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Magritte, Liberté

L'albatros

Souvent, pour s'amuser, les hommes d'équipage

Prennent des albatros, vastes oiseaux des mers,

Qui suivent, indolents compagnons de voyage,

Le navire glissant sur les gouffres amers.


À peine les ont-ils déposés sur les planches,

Que ces rois de l'azur, maladroits et honteux,

Laissent piteusement leurs grandes ailes blanches

Comme des avirons traîner à côté d'eux.


Ce voyageur ailé, comme il est gauche et veule !

Lui, naguère si beau, qu'il est comique et laid !

L'un agace son bec avec un brûle-gueule,

L'autre mime, en boitant, l'infirme qui volait !


Le Poète est semblable au prince des nuées

Qui hante la tempête et se rit de l'archer ;

Exilé sur le sol au milieu des huées,

Ses ailes de géant l'empêchent de marcher.

"Car profonde est la haine qui brûle contre la beauté dans les coeurs vulgaires." (Ernst Jünger, Sur les falaises de marbre)

"Ce qui a lieu d'être ne va pas sans dire." (Michel Deguy)

"Souvent, pour s'amuser, les hommes d'équipage

Prennent des albatros..."

"Pour s'amuser" : on est ici en présence du thème pascalien du divertissement. Les hommes se divertissent, se détournent de l'essentiel en se livrant à des "occupations", pour "meubler" l'ennui, en particulier la chasse.

"Le divertissement est une pratique d'esquive, typique de l'existence humaine. Il s'agit de ne plus penser à quelque chose qui nous afflige, de nous détourner d'une réalité déplaisante. Cette réalité déplaisante n'est pas un mal circonstanciel, par exemple un deuil, un échec sentimental ou professionnel. C'est un malheur constitutif de notre existence. Notre condition est celle d'un être faible, mortel, exposé à la maladie, aux affres de la solitude, à de nombreux soucis, et, de surcroît, privé du seul être qui pourrait le combler, entendons privés de Dieu. C'est donc un être "misérable", condamné pour supporter cette misère à tout faire pour n'y point penser." (Simone Manon, professeur de philosophie)

En capturant les albatros, les hommes d'équipage les ont arrachés à leur essence et les ont transformés en objets désormais incapables de parler leur propre langue, de répondre à leur vocation propre. Mais plus gravement encore, ils ont détruit l'analogie, la correspondance entre l'albatros et le navire, la dimension poétique de leur propre existence :  la voilure.

Baudelaire distingue deux types de correspondances :

- Les correspondances verticales : la réalité qui nous entoure est composée de « symboles » que seul le poète peut déchiffrer et qui lui permettent d’entrevoir le monde invisible et immatériel de l’Idéal. Il existerait ainsi une communication secrète entre le monde matériel visible et le monde invisible de l’Idéal, ce sont les correspondances verticales.

- Les correspondances horizontales : c’est l’idée que le monde qui nous entoure, malgré son apparent désordre et son chaos, posséderait une profonde unité. Ces correspondances horizontales se traduisent concrètement chez Baudelaire par le mélange des sensations qui semblent se fondre, fusionner entre elles (on parle de synesthésies, cf. le poème Correspondances : « Les parfums, les couleurs et les sons se répondent »).

La pensée analogique sur laquelle repose la poésie symboliste dit toute autre chose que le rationalisme : « Verum, sine mendacio, certum et verissimum : quod est inferius est sicut quod est superius ; et quod est superius est sicut quod est inferius, ad perpetranda miracula rei unius." : "Il est vrai, sans mensonge, certain et très véritable : ce qui est en bas est comme ce qui est en haut et ce qui est en haut est comme ce qui est en bas, pour réaliser le miracle de l'unité." (La Table d'Emeraude, attribuée à Hermès Trismégiste)

La faculté de saisir les correspondances, l'imagination créatrice, a été laissée aux poètes et aux artistes qui ont été de plus en plus marginalisés. Dans "L'Albatros", Baudelaire évoque la solitude de l'artiste incompris, mais il dénonce surtout la mainmise totalitaire de la raison et du calcul.

Le monde moderne est dominé par l'idéologie de la science et de la technique qui tend à réduire l'esprit humain aux facultés d'induction, de déduction et d'instrumentalisation : toute chose, tout être vivant sont sommés de répondre de leur existence en fonction du principe de raison (la cause) et sont considérés comme des moyens en vue d'une fin. A cette instrumentalisation du monde mis en coupe réglée par le principe de raison, le poète répond : "La rose est sans pourquoi." (Angelus Silesius)

"C'est au nom d'une science et d'une philosophie qualifiées de "rationnelles" que les modernes prétendent exclure tout "mystère" du monde tels qu'ils se le représentent, et, en fait, on pourrait dire que plus une conception est étroitement bornée, plus elle est regardée comme strictement "rationnelle" (...) Le rationalisme sous toutes ses formes se définit essentiellement par la croyance à la suprématie de la raison, proclamée comme un véritable "dogme", et impliquant la négation de tout ce qui est d'ordre supra-individuel, notamment l'intuition intellectuelle pure, ce qui entraîne logiquement l'exclusion de toute connaissance métaphysique véritable (...)" (René Guénon, Le règne de la quantité et les signes des temps, NRF Gallimard, coll. idées pg. 123-124)

C'est précisément contre cette réification, cette  "chosification" - René Guénon parle de "solidification" - de nous-mêmes et du monde que nous met en garde le poète Hilde Domin : "Jamais encore,  semble-t-il, la réalité n’a été aussi perfide que celle qui nous entoure aujourd’hui. Elle menace de détruire la réciprocité entre elle et nous, elle menace, d’une manière ou d’une autre, de nous anéantir. C’est le danger le plus subtil qui semble presque le plus inquiétant : il existe sans exister. Tout le monde en parle. Personne ne le rapporte à soi. Ce danger s’appelle la « chosification », c’est notre métamorphose en une chose, en un objet manipulable : la perte de nous-mêmes."

En capturant les albatros, en défigurant le monde au lieu de le transfigurer - les oiseaux de mer sont les premières victimes des "marées noires", mais non les seules - , les hommes ne comprennent pas qu'ils s'avilissent et se détruisent eux-mêmes.

Ce n'est pas seulement aux albatros qu'en ont les hommes d'équipage, mais au mot liberté que leur vol inscrit patiemment dans l'azur ; de même que ce n'est pas seulement à la personne des poètes qu'en ont les autres hommes, mais au souci du verbe dont ils sont porteurs, au désir de "donner un sens plus pur aux mots de la tribu" (Stéphane Mallarmé, Le Tombeau d'Edgar Poe), et de permettre au langage de n'être, comme l'albatros, qu'une "forme pure" et de ne "servir" à rien.

"Laisse piteusement ses grandes ailes blanches comme des avirons/Traîner à côté d'eux." : mais si les ailes des albatros sont devenus des avirons et les albatros des infirmes, c'est aussi que l'homme dont le corps a besoin de prothèses  - qu'il nomme des "inventions" - est lui-même un "infirme". Comme le dit Hölderlin, commentant les paroles du choeur d'Antigone de Sophocle : "étonnant et dangereux, riche en inventions et en mérites, l'homme doit encore apprendre à habiter poétiquement la terre". Car "que sert à l'Homme de conquérir l'univers s'il vient à perdre son âme ?"

Il ne s'agit évidemment pas de refuser les apports de la science et de  la technique ou de souhaiter le retour à un improbable "âge d'or" d'avant la science, mais de réfléchir sur la science moderne, fondée, à partir de la Renaissance et en particulier de Galilée sur les mathématiques et l'expérimentation, et,  plus précisément, sur ce que Jürgen Habermas, à la suite d'Herbert Marcuse appelle "l'idéologie de la science et de la technique", c'est-à-dire au fait d'hypostasier la science et la technique, d'en faire les valeurs absolues d'un horizon indépassable.

Il ne s'agit pas de nier la science et la technique, mais de les comprendre en profondeur pour "vivre sereinement avec elles". Nous devons admettre que notre développement éthique et spirituel n'est pas au niveau de notre développement scientifique et technique. L'homme, sous peine de disparaître, doit accorder son entendement et sa raison aux exigences supérieures de l'éthique et admettre que "le visible n'est pas tout".

René Guénon a insisté sur la signification symbolique du "voyage maritime" comme combat initiatique entre la dimension spirituelle (le feu) et la dimension psychique (l'eau). La capture des albatros est une faute spirituelle, un sacrilège, une profanation,  au même titre par exemple que le meurtre des boeufs du dieu soleil (Hélios) par les compagnons d'Ulysse (Odyssée, chant 12).

Baudelaire retrouve ici la signification symbolique et "psychagogique" des mythes fondateurs. Mais dans un monde où plus rien n'est sacré, le sacré ne demeure dans le coeur des poètes que sous la forme de la nostalgie, la douleur de l'absence.

Celui qui vit dans la dimension de l'esprit vit aussi dans la tempête - Arthur Rimbaud compare dans Une saison en enfer le combat spirituel à la guerre entre les hommes - ; la vie d'un poète n'est pas "une longue traversée tranquille", la poésie n'est pas un "supplément d'âme", mais un combat pour la sauvegarde de l'âme du monde.

"L'autre mime en boitant l'infirme qui volait" : On trouve le thème de la boiterie dans le mythe d'Héphaïstos (Vulcain), le "boiteux", jeté par son père Zeus du haut de l'Olympe, il tomba pendant une journée entière et en garda une infirmité. La tradition en fait le mari d'Aphrodite ; dans l’Odyssée (chant VII), il tend un piège à sa femme qui le trompe avec Arès, et devient la risée des dieux. Dans les deux cas, le dieu épouse une incarnation de la beauté : il peut s'agir d'un simple contraste comique entre la belle et le boiteux, ou d'une réflexion plus profonde sur le rapport étroit entre l'artisan/artiste et la beauté.

Selon René Girard, la boiterie constitue parmi d'autres un signe distinctif d'élection au statut de "bouc émissaire".

On retrouve le même thème dans le mystérieux épisode de la lutte de Jacob avec l'Ange : l'Ange blesse Jacob à la hanche, au niveau du nerf sciatique et Jacob se met à boiter.

La boiterie symbolise le rapport entre le ciel et la terre et le fait que l'homme est un "entre deux" : "exilé sur le sol" - l'horizontalité - , il aspire à regagner la patrie céleste. Inguérissable blessure de la verticalité, de la transcendance.

"Le Poète est semblable au prince des nuées

Qui hante la tempête et se rit de l'archer..."

Le Poète "se rit de l'archer" car il plane si haut que les flèches ne peuvent l'atteindre, mais il est lui impossible de demeurer toujours dans l'élément spirituel ; il est obligé de "gagner sa vie", de se mêler aux autres hommes, de vivre dans un siècle où les valeurs spirituelles n'ont plus aucun sens, où seul compte l'argent et la réussite sociale, de se plier aux règles d'une existence banale, sans grandeur et sans noblesse,  strictement réduite à la satisfaction des besoins matériels, à l'observance d'une morale sociale hypocrite et desséchante et à de vagues devoirs religieux - si Dieu existe, il est prudent de faire un petit placement de ce côté-là, on ne sait jamais ! - ,  de s'exiler sur le sol où ce qui était un avantage : le libre jeu des émotions, de la sensibilité et des facultés créatrices, devient un obstacle insurmontable, et où,  par un paradoxe d'une ironie tragique qu'exprime la clausule du poème : "ses ailes de géant l'empêchent de marcher".

Cette conception est aux antipodes de l'optimisme prophétique d'un Victor Hugo, assuré que le peuple écoute les paroles du poète ; sans doute tient-elle à la situation sociale de Baudelaire, à des facteurs caractériels, à une "élection" à la souveraineté de la douleur, la grande initiatrice.

Sur le plan de l'Histoire littéraire, elle relève de la rencontre entre un tempérament et l'aggravation du "mal du siècle" illustré par François-René de Chateaubriand - la notion de "poète maudit" se trouve dans la figure de Chatterton d'Alfred de Vigny qui se suicide parce qu'il ne peut vivre en ce monde, mais c'est Verlaine qui inventera l'expression.  

"Profonde est la haine qui brûle contre la beauté dans les coeurs vulgaires." (Ernst Jünger, Sur les Falaises de marbre). Mais l'homme peut aussi regarder en haut et se reconnaître dans le roi de l'azur et le saluer comme un frère, ou s'épanouir en bleu délicieux comme le ciel d'été, ou fleurir de feu comme une comète pareille à l'enfant dans sa pureté... Oui,  riche en mérites, il peut choisir pourtant de ne pas éteindre la comète, de ne pas tuer l'enfant qui sommeille en lui, de ne pas avilir l'albatros, il peut choisir d'habiter poétiquement la terre.

L'homme est un être de relation (Antoine de Saint-Exupéry) et de correspondances ; il n'est pas un "étant" comme les autres, une chose,  il ne vit pas seulement "au milieu" des autres et des choses, mais "avec" les autres ; correspondance dit la même chose que "réponse", "responsable", "responsabilité" ; la correspondance verticale rend possible la correspondance horizontale, les deux sont intimement liées ; sans ouverture sur le ciel (l'échelle de Jacob), sur "l'albatros", sur la transcendance, l'homme est coupé de lui-même, il ne fait qu'errer sans trêve et sans repos à la surface d'une  terre dévastée.

L'Albatros est un poème "programmatique", une "mise en abyme" des Fleurs du Mal, au même titre que le sonnet des Correspondances, le premier parce que Baudelaire y exprime la situation du poète dans la société de son temps, le second parce qu'il y définit l'essence de la poésie.

L'Albatros nous incite à nous poser à nouveau ces deux questions : qu'est-ce qu'un poète ? Qu'est-ce que la poésie ? Le poète et le créateur authentique sont bien souvent des "parias" et les désillusions de la vie terrestre donnent parfois envie, comme dit Socrate dans le Phédon, "de quitter le tombeau du corps pour s'évader au plus vite d'ici-bas vers là-haut".

"Victorieusement fuit le suicide beau." (Stéphane Mallarmé) : peut-être faudrait-il tempérer le pessimisme du "poète maudit" et lutter contre la tentation de l'isolement et du désespoir, car après tout c'est ici que se creusent les "gouffres amers", mais aussi que s'élèvent les hauteurs du ciel où voguent les albatros, c'est ici que les artistes, les poètes et les prophètes naissent parmi les hommes, leurs "compagnons de voyage" non pour s'évader du monde, mais pour le transfigurer, pour y faire naître la beauté,  la joie, l'amour et la lumière, y compris dans "les coeurs vulgaires"  et si l'albatros est le symbole de l'âme déchue, il est aussi, par la "promesse de bonheur" que suggère sa beauté, celui de l'espérance.

"A quoi bon les poètes en temps de détresse ?" Hölderlin a raison, écrit Bernard Sichère, nous sommes dans les temps de nuit. Mais cette nuit n’est pas une nuit sans lendemain, c’est celle qui, dans son secret mouvement, demeure fidèle à la promesse déjà entendue et qui attend que le « manque de Dieu », Gottes Fehl, comme dit une version du poème « Vocation de poète », lui soit en aide sous la forme à nouveau de la bénédiction : « Car tels reviennent les Célestes, secouant la profondeur / Hors des ombres descend parmi les hommes leur jour » (« Pain et vin »), « Alors fêtent la Noce hommes et Dieux / Tous les vivants sont de la fête » (« Le Rhin » ).

Le nihilisme a sans doute encore de beaux jours devant lui, mais l’Humanité ne saurait se suffire longtemps d’une Terre qui n’est plus une Terre, dès lors que ne la bénit plus aucun Ciel, et d’un monde qui n’est plus un « monde », en ce que les hommes apparemment n’y parlent plus qu’aux hommes - à supposer qu’effectivement ils parlent - et que les dieux s’y taisent."

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