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Ytshak Katzenelson, Le chant du peuple juif assassiné, traduit du yiddish par Batia Baum. Présenté par Rachel Ertel, Editions Zulma.
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Ytshak (ou Itzhak) Katzenelson était un poète et dramaturge juif, né en 1886 à Karelits près de Minsk, mort par gazage le 1er mai 1944 au camp d'extermination nazi d'Auschwitz. Il a écrit en hébreu et en yiddish. Il est principalement connu pour son « Chant du peuple juif assassiné » rédigé en 1944 au camp de Vittel. Ce camp "accueillait" des possesseurs de passeports américains ou britanniques. Né à Karelits, une petite ville de Biélorussie, dans une famille de lettrés, il suit ses parents à Lodz où il fonde une école juive qui lui permet de subvenir à ses besoins comme instituteur. Sioniste, il effectue de nombreux voyages en Palestine mandataire mais ne franchit pas le pas de l'immigration en terre d'Israël. Lors de l'invasion de la Pologne par l'Allemagne en 1939, il fuit avec sa famille à Varsovie. Rattrapés par le front, lui et les siens sont parqués dans le ghetto. Il y établit une école juive clandestine. Il assiste impuissant à la déportation de sa femme et ses deux jeunes fils à Treblinka, où ils sont immédiatement gazés. Katzenelson participe à l'insurrection du ghetto de Varsovie dès son début. Afin de sauver sa vie, des amis lui procurent de faux papiers du Honduras, qui lui permettent effectivement de s'évader du ghetto. Il est cependant capturé par la Gestapo et déporté au camp de Vittel pour « personnalités », principalement des ressortissants de pays alliés ou neutres détenus comme possibles monnaies d'échanges. Il y rédige son Dos lid funem oysgehargetn yidishn folk (yiddish : Chant pour le peuple juif assassiné). En fin avril, lui et son fils aîné Zvi sont déportés à Auschwitz où ils sont gazés dès leur arrivée, le 1er mai 1944. Katzenelson avait caché son manuscrit dans des récipients qu'il avait enterrés sous un arbre, où il fut récupéré après la guerre. Une copie fut glissée dans la poignée d'une mallette et ultérieurement transportée en Israël. (source : babelio)
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"Ce long et magnifique poème narratif unique en son genre, dernière et plus grande œuvre d'Yitskhok Katzenelson, est à la fois la voix d'une souffrance personnelle indicible et celle de tout un peuple assassiné. Écrit après trois ans de lutte dans le ghetto de Varsovie, le meurtre de sa femme et ses enfants et le transfert au camp de Vittel, antichambre de la mort.

Sa voix s'impose, résiste, récuse, crie, interpelle, invective, blasphème et fulmine face à la terre et au ciel contre la profanation, l'horreur et le néant.

Le poète écrit par choix en yiddish plutôt qu'en hébreu, obéit à une forte contrainte formelle (quinze chants de quinze versets chacun de quatre vers devenant de plus en plus libres) et déploie sa force et son génie dans tous les registres du langage. Donne la parole aux morts. Transgresse les genres, la chronologie. Mêle le présent au passé, le je au tu. Tente de s'affranchir du temps." (source : Editions Zulma)

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Extrait :

XII Rue Mila
 
"Il est une rue à Varsovie, la rue Mila... Ô arrachez-vous le coeur de la poitrine,
Et à la place du coeur mettez une pierre, arrachez vos yeux mouillés de pleurs
Et posez sur vos orbites des tessons de verre, comme si vous n'aviez rien vu ni rien su,
Bouchez vos oreilles, faites vous sourds - je vais vous conter la rue Mila !
 
Il est une rue à Varsovie, la rue Mila... Qui pleure ainsi tout bas ? Pas moi, non,
Je ne pleure pas ! La rue Mila dépasse toutes les larmes, aucun Juif ne pleure.
Les Goyim, s'ils avaient vu cela, auraient tous éclaté en pleurs, en amers sanglots,
Mais ce jour-là, le jour de la rue Mila, pas un goy n'était dans le ghetto.
 
Des juifs seulement, et des Allemands... Des Juifs, des Juifs, des Juifs, et plus encore :
Trois cent cinquante mille Juifs de la seule Varsovie ont déjà été massacrés,
Les vieux fusillés au cimetière, tous les autres transportés hors de la ville
Vers les Treblinka - et la rue Mila est pleine, bondée comme les wagons, ô stupeur !
 
D'où sortent-ils ? On les a pourtant déjà tous tués ! Tous fusillés et gazés !
Ce sont ceux des ateliers, du bloc de Nowolipie et de bloc de Lesz -
Les juifs dotés d'un numéro de travail, ô Juifs fortunés ! Juifs comblés par la chance,
Qui ont pu se caser dans un atelier, le dernier lot, les restes ! Oui, les restes...
 
Juifs de ces ateliers, Juifs de la rue Gensia, de plus loin, Juifs de la communauté,
Avec leur plaque de fer sur la poitrine et le balai à la main, nettoyant les rues vides,
Juifs des équipes de travail sortant en rang du ghetto chaque matin en chantant,
Juifs tirés de leurs caches... Il y a encore des Juifs à Varsovie ! Je n'en avais pas idée...
 
Ah ! Mieux eût valu pour eux n'être pas là, n'être même jamais nés sur cette terre !
Et tant qu'à être venu au monde - mieux eût valu qu'on leur eût réglé leur sort avant,
Plutôt que vivre ce jour de la rue Mila... Il est une rue à Varsovie, écoutez tous, écoutez :
Encore heureux qu'il n'y ait pas de Dieu... sans lui le monde est odieux, si odieux !
 
Mais s'il était un Dieu, ce serait pire encore ! Dieu et la rue Mila... Belle union sacrée !
Ô sortez vos enfants cachés dans les valises, balancez-les, écrasez-les contre les murs !
Allumez de grands feux pour vous y jeter, tordez-vous les mains, arrachez-vous les cheveux !
Il est un Dieu ! Quelle injustice ! ... Quelle raillerie ! ... Quelle infamie !
 
dès le matin, à l'aube, avant même que ne se lève ce jour de colère, ce jour de terreur,
On savait dans les caches, dans les caves et les greniers et partout, ici comme là :
"Tous les juifs doivent avant dix heures, dernier délai, se présenter rue Mila.
On ne peut emporter que des bagages à main... Qui reste chez soi sera exécuté sur l'heure!"
 
Dès le matin, de tous les coins s'est mise en marche une foule immense, puissante,
Ceux remontés de la cave, ceux descendus du grenier, on repère sans peine
Où chacun s'était terré... Même les malades tirés du lit, regarde, ils sont guéris !
Mais garde-toi de les aider à marcher, de les soutenir, de relever celui qui tombe !
 
On va rue Mila. Nous tous, nous allons rue Mila, et dans une heure il n'y aura plus ici
Un seul Juif en vie, comme sur Dzelnia ou sur Pawia - il est déjà neuf heures !
Dans une heure d'ici, Varsovie sera pareille à toutes les grandes villes juives
Et bourgades de Pologne, de Lituanie, de tous les pays que les Allemands ont envahis.
 
Une heure plus tard, le soleil s'est éteint sur Varsovie et avec nous s'en est allé
Rue Mila, avec les plus de cent mille Juifs encore survivants massés rue Mila.
Non, pas le soleil ! Une épouvante tombée des cieux nous accompagne, cruelle,
Et sur chacun des cent mille visages se reflète son ombre blême...
 
Une épouvante, la rue en est pleine, la rue Mila pleine de Juifs, elle plane dans les airs !
Et nous aussi ! Nous tous ici, nous n'appartenons plus à la terre, elle se retire sous nos pieds...
je vois des visages amis et j'ai oublié leur nom, oublié comment on les appelle,
Eux tous, comme morts, Qui est celui-ci ? et celui-là ? et cette femme à l'enfant, qui est-elle ?
 
Je me suis glissé dans une maison, couché à terre avec mon fils toute une longue journée
Et une courte nuit. Levés à l'aube, nous avons pris rang parmi ceux de mon atelier,
Cinq par rang, pour la sélection, sur le plateau de la balance, la balance allemande,
Pour être tués maintenant ou plus tard... Devant eux je suis passé, la tête haut levée.
 
J'ai regardé, et j'ai vu... Du maigre dos d'un homme on a arraché un sac,
Et le sac s'est mis à pleurer... Un enfant ! ... Un enfant Juif ! Le gendarme vocifère,
Cherche le père... Hurle à l'enfant : "lequel est ton père ?" Le gamin regarde son père,
L'oeil fixe, regarde et ne pleure pas... Il regarde son père et ne le reconnait pas !
 
Oh, ce gamin ! L'Allemand sort du rang un autre juif, un "innocent" : "Toi!"
Et les aligne tous deux avec les milliers promis à la mort - sinistre farce !
J'ai vu... Oh ! laissez-moi, ne demandez rien, ne demandez ni où, ni comment, ni quoi !
Je vous ai adjuré : ne cherchez pas à savoir, ni à entendre ce qui s'est passé rue Mila."
 
24-25-26 décembre 1943.
 

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