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Gérard Haddad, Manger le Livre (conclusion)
Gérard Haddad, Manger le Livre (conclusion)

Gérard Haddad, Manger le Livre, rites alimentaires et fonction paternelle, Grasset, 1984

Né à Tunis en 1940, Gérard Haddad est médecin psychiatre et psychanalyste.

"Dans son entreprise de fondation de la  psychanalyse, Freud a voilé les liens qui l'unissaient à la religion juive. Pourtant certaines de ces intuitions ne sont compréhensibles qu'à la lumière des textes hébraïques. Tel est le point de départ de Gérard Haddad, qui l'entraînera au-delà de Freud à émettre une hypothèse très neuve, déchiffrée dans les rites alimentaires juifs : l'acte originel qui détermine l'intégration de l'individu dans le groupe est un acte de dévoration très particulier puisqu'il s'agit de manger des mots organisés en Livre. Manger le Livre, voilà l'acte fondamental.

De surprenantes passerelles apparaissent entre l'Eucharistie et les mythes culinaires bororos, ou la dyslexie et les techniques publicitaires. Mais Gérard Haddad nous permet aussi de comprendre pourquoi et comment l'alcool souvent intervient dans la création littéraire. Ibsen, Lowry et tant d'autres nous révèlent le secret connu et masqué depuis qu'il y a des hommes : nous sommes tous des mangeurs de Livre."

Je reproduis ici la conclusion du livre de Gérard Haddad, Manger le Livre, dans laquelle l'auteur synthétise sa pensée en reliant entre eux les thèmes fondamentaux de son ouvrage : les rapports entre le judaïsme et l'oeuvre de Freud, la fonction du rite, notamment alimentaire et celle du Livre... et ouvre de nouvelles perspectives sur les rapports entre l'individu et le groupe, la science et la religion et sur le rôle respectivement régulateur et thérapeutique  de la politique et de la psychanalyse. Les sous-titres sont de moi.

Fécondité du judaïsme

"Le retour à Freud, l'intérêt pour son oeuvre impliquent-ils un certain retour au judaïsme, à ses grandes oeuvres ? Et pourquoi cette hypothèse devrait-elle jeter le trouble, provoquer le silence gêné des clercs plutôt que le jugement sur pièces ?

Nous reprochera-t-on de vouloir "rejudaïser" la psychanalyse ? Le risque en est mince pour des raisons de structure. Le judaïsme a manifesté dans l'histoire humaine, à l'opposé de tout autre système culturel, une propension centrifuge unique, inspirant sans relâche et avec discrétion, créant par détachement de ses branches de nouvelles doctrines, des religions filles, des inventions. Quel espace de culture qui n'a tiré profit de cette centrifugation incessante, de ce démembrement d'un corps qui à chaque étape paraît s'épuiser dans sa nouvelle créature et pourtant, apparemment exsangue, repart vers de nouvelles trouvailles ?

Quel retour ?

Et de quel retour peut-il s'agir pour nous, sujets ayant renoncé au postulat de la  Révélation ?

Ce renoncement ne supprime pas l'immense trésor qui, pour un psychanalyste en tout cas, gît dans les folios jaunis de ces grands textes : la logique du signifiant y est poussée à sa perfection, la relation du sujet à l'objet, posé comme fondamentalement perdu, explorée avec une pertinence profonde, les conditions et apories de toute pensée pratique, de toute éthique, magistralement définies.

La fonction du rite

Nous nous sommes contenté en ce livre d'interroger une seule question, particulièrement agaçante : les rites alimentaires.

Une clé de lecture est apparue comme universelle, pouvant ailleurs s'appliquer à d'autres rites, ceux qui règlent l'espace et le temps : tout rite vise à créer du discontinu à partir d'un continuum, à appliquer la grille du symbolique, du langage, sur l'Imaginaire des hommes et le Réel des choses.

L'homme est un mangeur de mots

L'examen des rites alimentaires conduit à la mise en évidence d'une activité inconsciente et fondamentale : l'être humain mange des mots, matérialisés en écriture, organisés en Livre.

En mangeant le Livre, où se déposa le bruissement des désirs des générations précédentes qui nous déterminent symboliquement, le sujet s'identifie au groupe qui l'a vu naître, groupe fondamentalement structuré par la religion. En même temps s'opère en lui l'avènement énigmatique de la procréation : l'être-père masculin, le désir féminin.

Ainsi tout homme, à moins d'être totalement fou, s'identifie à un groupe qui lui fournit, avec sa langue, les catégories pour penser et édifier le cadre de son fantasme. Fait trivial et étrange qui conditionne les autres : les individus se rassemblent en communautés, partagent le sentiment de posséder on ne sait quel éther commun. Par temps normal, la chose est si naturelle que ce rapport fondamental passe inaperçu. Mais que se lève l'orage, le lien devient impérieux, paraît justifier la mise en péril de sa vie.

Le rapport problématique de l'individu et du groupe

Pourquoi fallait-il attendre notre siècle et nommément Freud, pour que cette question du groupe et du jeu des identifications qui le structure soit posée ?

Il faut admettre qu'il n'y a question que de ce qui cloche et fait symptôme. Et sans nul doute le rapport de l'individu au groupe est devenu le plus problématique qui soit. Brassage des peuples, mondialisation de l'économie et des cultures ont profondément ébranlé, déstructuré même, les systèmes humains, déchirant jusqu'à sa trame le tissu social. Notre temps, le seul dont nous disposons et devons vivre, s'imprègne du même coup de relents irrespirables.

Le discours de la science

Par sa réflexion sur le narcissisme et le groupe, la psychanalyse, au-delà de sa pratique marquée d'intimité, entretint dès ses premiers pas un dialogue avec l'ensemble de la culture et de la cité.

La cause de ces bouleversements ? Au-delà des péripéties et des conflits idéologiques éternels, leur brusque radicalisation se rattache à l'irruption dans l'histoire des hommes du discours de la science, à son hégémonie toujours plus assurée sur l'économie, qui fait voler en éclats les structures culturelles les mieux établies.

Nous ne faisons ici que reprendre une thèse fondamentale de Lacan : nous sommes sujets de la science et il en résulte un malaise d'un style nouveau et extrême, dont la psychanalyse s'emploie à éponger les méfaits.

Curieuse trajectoire ! Né sous le signe des Lumières, le discours scientifique contredit par ses effets les espoirs des pionniers. Au credo d'universalité qu'il affiche s'opposent les phénomènes de concentration et de ségrégation humaine inouïs, liés au mode de production et qui font le lit du totalitarisme. Par quelle étrange malédiction ? Celle de l'acte qui l'institue.

La révolte contre la science

Le produit de l'opération scientifique sur tout homme, et d'abord sur les savants, est une désubjectivisation : la science renvoie chacun, dans l'angoisse dépressive, à sa vérité dernière, celle d'un petit tas de chair, déchet parmi d'autres.

Devant une telle menace d'annulation, la subjectivité se révolte convulsivement, révolte subjective séduisante d'aspect et pourtant dans son aveuglement porteuse de barbarie. Révolte qui se fige souvent à son point de naissance, à l'individu décidé à manifester son existence, en faire marque, par exemple en choisissant la marge, la déviance. Mais la logique du conflit pousse au-delà.

La résurgence du groupe

Le groupe, malgré les entraves qu'il impose, apparaît vite comme le meilleur bouclier à la subjectivité de ses membres. Le voici recrée, exalté sur ses propres cendres.

Le foisonnement des mouvements, des sectes aux idéologies bariolées, des chapelles, s'inscrit dans cette ligne, porteur de l'étrange fascination suicidaire qu'entraîne toute exaltation narcissique. Cette quête échevelée d'"identités" défaillantes a clairement souligné, avec l'évidence des caricatures, la fonction du Livre dans la structuration des groupes. Pas un qui n'ait son manifeste, son livre canonique : qu'on se souvienne de ces masses considérables brandissant un petit livre, rouge ici, vert ailleurs ! La conquête du pouvoir, sa gestion, ses crises rencontrent toujours l'instance stratégique du Livre.

Le retour du religieux

Mais la révolte subjective s'engage désormais dans un troisième temps. A ces exercices de contrôle des groupes et du Livre, nul n'a meilleur savoir-faire que les vieilles religions. Hier supposées essoufflées, une vigueur nouvelle paraît soudain enfler leurs voiles. Peu à peu mais de plus vite les religions reprennent en main - et en main ferme ! - la chose sérieuse que les pouvoirs laïcs ont conduite à l'impasse : la jouissance.

De Varsovie à Téhéran, ce retour inattendu où la barbarie sait trouver son compte signifie que les grands clergés savent mieux que personne canaliser les torrents de la subjectivité blessée.

La religion n'est pas affaire de conjoncture ou de mode. Elle émerge à la racine du fait humain, depuis qu'il y a des êtres qui parlent, et ne disparaîtra sans doute qu'avec le dernier, elle est l'os de l'inconscient, le compromis qui maintient l'attachement à la mère en obtempérant à la Loi, le frein au meurtre fratricide, la braise qui couve sous la cendre. Vienne le vent des épreuves, la voici flamme brûlante.

Le rôle de la politique  et de la psychanalyse

A l'homogénéisation forcenée qu'impose la science s'oppose ainsi la révolte subjective, avec son retour des groupes et des religions. Sur quel terrain ? Le seul qui compte en ces questions, le politique où chacun se mesure à l'autre à la recherche du compromis le plus favorable pour aborder un nouveau millénaire. Le Livre y  aura-t-il encore sa fonction ?

Devant le déploiement de telles forces, la place du psychanalyste paraît bien dérisoire, précaire, mais aussi précieuse, unique. A son frère humain, malade congénitalement de son humanité, l'homme de l'art freudien propose son recours aux méfaits d'un temps où se révèle au grand jour la pierre angulaire de l'édifice : la folie.

 

 

 

 

 

 

 

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