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Evgeni Evtouchenko, Babi Yar
Evgeni Evtouchenko, Babi Yar

Evgueni Alexandrovitch Evtouchenko (en russe : Евге́ний Алекса́ндрович Евтуше́нко), né le18 juillet 1932 à Zima, oblast d'Irkoutsk (RSFS de Russie), et mort le 1er avril 2017 à Tulsa, Oklahoma (États-Unis) est un poète russe, qui se distingua également comme acteur et réalisateur de cinéma. Représentant emblématique de la génération du dégel intellectuel après la mort de Staline, il fut l'une des premières voix humanistes à s'élever en Union soviétique pour défendre la liberté individuelle. Evtouchenko est l’auteur de plus de 150 œuvres : poèmes, nouvelles et chansons. L’un de ses plus célèbres poèmes est Babi Yar, écrit en 1961 à Kiev : il parle de la tragédie du génocide des juifs pendant la Seconde Guerre mondiale. Plus tard, le célèbre compositeur Dmitri Chostakovitch s’inspirera de ce poème pour écrire une symphonie.

La symphonie13 en si bémol mineur (op. 113, sous-titrée Babi Yar) de Dmitri Chostakovitch, pour voix basse, chœur d'homme et orchestre, fut créée le 18 décembre1962 à Moscou par l'Orchestre philharmonique de Moscou et le chœur de l'Institut Gnessine sous la direction de Kirill Kondrachine (après que Evgeni Mravinski eut refusé de diriger l'œuvre). Le soliste était Vitali Gromadski.

L'œuvre est composée de cinq mouvements.

Le massacre de Babi Yar est le plus grand massacre de la Shoah par balles mené par les Einsatzgruppen nazis en URSS : 33 771 Juifs furent assassinés par les nazis et leurs collaborateurs locaux, principalement le 201ème bataillon Schutzmannschaft, les 29 et 30 septembre 1941 aux abords du ravin de Babi Yar. D'autres massacres eurent lieu au ravin de Babi Yar dans les mois suivants, faisant entre 100 000 et 150 000 morts (Juifs, prisonniers de guerre soviétiques, communistes, Tziganes, Ukrainiens et otages civils) jusqu'à la mise en place en 1942 du camp de concentration de Syrets. Ce ravin (« ravin des bonnes femmes » ; en russe : Бабий Яр ; en ukrainien : Бабин Яр, Babyn Yar ; en polonais : Babi Jar) est un lieu-dit de la ville de Kiev (Ukraine) entre les quartiers de Louk'ianivka (Лук'янівка) et de Syrets' (Сирець).

    

        Sur Babi Yar, pas de monument.

Un ravin abrupt, telle une dalle grossière.
L’effroi me prend.
J’ai aujourd’hui le même âge
que le peuple juif.
 
Il me semble là — que je suis juif.
Me voici, errant dans l’ancienne Egypte,
Là agonisant, sur cette croix,
Dont, jusqu’à ce jour, je porte les stigmates.
Il me semble
que Dreyfus, c’est moi.
Les boutiquiers me dénoncent et me jugent.
Je suis emprisonné.
Pris dans la rafle. Poursuivi comme une bête,
couvert de crachats, calomnié.
Et les petites dames, en dentelles de Bruxelles,
glapissent et me plantent leurs ombrelles dans le visage.
 
Il me semble — que je suis le gamin de Bialystok.
Et le sang du pogrom ruisselle.
Les piliers de bistrot se déchaînent,
puant la vodka et l’oignon.
Et moi, jeté au sol à coups de bottes, sans force,
je supplie en vain mes bourreaux.
Et ils s’esclaffent :
« Cogne les youpins, sauve la Russie ! »
Un épicier viole ma mère.
Oh, mon peuple russe ! — Je le sais — Toi — Par essence,
tu es international.
 
Mais souvent, des hommes aux mains sales
ont fait de ton nom pur le bouclier du crime.
Je connais la bonté de ta terre.
Et quelle bassesse !
Sans le moindre frémissement,
les antisémites se sont pompeusement baptisés
« Union du peuple russe » !
 
Il me semble — que je suis Anne Frank.
Transparente
comme une brindille d’avril.
Et j’aime.
Et pas besoin de grands mots.
Il faut juste
que nous nous regardions en face.
On voit, on sent
si peu de choses !
Le ciel, les feuilles
nous sont interdits.
Mais nous pouvons beaucoup :
Tendrement
nous embrasser dans ce réduit obscur.
 
On vient ?
N’aie crainte — c’est juste le bourdonnement du printemps
qui s’approche.
Viens vers moi.
Offre-moi vite tes lèvres.
On brise la porte ?
Mais non, c’est la glace qui cède...
 
Sur Babi Yar bruissent les herbes sauvages.
Les arbres regardent, terribles juges.
Tout ici hurle en silence,
Et moi, tête nue,
je sens lentement
mes cheveux grisonner.
Et je suis moi-même
un immense hurlement silencieux
au-dessus de ces mille milliers de morts.
Je suis
chaque vieillard fusillé ici.
Je suis
chaque enfant fusillé ici.
Rien en moi n’oubliera jamais cela !
Et que L’Internationale résonne
quand on aura mis en terre
le dernier antisémite de ce monde.
Je n’ai pas une goutte de sang juif.
Mais, détesté d’une haine endurcie,
je suis juif pour tout antisémite.
C’est pourquoi
je suis un Russe véritable !

Traduction de Jean Radvanyi. Publié dans Literaturnaia Gazeta le 19 mars 1961.

Evgueni Evtouchenko

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