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Witold Gombrowicz, Ferdydurke
Witold Gombrowicz, Ferdydurke

Witold Gombrowicz, Ferdydurke, traduction Georges Sédir, Gallimard, 1998

Witold Marian Gombrowicz (4 août 1904 -  24 Juillet 1969) est un écrivain polonais. Son oeuvre se caractérise par la profondeur de ses analyses psychologiques, par le sens du paradoxe et de l'absurde et par un certain anti-nationalisme. Publiée en 1937, sa première oeuvre, Ferdydurke, annonçait nombre de ses thèmes de prédilection : l'immaturité de la jeunesse, la construction d'une identité à travers l'interaction avec autrui et une analyse critique et ironique du rôle des classes sociales dans la société et la culture polonaises. Exilé en Argentine, il connut la célébrité durant les dernières années de sa vie et il est aujourd'hui considéré comme une figure de premier plan de la littérature contemporaine. 

"(... ) La littérature qui considère qu'on peut arranger le monde est la chose la plus idiote qu'on puisse imaginer. Un triste écrivain qui se croit maître de la réalité est une chose ridicule. Ah! Ah! Ah! (W. Gombrowicz, Cours de philosophie en six heures un quart, Rivages poche, p. 107-108)

C'est l'histoire grotesque d'un monsieur qui devient un enfant parce que les autres le traitent comme tel. Ferdydurke voudrait démasquer la Grande Immaturité de l'humanité. L'homme, tel que le livre le décrit, est un être opaque et neutre qui doit s'exprimer à travers certains comportements et par conséquent devient, à l'extérieur - pour les autres -, beaucoup plus défini et précis qu'il ne l'est dans son intimité. D'où une disproportion tragique entre son immaturité secrète et le masque qu'il met pour frayer avec autrui. Il ne lui reste qu'à s'adapter intérieurement à ce masque, comme s'il était réellement celui qu'il paraît être. On peut dire que l'homme de Ferdydurke est crée par les autres, que les hommes se créent entre eux en s'imposant des formes, ou ce que nous appelons des "façons d'être". (Witold Gombrowicz, préface à l'édition française de La Pornographie)

"... L'immaturité est une idée dangereuse : si toi-même reconnais que tu n'es pas mûr, qui pensera que tu l'es ? Ne comprends-tu pas que la première condition de la maturité, condition sine qua non, c'est de penser soi-même qu'on la possède ?" (Ferdydurke, Gallimard Folio, p.12)

"L'homme dépend très étroitement de son reflet dans l'âme d'autrui, cette âme fût-elle celle d'un crétin." (p. 13)

"Je suis l'auteur de la "gueule" et du "cucul" - c'est sous le signe de ces deux puissants mythes que j'ai fait mon entrée dans la littérature polonaise. Mais que signifie "faire une gueule" à quelqu'un ou "encuculer" quelqu'un ? "Faire une gueule" à un homme, c'est l'affubler d'un autre visage que le sien, le déformer... Et "l'encuculement" est un procédé similaire, à cette différence près qu'il consiste à traiter un adulte comme un enfant, à l'infantiliser. Comme vous le voyez, ces deux métaphores sont relatives à l'acte de déformation que commet un homme sur un autre. Et si j'occupe dans la littérature une place à part, c'est sans doute essentiellement parce que j'ai mis en évidence l'extraordinaire importance de la forme dans la vie tant sociale que personnelle de l'être humain. "L'homme crée l'homme" - tel était mon point de départ en psychologie." (W. Gombrowicz)

"Dès sa parution à Varsovie en 1937, Ferdydurke s'est imposé comme un livre capital - une sorte de Don Quichotte - dans la littérature du XXe siècle, et son auteur fut reconnu comme le "chasseur acharné des mensonges culturels"  (Bruno Schultz)

Table : I. Enlèvement - II. Emprisonnement et suite du rapetissement - III. Attrapage et suite du malaxage - IV. Introduction à Philidor doublé d'enfant - V. Philidor doublé d'enfant - VI. Séduction et suite de l'entraînement vers la jeunesse - VII. Amour - VIII. Compote- IX. Espionnage et suite de la plongée dans la modernité - X. Déchaînement des jambes et nouvel attrapage - XI. Introduction à Philibert doublé d'enfant - XII. Philibert doublé d'enfant - XIII. Le valet de ferme, ou nouvel agrafage - XIV. Déchaînement de gueules et nouvel attrapage.

Extrait :

"Ce matin-là, je m'éveillais au moment sans âme et sans grâce où la nuit s’achève tandis que l’aube n’a pas encore pu naître. Réveillé en sursaut, je voulais filer en taxi à la gare, il me semblait que je devais partir, mais à la dernière minute je compris avec douleur qu’il n’y avait en gare aucun train pour moi, qu’aucune heure n’avait sonné. Je restai couché dans une lueur trouble, mon corps avait une peur insupportable et accablait mon esprit, et mon esprit accablait mon corps et chacune de mes fibres se contractait à la pensée qu’il ne se passerait rien, que rien ne changerait, rien n’arriverait jamais et, quel que soit le projet, il n’en sortirait rien de rien. C’était la crainte du néant, la panique devant le vide, l’inquiétude devant l’inexistence, le recul devant l’irréalité, un cri biologique de toutes mes cellules devant le déchirement, la dispersion, l’éparpillement intérieurs. Peur d’une médiocrité, d’une petitesse honteuses, terreur de la dissolution et de la fragmentation, frayeur devant la violence que je sentais en moi et qui menaçait dehors et le plus grave était que je sentais sur moi, collée à moi, sans cesse, comme la conscience d’une dérision, d’une raillerie, liées à toutes mes particules, d’une moquerie intime lancée par tous les fragments de mon corps et de mon esprit..."

Mon avis sur le roman :

Les Cours de philosophie en  six heures un quart de Witold Gombrowicz dont j'ai essayé de rendre compte dans un précédent article peuvent servir d'introduction à la lecture de ce chef-d'oeuvre de la littérature contemporaine (pas seulement de la "littérature polonaise", comme on le répète un peu bêtement après l'avoir comparé à Don Quichotte) qu'est Ferdydurke.

On retrouve dans ce conte drôlatique, fantastique, tragi-comique et métaphysique, aux idées très élaborées, avec les thèmes philosophiques de prédilection de l'auteur, l'influence de Schopenhauer (la volonté de vivre, le pessimisme, l'absurde), de Kierkegaard (la dimension irréductible de l'individualité), de Nietzsche (le tragique), de la phénoménologie de Husserl (la constitution du monde par la conscience) et de l'existentialisme sartrien (l'en soi, le pour soi, le pour autrui, la liberté, l'essence et l'existence), avec une insistance particulière sur le thème de l'identité individuelle et collective (la question de la "forme").

Mais ce "roman philosophique", où dominent le grotesque, la loufoquerie et l'auto-dérision, ne se contente pas d'illustrer des idées philosophiques. C'est avant tout une histoire "picaresque", pleine de fantaisie, d'humour noir et de "drôlerie tragique" - qui fait penser aux nouvelles fantastiques de Gogol (Le nez, Les âmes mortes) et aux Carnets du sous-sol  de Dostoïevski...

On imagine à quel point la satire hilarante de la mère engagée, partisane du "progrès" et de la "vie saine" et de son époux ingénieur, saisi par le démon de la grivoiserie a dû exaspérer les censeurs communistes, sans parler du reste ! Le rire n'est pas seulement, comme il l'est devenu aujourd'hui un "divertissement". Le Ferdyduck de Gombrowicz ou Le maître et Marguerite de Boulgakov, nous rappellent, comme Le Candide de Voltaire que ce fut aussi aussi un moyen (le dernier) de lutter contre la bêtise et l'oppression.

Je ne sais si René Girard s'est particulièrement intéressé à Ferdydurke, mais il y aurait bien des choses à dire, à la lumière des concepts girardiens sur la fascination pour le rival obstacle : la passion morbide du narrateur envers l'inaccessible Zuta - Gombrowicz, précurseur de la critique du "jeunisme" qui, apparemment,  sévissait déjà dans les années 30 - ,  la "lycéenne moderne" aux mollets parfaits, détentrice supposée de la "plénitude ontologique" et centre d'attraction de tous les mâles de Varsovie, jeunes et vieux, le combat entre les doubles ou pourquoi et comment des individus apparemment sains d'esprit et même des nations entières peuvent sombrer dans la démence : Mientus contre Siphon, Philidor contre l'anti Philidor, l'esprit d'analyse contre l'esprit de synthèse, l'importance de l'imitation et de la suggestion : Pimko, le vieux pédant "encuculeur" dont le narrateur finira par se venger et se libérer d'une manière aussi cruelle que réjouissante, ainsi que de Kopyrda,  leur rival à tous les deux, de Zuta,  la "lycéenne moderne" et de ses parents "progressistes".

Gombrovicz dépeint, à la fin du roman la noblesse rurale, dont l'auteur était lui-même issu et la relation entre les maîtres et les serviteurs : "le châtelain" qui laisse tomber ses affaires par terre pour que les domestiques les ramassent et la tante Hurleka qui a "la faculté étrange de dissoudre les gens dans la bonté" ("de la bonté pour sûr, pisq'alle nous suce le sang") et évoque  la "fraternisation" tragi-comique - ils ne parlent pas le même langage et "l'humanité" n'est pas un point commun, quoi qu'en pensent les idéalistes - du lycéen Mientus, le compagnon de route du narrateur, avec le "valet de ferme authentique".

Le narrateur "agrafé" par Zuta, Mientus "agrafé" par le valet de ferme : les deux principaux "anti-héros" du roman succombent l'un après l'autre, comme Don Quichotte "agrafé" par sa Dulcinée, aux attraits du "modèle-obstacle".

Gombrowicz montre, à la manière de Hegel dans la "dialectique du maître et de l'esclave" que dans les poches de survivance du féodalisme ce sont les serviteurs qui sont les véritables maîtres, mais que la lutte des classes et la révolution, comme l'avait bien compris Marx, y est impensable.

Le roman se termine par l'enlèvement de Sophie, la fille du châtelain et par un pugilat suscité par le "dressage" de Tintin, le jeune "valet de ferme authentique", mais une révolte n'est pas une révolution.. 

Gombrowicz montre que l'homme - en particulier l'homme moderne qui en souffre peut-être davantage que jadis sans toujours très bien comprendre pourquoi - est "construit" par les autres : on lui "fait la gueule" dit l'auteur, qu'il a sans doute besoin d'une "mise en forme", mais que toute forme représente aussi un risque d'aliénation - "l'encuculement"- en réduisant son existence à une essence, aussi bien dans les régimes totalitaires, que dans la société de consommation et des loisirs où règne tantôt l'injonction de "grandir" et de devenir "quelqu'un", tantôt l'infantilisation, mais jamais le droit de devenir librement soi-même (mais que veut dire "devenir soi-même" ?)

Gombrowicz précède le point de vue sartrien des Chemins de Liberté en montrant que l'aliénation est inscrite à l'intérieur même de la constitution ontologique du sujet humain comme "intersubjectivité" : l'"en soi" et le "pour soi" sont structurés par le "pour autrui".

Pour Gombrowicz, le principal enjeu de la littérature est la dénonciation du primat de l'essence sur l'existence - ou du signifiant sur le signifié -, l'appel à la réflexion critique, à l'exercice parfois douloureux de l'intelligence et aux exigences de la liberté.

 

 
 
 
 
 
 

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