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Gustave Flaubert, Madame Bovary, 1857

"A sept heures, on servit le dîner. Les hommes, plus nombreux, s'assirent à la première table, dans le vestibule, et les dames à la seconde, dans la salle à manger, avec le marquis et la marquise.  Emma se sentit, en entrant, enveloppée par un air chaud, mélangé du parfum des fleurs et du beau linge, du fumet des viandes et de l'odeur des truffes. Les bougies des candélabres allongeaient des flammes sur les cloches d'argent ; les cristaux à facettes, couverts d'une buée mate, se renvoyaient des rayons pâles ; des bouquets étaient en ligne sur toute la longueur de la table ; et, dans les assiettes à large bordure, les serviettes, arrangées en manière de bonnet d'évêque, tenaient entre le bâillement de leurs deux plis chacune un petit pain de forme ovale. Les pattes rouges des homards dépassaient les plats ; de gros fruits dans les corbeilles à jour s'étageaient sur la mousse ; les cailles avaient leurs plumes, des fumets montaient ; et, en bas de soie, en culotte courte, en cravate blanche, en jabot, grave comme un juge, le maître d'hôtel, passant entre les épaules des convives les plats tout découpés, faisait, d'un coup de sa cuillère, sauter pour vous le morceau qu'on choisissait. Sur le grand poêle de porcelaine à baguettes de cuivre, une statue de femme, drapée jusqu'au menton, regardait immobile la salle pleine de monde. Mme Bovary remarqua que plusieurs dames n'avaient pas mis leurs gants dans leurs verres.

 
Note : Il était de tradition pour les femmes de mettre leurs gants dans les verres pour signifier qu'elles ne voulaient pas boire d'alcool.
 
Cependant, au haut bout de la table, seul, parmi toutes ces femmes, courbé sur son assiette remplie, et la serviette nouée dans le dos comme un enfant, un vieillard mangeait, laissant tomber de sa bouche des gouttes de sauce. Il avait les yeux éraillés et portait une petite queue  enroulée d'un ruban noir. C'était le beau-père du marquis, le vieux duc de Laverdière, l'ancien favori du comte d'Artois, dans le temps des parties de chasse au Vaudreuil chez le marquis de Conflans, et qui avait été, disait-on, l'amant de la reine Marie-Antoinette, entre MM. de Coigny et de Lauzun. Il avait mené une vie bruyante de débauches, pleine de duels, de paris, de femmes enlevées, avait dévoré sa fortune et effrayé toute sa famille. Un domestique, derrière sa chaise, lui nommait tout haut dans l'oreille les plats qu'il désignait du doigt en bégayant ; et sans cesse les yeux d'Emma revenaient d'eux-mêmes sur ce vieil homme à lèvres pendantes, comme sur quelque chose d'extraordinaire et d'auguste. Il avait vécu à la cour et couché dans le lit des reines !
On versa du vin de Champagne à la glace. Emma frissonna de toute sa peau, en sentant ce froid dans sa bouche. Elle n'avait jamais vu de grenades ni mangé d'ananas. Le sucre en poudre même lui parut plus blanc et plus fin qu'ailleurs.
Les dames, ensuite, montèrent dans leurs chambres s'apprêter pour le bal."
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L'auteur, l'oeuvre, le thème du passage :

Né le 12 décembre 1821 à Rouen, Gustave Flaubert reste une figure à part de la littérature française du XIXème siècle. Ce texte est extrait de son roman le plus célèbre, Madame Bovary, paru en 1856 dont le titre original est Madame Bovary : Mœurs de province. Son héroïne a donné son nom au comportement qui consiste à fuir dans le rêve l'insatisfaction éprouvée dans la vie : le bovarysme. Le passage se situe dans le premier tiers du roman. Emma, jeune fille romanesque a épousé un médiocre officier de santé et elle s'ennuie. Un événement vient rompre la monotonie de son existence : les deux époux sont invités à un bal, chez le marquis d'Andervilliers.

Le genre du texte :

Il s'agit d'un extrait de roman apparenté au courant "réaliste" (cf. Maupassant)

Les registres :

Il y a un certain lyrisme dans la description de la table et de la nourriture ; on peut également déceler des éléments comiques dans le portrait du vieux duc de Laverdières, comique mêlé de pathétique (le décalage entre ce qu'il fut et ce qu'il est devenu : il est atteint de sénilité) ; l'ensemble du passage est évidemment ironique ; le narrateur se moque de la naïveté extasiée de son héroïne : "et sans cesse les yeux d'Emma revenaient d'eux-mêmes sur ce vieil homme à lèvres pendantes, comme sur quelque chose d'extraordinaire et d'auguste"... "Il avait vécu à la Cour (noter la majuscule) et couché dans le lit des reines ! (notez la ponctuation expressive traduisant l'émerveillement d'Emma)... "Le sucre en poudre même lui parut plus blanc et plus fin qu'ailleurs". Emma pense que les nobles et ce qui les entoure - y compris le sucre en poudre ! - sont d'une essence tout à fait spéciale.

Le point de vue narratif :

La table, la nourriture, le duc de Laverdières... sont vus tantôt  à travers le regard d'Emma (point de vue avec, focalisation interne), tantôt à travers un regard omniscient, froid et cynique. On parle de "polyphonie énonciative"

Les types de textes :

  • Description : "Les bougies des candélabres allongeaient des flammes sur les cloches d'argent"
  • Portrait : "Il avait les yeux éraillés et portait une petite queue enroulée d'un ruban noir."
  • Discours rapporté : "C'était le beau-père du marquis, le vieux duc de Laverdière... et qui avait été disait-on, l'amant de la reine Marie-Antoinette..."
  • Discours au style indirect : "Un domestique, derrière sa chaise, lui nommait tout haut, dans l'oreille, les plats qu'il désignait du doigt en bégayant..."
  • Récit : "Les dames ensuite, montèrent dans leurs chambres pour s'apprêter au bal." (voir ci-dessous rappel sur l'emploi du passé simple)

Le texte est essentiellement descriptif.

Le plan du texte :

Le texte comporte trois parties :

Depuis :  "Emma se sentit enveloppée par un air chaud", jusqu'à :   "n'avaient pas mis leurs gants dans leur verre" : description de la table et des mets.

Depuis : "Cependant, au haut bout de la table", jusqu'à :  "couché dans le lit des reines" : évocation du vieux duc de Laverdières

Depuis :  "on versa du Champagne à la glace", jusqu'à la fin : retour sur les impressions d' Emma.

Les champs lexicaux :

L'odorat : parfum, fleurs, fumet, odeur, fumées ("les fumées montaient")

La chaleur et la lumière : air chaud, bougies, candélabres, flammes, cristaux à facettes, cloches d'argent (surfaces réfléchissantes), rayons, poêle

La nourriture : "homards", "cailles", "petit pains", "fruits", "morceau", "grenade", "ananas", "sucre en poudre"

La boisson : vin de Champagne à la glace

La table : cloches d'argent, cristaux à facettes (verres en cristal), assiettes, serviettes (en bonnet d'évêque), table, cuiller

La sénilité : "courbé", "serviette nouée dans le dos comme un enfant", "vieillard" "laissant tomber de sa bouche des gouttes de sauce", "yeux éraillés", "en bégayant", "vieil homme", lèvres pendantes".

La (haute) noblesse : "duc de Laverdière", "marquis", "favori", "comte d'Artois", "Vaudreuil", "marquis de Conflans", "Marie-Antoinette", "M. de Coigny", "M. de Lauzun", "extraordinaire", "auguste", "Cour", "reines"

L'aventure : "amant" (de la reine Marie-Antoinette), "vie bruyante de débauches", "duels", "paris", "femmes enlevées", "dévoré sa fortune", "effrayé toute sa famille", "vécu à la Cour !", "couché dans les lits des reines"

Les cénesthésies :

Tous les sens sont sollicités : le toucher : "Emma se sentit, en entrant, enveloppée par un air chaud, la vue (la description des mets et de la table), le goût : "Emma frissonna de toute sa peau en sentant ce froid dans sa bouche", parfois en association (le goût et la vue).

Les figures de style :

Enumérations/accumulations : "air chaud", "parfum des fleurs", "beau linge", "fumet des viandes", "odeur des truffes", "cristaux à facette","bouquets", "bougies des candélabres", "cloches d'argent", "bouquets", assiettes" (à la large bordure), "serviettes" (arrangées en manière de bonnet d'évêque), "petit pain de forme ovale", "pattes rouges des homards", "gros fruits", corbeilles à jour, 'mousse", "cailles", fumées, "bas de soie", culotte courte", cravate blanche", "jabot"

Catachrèse : "en bonnet d'évêque"

Note : (une catachrèse est une métaphore entrée dans le langage courant (lexicalisée) et qui supplée à un mot spécifique qui n'existe pas ; exemples : "le soleil se couche",  "les pieds d'une table", "les bras d'un fauteuil", "la plume d'un stylo", "les dents d'une scie", "au pied du mur"

Ces serviettes pliées d'une certaine manière ont été peut-être choisie par le narrateur en raison de la connotation religieuse de leur désignation, avec une légère nuance de dérision (évêque = personnage important dans la hiérarchie de l'Eglise, aristocrate de l'Eglise, "prince de l'Eglise"), d'autant que chaque serviette accueille au creux de sa pliure un petit pas, le pain étant un symbole eucharistique. (thème récurrent de la "transcendance déviée").

L'énumération/accumulation contribue à créer un effet de richesse, de luxe et de profusion. Le narrateur choisit des éléments significatifs (en raison de leurs connotations) : les truffes, les homards, les cailles, le vin de Champagne, produits de luxe, rares et dispendieux, signes de "distinction", de même que la présence d'un maître d'hôtel..

Antithèses : "vieil homme aux lèvres pendantes"/"extraordinaire", "auguste", "maître d'hôtel grave comme un juge"/"la serviette nouée dans le dos comme un enfant".

Comparaisons : "comme un juge", "comme un enfant"... maître d'hôtel = juge - vieillard = enfant

Truismes : Sur le grand poêle de porcelaine à baguettes de cuivre, une statue de femme, drapée jusqu'au menton, regardait immobile la salle pleine de monde.

Emma s'extasie, comme une enfant sur des détails sans importance pour les adultes et leur confère une signification extraordinaire : la statue immobile (pléonasme), les verres qui contiennent ou non des gants, selon que les femmes désirent ou non boire du vin , les serviettes pliées en bonnet d'évêque l'habileté du maître d'hôtel à faire sauter le morceau choisi dans l'assiette, le livrée du maître d'hôtel...

Hyperboles :  "Emma se sentit, en entrant, enveloppée par un air chaud, mélangé du parfum des fleurs et du beau linge, du fumet des viandes et de l'odeur des truffes." - "le maître d'hôtel, passant entre les épaules des convives les plats tout découpés, faisait, d'un coup de sa cuillère, sauter pour vous le morceau qu'on choisissait" - Emma frissonna de toute sa peau, en sentant ce froid dans sa bouche." - "Le sucre en poudre même lui parut plus blanc et plus fin qu'ailleurs" - Toute l'évocation de la vie passée du vieux duc de Laverdière

Euphémismes + métonymies hyperboliques : "Il avait vécu à la Cour et couché dans le lit des reines !"

Les niveaux de langue : courant, soutenu

Les temps, les modes et leur valeur d'aspect :

Passés simples : "se sentit", "versa", "frissonna", "parut", "montèrent"

Imparfaits de description : "allongeaient", "se renvoyaient", "tenaient", "dépassaient", "s'étageaient", "avaient", "montaient", "regardait", "mangeait", "il avait", "portait", "c'était", "avait"

Imparfaits itératifs : "faisait sauter", "choisissait", "disait-on", nommait", "désignait", "revenaient"

Plus-que-parfaits :  "avait mené", "avait dévoré", "avait vécu", "elle n'avait jamais vu".

Quelle remarque peut-on faire sur l'emploi du plus-que-parfait pour évoquer respectivement la vie passée du vieux duc et celle d'Emma ?

Il convient de montrer le rapport entre le choix des temps verbaux et en particulier l'alternance de l'imparfait descriptif et itératif et du plus-que-parfait et les registres. Le texte comporte une double dissonance : une dissonance entre le comique et le pathétique qui repose sur l'emploi des temps et une dissonance entre le lyrisme et le réalisme qui repose sur les procédés à l'oeuvre dans la description.

La langue française comporte deux système de temps : le système du présent et le système du passé avec des temps spécifiques et des temps communs. Le français écrit repose sur le système du passé, c'est-à-dire sur l'alternance de l'imparfait et du passé simple. L'imparfait évoque des actions de second plan à durée indéterminée ; il est employé pour décrire le cadre de l'action, le passé simple évoque des actions de premier plan à durée déterminée.

Le plus-que-parfait évoque une action passée qui s'est déroulée avant une autre action passée, généralement exprimée au passé simple.

L'imparfait s'emploie pour décrire des personnes, des êtres vivants ou des choses (objets, paysages), mais aussi pour évoquer une action qui se répète (imparfait d'habitude ou itératif)

Les connecteurs :

"cependant" (transition entre la première et le seconde partie du texte) ; "cependant" n'a pas ici une valeur adversative, mais une valeur temporelle (= pendant ce temps) - "ensuite" ("les dames, ensuite, montèrent dans leurs chambres s'apprêter pour le bal" (l'adverbe "ensuite" marque une ellipse narrative (= le narrateur n'évoque pas le repas)

Note : A.J. Greimas a particulièrement insisté sur l'emploi et  le rôle de connecteurs argumentatifs à valeur temporelle dans la littérature du XIXème siècle, notamment chez Flaubert. Il y voit une anticipation du cinéma (déplacement de la caméra dans l'espace, notion de "plan séquence") et parle de la fonction de régie" du narrateur.

Les types de phrases :

Les nombreuses propositions indépendantes juxtaposées (en asyndète) ou  coordonnées concourent à la fluidité et à la vivacité de l'évocation.

Les modalisateurs :

La description de la table et des mets dans la première partie du texte est caractérisée par une modalisation méliorative. Le narrateur suggère qu'ils exercent sur Emma un effet "hypnotique", qu'elle est transportée dans un monde féerique, un paradis de luxe, de lumière et de volupté où tous les sens : la vue, le goût, le toucher sont sollicités.

"grave comme un juge", "la serviette nouée dans le dos comme un enfant", "éraillés", "laissant tomber de sa bouche des gouttes de sauce", "vie bruyant de débauches", "pleine de duels, de paris, de femmes enlevées", "il avait dévoré sa fortune et effrayé toute sa famille", "en bégayant", "ce vieil homme à lèvres pendantes", quelque chose d'extraordinaire et d'auguste", "Il avait vécu à la Cour et couché dans le lit des reines !", "le sucre en poudre même lui parut plus blanc et plus fin qu'ailleurs". Alternance de modalisation méliorative (la vie passée du vieux duc) et dépréciative (son état actuel)

 

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