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Witold Gombrowicz, Cours de Philosophie en six heures un quart
Witold Gombrowicz, Cours de Philosophie en six heures un quart

Witold Gombrowicz, Cours de philosophie en six heures un quart, préface de Francesco M. Cataluccio (traduit del'italien par Denièle Valin), Editions Payot et Rivages, 2017

Witold Marian Gombrowicz (4 août 1904 -  24 Juillet 1969) est un écrivain polonais. Son oeuvre se caractérise par la profondeur de ses analyses psychologiques, par le sens du paradoxe et de l'absurde et par un certain anti-nationalisme. Publiée en 1937, sa première oeuvre, Ferdydurke, annonçait nombre de ses thèmes de prédilection : l'immaturité de la jeunesse, la construction d'une identité à travers l'interaction avec autrui et une analyse critique et ironique du rôle des classes sociales dans la société et la culture polonaises. Il connut la célébrité durant les dernières années de sa vie et il est aujourd'hui considéré comme une figure de premier plan de la littérature polonaise. 

Quatrième de couverture :

"Un itinéraire désacralisant à travers les interprétations de l'homme et du monde qui ont fondé l'occident moderne, de Kant à Hegel, de Schopenhauer à Kierkegaard, de Sartre à Heidegger, l'excentrique leçon de philosophie du plus grand écrivain polonais du XXème siècle. En six heures un quart, Gombrowicz (1904-1969) réduit à sa plus simple expression l'histoire de la pensée (moderne et contemporaine), laissant au marxisme le quart d'heure final."

Extrait de la préface :

"Le Cours de philosophie en six heures un quart donné du 27 avril au 25 mai 1969, à sa propre femme Maria Rita Labrosse et à Dominique de Roux, aida l'écrivain polonais à supporter les derniers mois de sa vie. Il reprit ses notes et les quelques livres qu'il avait rapportés d'Argentine : El ser y el tiempo (Etre et Temps) de Heidegger, la monographie sur Husserl de Faber, celle de A. de Waehlens sur Heidegger, l'Historia del existencialismo de Wahl, l'essai de Lyotard sur la phénoménologie et les Lecciones preliminares de filosofia de Manuel Garcia Morente.

Ces cours furent une idée de Dominique de Roux - coauteur avec Gombrowicz du Testament (1968), une sorte de livre-entretien parcourant toute son oeuvre et ses idées - qui s'était aperçu que seule la philosophie parvenait à le distraire de sa maladie. Il proposa d'être "l'élève" du "maître de philosophie" Gombrowicz. Détail confirmé aussi par la femme de l'écrivain polonais : "Dominique avait bien compris que seule la philosophie, en ce moment de déchéance physique, avait le pouvoir de mobiliser son esprit."

Le Cours de philosophie en six heures un quart est une reconstruction personnelle des penseurs modernes qui ont donné vie à la philosophie de notre siècle telle que la voyait Gombrowicz. Les "cours de philosophie" ont le ton d'une récapitulation de la pensée d'autrui et de la sienne. Ou mieux : de sa propre pensée à travers celle des autres. Ce sont aussi des pages pleines d'humour et de brillantes intuitions.

L'objectif de Gombrowicz est de reconstruire une sorte de "généalogie de l'existentialisme", en imaginant le dessin d'un "arbre généalogique" dont le tronc était Kierkegaard. 

Déjà en 1960, dans une page du Journal, il avait tracé le schéma des auteurs nécessaires pour comprendre la philosophie existentielle : "... pour Marx comme pour Kierkegaard on a besoin de Hegel. Et on n'entre pas dans Hegel sans connaître la Critique de la raison pure. Qui elle-même tire son origine de Hume en partie et de Berkeley. En remontant encore plus loin, il serait indispensable de lire au moins Aristote et un peu Platon, sans oublier Descartes, père de la pensée moderne, ces lectures servant de prolégomènes à la phénoménologie (Husserl), sans laquelle on ne peut lire ni L'Etre et le Néant ni Sein und Zeit.

Les "cours de philosophie" sont la clé pour relire et comprendre toute l'oeuvre narrative, théâtrale de Gombrowicz et, surtout, son Journal. La philosophie fut en effet sa grande passion, avec la musique. Le poète Czestaw Milosz rappelle que, à vrai dire, il n'aimait parler que de philosophie. Cette passion démesurée se manifestait déjà dans son enseignement : à Buenos Aires, en 1959, il donnait des cours sur Heidegger au cercle des Amigos del Arte. En 1936, son ami, l'écrivain Bruno Schulz, qui partageait sa passion pour Husserl lui avait écrit prophétiquement : "Tu as l'étoffe d'un grand humaniste, ta sensibilité pathologique aux antinomies n'est rien d'autre que la nostalgie de l'universel, le désir d'humaniser les zones barbares, d'exproprier les idéologies particulières pour les annexer sur les vastes territoires de l'unité." (p.11)

Notes personnelles :

Premier cours : Kant - W.G. part de la notion de "jugement" chez Kant ("Tout ce que nous savons du monde, nous l'exprimons dans des jugements") et reprend la distinction entre jugements analytiques et jugements synthétiques.

  • Les jugements analytiques sont des jugements qui viennent de l'analyse : décomposer un tout en ses éléments essentiels. Kant dit que les jugements analytiques n'ajoutent rien à notre savoir parce qu'ils mettent en évidence un élément de leur définition. Exemple, définition de l'homme : être vivant, mammifère, etc. Choisir la notion "vivant" l'homme est un être vivant. Pourquoi ? Parce qu'il y a décomposition. Il y a un concept tiré d'un concept, c'est-à-dire un élément tiré de la définition.
  • Les jugements synthétiques. Procédé différent : ajouter quelque chose. Donc ils enrichissent notre savoir sur le monde.

Les jugements synthétiques ne sont pas valables a priori (a priori : indépendamment de toute expérience)

Les jugements synthétiques sont a posteriori, c'est-à-dire fondés sur l'expérience.

Exemple : l'eau bout quand elle atteint un certain degré de chaleur.

Enrichissement de notre savoir. Phénomène nouveau dans notre connaissance du monde.

Les jugements a posteriori ne sont pas toujours valables (ils peuvent être démentis par l'expérience)

Il y a cependant des jugements synthétiques qui sont a priori, qui ajoutent quelque chose à la réalité, mais qui sont en même temps apodictiques (certains) (exemple : la loi de la gravitation universelle de Newton)

"Tout le problème de la philosophie kantienne tient donc dans une seule question : comment sont possibles les jugements synthétiques a priori ?

Réponse ("Esthétique transcendantale") : Les jugements synthétiques a priori sont possibles parce que le temps et l'espace ne sont pas des propriétés des choses, mais des propriétés du sujet.

W.G. montre que les jugements synthétiques a priori sont en réalité des jugements analytiques.

Deuxième cours

Kant : les catégories

Deux éléments n'appartiennent pas à la réalité extérieure, mais sont "injectés" par nous dans l'objet : l'espace et le temps. L'espace n'est pas un objet, mais la condition de tout objet possible. Idem pour le temps.

Comment sont possibles les jugements synthétiques a priori dans la physique ? W.G explique que Kant a repris la classification des jugements selon la logique d'Aristote, en distinguant la quantité et la qualité.

"La conscience ne peut pas être conditionnée par la science. C'est elle qui permet la science, mais la science ne peut pas nous expliquer quelque chose de la conscience." (p.57)

"Le science établit ses méthodes, ses lois par l'expérience, mais elle n'est valable que dans le monde des phénomènes. La science peut nous donner la relation entre les choses mais non la connaissance directe de l'essence des choses." (ibidem)

"Le problème fondamental de Kant est : comment notre savoir sur le monde est-il possible ? (ibidem)

Les catégories de Kant sont les conditions qui rendent possible la conscience (p.58) ; les catégories sont les conditions pour le sujet d'être conscient de l'objet. Il faut dire (comme pour le temps) que les catégories sont en nous. C'est nous qui pouvons capter la réalité en "injectant" les catégories.

Troisième cours

Kant. Troisième partie de la Critique de la raison pure :

W.G. explique que la volonté de savoir portant sur l'âme, Dieu, le monde dans son ensemble aboutit aux "antinomies de la raison pure" (deux points de vue contradictoires et inconciliables), explicite  la distinction entre les "phénomènes" et les "noumènes" et montre que la critique kantienne est une limitation de la pensée. 

W.G. s'intéresse à la Critique de la raison pratique, deuxième grande oeuvre de Kant. La Critique de la raison pure parle des jugements par lesquels on peut connaître le monde, La Critique de la raison pratique s'occupe des jugements qui qualifient les choses (leur qualité) ; exemple : "cet homme me plaît", "ce pain est bon".

Critique de la raison pure : il s'agit de comprendre, de savoir

Critique de la raison pratique : il s'agit de ce que je dois faire (morale)

G.W. examine ensuite la distinction kantienne entre l'impératif catégorique (agir par devoir) et l'impératif hypothétique (agir par intérêt).

Pour Kant, l'impératif moral doit être désintéressé. Donc la morale ne relève que de l'impératif catégorique et dépend entièrement de la volonté.

Quatrième cours.

Schopenhauer :

W. G s'intéresse aux successeurs de Kant : Fichte, Schelling, Hegel et Nietzsche et d'abord à Schopenhauer. W.G. explique que les successeurs de Kant se sont ingéniés à transgresser les limites de la connaissance établies par Kant. Schopenhauer affirme qu'il faut chercher dans mon intuition ce que je suis dans mon essence : le chose en moi - et en soi, la noumène kantienne - la plus élémentaire, la plus fondamentale est la volonté de vivre.

"Ici s'ouvre la porte d'une nouvelle pensée philosophique : la philosophie cesse d'être une démonstration intellectuelle pour entrer en contact direct avec la vie." (p.67)

Selon W.G., c'est Schopenhauer qui est le véritable "père" de l'existentialisme.

Selon W.G. les systèmes philosophiques ne tiennent pas, mais la philosophie possède la valeur suprême d'organiser le monde dans une vision.

"Le grand mérite de Schopenhauer est d'avoir trouvé cette chose décisive : la mort, la douleur et la guerre éternelle que chaque être doit mener pour survivre." (p.70)

"J'ai toujours considéré que la philosophie ne doit pas être intellectuelle mais quelque chose qui part de notre sensibilité. Par exemple, pour moi, le seul fait que je suis conscient de l'existence d'un arbre n'a pas d'importance jusqu'au moment où il me procure plaisir ou douleur. seulement ainsi, il devient important." (p.70)

Cinquième cours

W.G. montre l'intérêt de la pensée de Schopenhauer (sur le génie, l'art), mais aussi ses limites (p.77)

Sixième cours

Ce cours porte sur Hegel, Kierkegaard (et l'anti-hégélianisme de Kierkegaard), la question de la liberté chez Sartre, le regard d'autrui, Heidegger, l'existentialisme, Marx, la Révolution, la réalisation du marxisme, Nietzsche, le structuralisme (inachevé)

W.G. rappelle la thèse fondamentale de Hegel : "ce qui est rationnel est réel, ce qui est réel est rationnel." (p.78)

Aperçus sur la pensée de Hegel : le devenir, l'Histoire, l'Etat, la dialectique.

"Chez Hegel tout bouge. L'homme en avançant façonne sa propre loi et il n'y a aucune loi fixe hors de celle qui est constituée par le procès dialectique." (p.85)

"L'attaque" de Kierkegaard : "Hegel est absolument irréprochable dans sa théorie, mais cette théorie ne vaut rien." (!)

"L'abstraction ne correspond pas à la réalité. Elle est pour ainsi dire de l'autre monde." (p.87)

W.G. montre la filiation de Hegel à l'existentialisme en passant par Kierkegaard et Husserl (la phénoménologie). Le cours se termine par un examen critique de la doctrine de Marx, par un aperçu sur Nietzsche et par une ébauche sur le structuralisme.

"En octobre 1966, dans une des dernières pages du Journal publiées de son vivant, Gombrowicz exprima, de façon très sarcastique et amère, ce qui aurait été probablement la conclusion de son Cours de philosophie si la mort ne l'avait interrompu alors qu'il préparait son cours sur le structuralisme : "Le problème fondamental de notre temps, celui qui domine entièrement toute l'épistémé occidentale (...) peut s'énoncer ainsi : "Plus c'est savant, plus c'est bête." (Francesco M. Cataluccio)

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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