Nous voulons donner au travail manuel la dignité à laquelle il a droit en donnant à l'ouvrier la pleine intelligence de la technique au lieu d'un simple dressage ; et donner à l'intelligence son objet propre, en la mettant en contact avec le monde par le moyen du travail." (La Révolution prolétarienne)

"Je suis convaincue que le malheur d'une part, d'autre part la joie comme adhésion totale et pure à la parfaite beauté, impliquant tous deux la perte de l'existence personnelle, sont les deux seules clefs par lesquelles on entre dans le pays pur, le pays respirable ; le pays du réel." (Oe, p. 798)

"J' éprouve un déchirement qui s'aggrave sans cesse, à la fois dans l'intelligence et au centre du coeur, par l'incapacité où je suis de penser ensemble dans la vérité le malheur des hommes, la perfection de Dieu et le lien entre les deux. (Ecrits de Londres et dernières lettres, Paris, Gallimard, "Espoir", 1957, p. 213)

"C'est une seule et même chose qui relativement à Dieu est Sagesse éternelle, relativement à l'univers parfaite obéissance, relativement à notre amour beauté, relativement à notre intelligence équilibre de relations nécessaires, relativement à notre chair force brutale." (Simone Weil, L'Enracinement, p.346)

"Il faut encourager les idiots, les gens sans talent, les gens de talent médiocre ou à peine mieux que moyen, qui ont du génie. Il n'y a pas à craindre de les rendre orgueilleux. L'amour de la vérité est toujours accompagné d'humilité." ("La personne et le sacré", in Ecrits de Londres et dernières lettres, p. 31)

"La vraie mission du mouvement français de Londres est, en raison même des circonstances politiques et militaires, une mission spirituelle avant d'être une mission politique et militaire." (L'Enracinement, p. 254 et 271)

Mon avis sur le livre :

Cet ouvrage clair et concis constitue une excellente introduction à la vie et à la pensée d'une des figures intellectuelles les plus attachantes du XXème siècle.

Florence de Lussy qui a dirigé l'édition des oeuvres complètes de Simone Weil aux éditions Gallimard jusqu'en 2010 nous fait partager sa passion pour un sujet qu'elle connaît bien. Elle retrace les années de  formation de l'auteur de L'enracinement, née le 3 février 1909 dans une famille appartenant à la petite bourgeoisie juive assimilée qui a "le culte du savoir", son éducation exigeante visant à l'excellence, son entrée en khâgne au Lycée Henri IV, l'influence du philosophe Alain, celui de son frère, l'éminent mathématicien Eric Weil, son goût pour les sciences, sa soif insatiable de connaissances dans tous les domaines, au-delà des cloisonnements disciplinaires, culturels et religieux (les Présocratiques, Lao-Tseu, La Bhagavad-Gitâ, le bouddhisme, les fragments égyptiens, les mystiques rhénans - notamment maître Eckart -, le catharisme...) 

Il ne s'agit pas pour cette "aventurière de la pensée" d'accumuler des connaissances encyclopédiques, à la manière d'une Pic de la Mirandole, mais d'employer conjointement les ressources de la pensée rationnelle, de la mystique et de la science (notamment la géométrie et la biologie) pour repenser, à la suite de Pythagore, de Platon (la dialectique ascendante dans le mythe de la caverne, le rapport entre le démiurge et les idées dans Le Timée, la question des irrationnelles et de l'incommensurabilité des segments chez les pythagoriciens et dans le Théétète de Platon), ainsi que des néoplatoniciens de la Renaissance, le mystère de la relation (Simone Weil estime que le mot "Logos" signifie avant tout "relation") entre Dieu et la création, à la lumière du concept de  "proportion".

Le Dieu de Simone Weil est l'essence de la vérité, de la justice et de l'amour qui transcende les religions, voies d'accès relatives, inévitables, mais nécessairement imparfaites à la Lumière incréée qui rayonne sur tous les hommes et sur la création tout entière.

Florence de Lussy montre par ailleurs l'extrême sensibilité de Simone Weil au malheur humain sur le sens duquel elle ne cessa de s'interroger, à l'instar de Job (Pourquoi ?) et en particulier de la misère morale des ouvriers dont elle partagea les conditions de travail à la chaîne, son engagement politique très à gauche, mais toujours lucide et critique, avant, pendant et après le Front populaire, puis aux côtés des républicains espagnols, ses voyages en Italie et en Allemagne, ses années d'exil à Casablanca,  à New York, puis à Londres et enfin la conversion au Christ, plutôt qu'au christianisme de cette "étrange chrétienne", très critique vis-à-vis de l'Eglise catholique en tant qu'institution, comme en témoigne sa Lettre à un religieux adressée au Père Couturier.

L'auteur évoque la mort de Simone Weil au sanatorium d'Ashford, le 24 août 1943 d'une défaillance cardiaque, à l'âge de 34 ans, incomprise et solitaire, et s'étant laissée quasiment mourir de faim, désespérée par la situation tragique de l'Europe occupée.

Dans une de ses dernières lettres de Londres, elle a ce cri du coeur, à l'instar du "Pourquoi m'as-tu abandonné  du Christ sur la croix et qui montre qu'elle n'a pas fait que penser la question du Mal, mais qu'elle l'a véritablement vécue dans sa chair : "J' éprouve un déchirement qui s'aggrave sans cesse, à la fois dans l'intelligence et au centre du coeur, par l'incapacité où je suis de penser ensemble dans la vérité le malheur des hommes, la perfection de Dieu et le lien entre les deux."

Florence de Lussy montre les lumières, mais aussi les ombres - notamment la relative fermeture à l'Ancien Testament (la Torah) qui stupéfia Emmanuel Lévinas - de cette figure rebelle, aussi déroutante que stimulante.

"Guerroyant avec les idées, guerroyant contre elle-même, écrit Florence de Lussy dans la conclusion, Simone Weil ne connut jamais la sérénité de l'âme et elle ôtait le repos chez ceux qu'elle côtoyait (...) C'est une figure inconfortable qui ne peut laisser indifférent. Une chose est certaine : elle ne cessera de susciter chez ceux qui la lisent, l'ont lue ou la liront, des réactions contradictoires et souvent violentes : soit une admiration presque idolâtrique soit, à l'opposé, une détestation poussée à l'extrême. Cependant, il est un point sur lequel tous peuvent s'accorder, à savoir la pureté de son regard : rien de vil ni de médiocre chez elle. (...) Elle aurait voulu boire la lumière, se nourrir de la lumière. Elle y parvint presque. Il faut voir là le secret de sa vie et de sa mort. L'esprit respire dans ses pages un oxygène presque pur (...) La présence de cette grande philosophe, qui fut en même temps une mystique, s'impose. Son regard projette sur les ombres tourmentées de notre temps une lumière violente." (p.115-116)

 

 

 

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