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Oswald Ducrot, Dire et ne pas dire
Oswald Ducrot, Dire et ne pas dire

Oswald Ducrot, Dire ou ne pas dire, principes de sémantique linguistique, deuxième édition corrigée et augmentée, Hermann, 1972, collection savoir

Oswald Ducrot (Paris, 1930). Linguiste. Après des études à l'École normale supérieure (1949-1954) et l'agrégation de philosophie, il enseigne la philosophie de 1954 à 1963, avant d’entrer au C.N.R.S. comme attaché de recherches et de poursuivre des études de logique mathématique. Il est ensuite directeur d’études suppléant (1968) puis directeur d’études titulaire (1973) à l’École pratique des hautes études en sciences sociales. Il a enseigné en outre comme professeur invité dans de nombreuses universités (en particulier à Campinas, Stuggart, Montréal, Genève et Berlin-Ouest). (source : babelio)

Les premiers travaux d'Oswald Ducrot ont eu pour objet l'histoire de la linguistique, notamment structurale. Il s'est ensuite intéressé à un domaine à l'époque peu exploré : la sémantique. Il tente d'une part d'y intégrer une théorie de l'énonciation qui se dégage de la philosophie analytique anglaise et d'autre part d'instituer une confrontation entre langage et logique qui ne soit pas la réduction de l'un à l'autre, ni non plus la constatation d'une hétérogénéité radicale.

Quatrième de couverture :

"La comparaison, trop commode, du langage avec un code, amène à penser que la fonction fondamentale de la communication linguistique est la transmission d'informations. On est alors conduit à croire que tout ce qui est dit l'est au même titre, avec le même statut d'assertion.

En fait les diverses indications qu'apporte un acte d'énonciation se situent souvent à des niveaux tout à fait différents. Il y a ce dont on entend explicitement informer l'auditeur, mais il y a aussi ce qu'on présente comme un acquis indiscutable dont on fait le cadre du dialogue. Et il y a enfin ce qu'on laisse à l'auditeur le soin de deviner, sans prendre la responsabilité de l'avoir dit.

Une sémantique qui s'en tiendrait au niveau de l'explicite serait totalement artificielle : elle rendrait incompréhensible le discours, l'activité effective accomplie au moyen de la parole. Mais surtout elle défigurerait la langue elle-même : c'est en effet un trait inhérent à la langue et un de ses traits les plus constants et les plus fondamentaux, de permettre aux interlocuteurs d'instaurer entre eux un réseau de rapports implicites."

Citation :

"Dire que les langues naturelles sont des codes, destinés à la transmission de l'information d'un individu à un autre, c'est admettre du même coup que tous les contenus exprimés grâce à elles sont exprimés de façon explicite. Par définition en effet, une information encodée, c'est pour celui qui sait déchiffrer le code, une information manifeste, une information qui se donne comme telle,qui s'avoue, qui s'étale. Ce qui est dit dans le code est totalement dit, ou n'est pas dit du tout.

Or on a bien fréquemment besoin, à la fois de dire certaines choses, et de pouvoir faire comme si on ne les avait pas dites, de les dire, mais de façon telle qu'on puisse refuser la responsabilité de leur énonciation. Il n'est pas dans notre objet, ici, de faire une psychologie ou une sociologie de l'implicite, et d'analyser en détail la fonction de l'implicite dans les relations sociales. Il nous suffit d'en faire voir la nécessité - à laquelle on peut attribuer au moins deux origines théoriquement distinctes. Elle tient d'abord au fait qu'il y a, dans toute collectivité, même dans la plus apparemment libérale, voire libre, un ensemble non négligeable de tabous linguistiques. On n'entendra pas seulement par là qu'il y a des mots - au sens lexicographique du terme - qui ne doivent pas être prononcés, ou qui ne le peuvent que dans certaines circonstances strictement définies. Ce qui importe davantage, vu notre propos, c'est qu'il y a des thèmes entiers qui sont frappés d'interdit et protégés par une sorte de loi du silence (il y a des formes d'activité, des sentiments, des événements, dont on ne parle pas). Bien plus, il y a, pour chaque locuteur, dans chaque situation particulière, différents types d'informations qu'il n'a pas le droit de donner, non qu'elles soient en elles-mêmes objets d'une prohibition, mais parce que l'acte de les donner constituerait une attitude considérée comme répréhensible. Pour telle personne, à tel moment, dire telle chose, ce serait se vanter, se plaindre, s'humilier, humilier l'interlocuteur, le blesser, le provoquer,...etc. Dans la mesure où, malgré tout, il peut y avoir des raisons urgentes de parler de ces choses, il devient nécessaire d'avoir à sa disposition des modes d'expression implicite, qui permettent de laisser entendre sans encourir la responsabilité d'avoir dit." (Oswald Ducrot, Dire et ne pas dire, "implicite et présupposition", p.5-6)

Notes de lecture :

Le présupposé : "Le présupposé, placé au-delà de l'enchaînement du discours, a des chances d'apparaître comme hors de question - puisqu'il est justement ce qu'on refuse de mettre en question. Si l'évidence d'une idée se présente comme l'impossibilité de la mettre en cause, la présupposition d'un certain contenu lui confère une sorte de pseudo-évidence, dans la mesure où elle organise un discours où il ne pourra plus être mis en cause. Ce qui produit "l'évidence" du présupposé, ce n'est donc pas une nécessité logique ou empirique, mais une nécessité interne au discours, une nécessité que le locuteur crée par sa parole même, en instaurant à partir d'elle un discours dont le présupposé constitue la charte." (p.94)

Présupposé :

Ce qui est supposé vrai, préalablement à une action, une démonstration.

Ce qui, dans un énoncé, est une supposition préalable nécessaire à sa validité logique. (Par exemple, l'énoncé Le roi de France est chauve a pour présupposé « Il existe un roi de France » et pour posé « Il est chauve ».)

Oswald Ducrot en donne un premier exemple :

Le rôle de la présupposition dans un sujet de dissertation philosophique 

"Le rapport, publié il y a quelques années, du jury d'un concours de grande école fournit un bon exemple de cette création de "pseudo-évidences de discours", par la présupposition. Le sujet de l'épreuve de philosophie était le suivant : "La justice a-t-elle pour fonction de compenser les inégalités naturelles ?" L'intention des examinateurs, en formulant ainsi la question, était d'inciter les candidats à discuter la notion même d'inégalité naturelle (...) Comme écrit le rapporteur, il s'agissait de "provoquer" les candidats. Provocation, malheureusement sans effet sur les intéressés. Tout en sachant cette notion d'inégalité naturelle contestable, la plupart se sont contentés de présenter, dans l'introduction, quelques réserves ; mais ils ont cru nécessaire ensuite, pour traiter le sujet, de faire comme si, à un certain point de vue, il y avait de telles inégalités, et de chercher quelle est la fonction de la justice à leur égard. cette résignation des candidats poursuit Oswald Ducrot, qui a déçu le jury nous semble illustrer assez clairement le pouvoir des présupposés. Car la question, comportant l'expression "les inégalités naturelles", devait nécessairement, vu la présence d'un article indéfini (des), introduire le présupposé "Il y a des inégalités naturelles". Et il devenait prévisible que cette existence apparaîtrait à de nombreux candidats comme la charte même du discours qui leur était imposé : pour eux, leur copie ne serait réponse à la question posée que si elle admettait l'existence d'inégalités naturelles. D'où l'idée qu'on ne pouvait pas, dans le cadre de l'examen, mettre en cause cette idée, et qu'elle devait, le temps au moins d'une copie, jouer le rôle d'une évidence (ce que les examinateurs demandaient en fait aux candidats, c'était de mettre en pratique la conception socratique de la philosophie, comme subversion du discours naïf. Mais un candidat peut-il se représenter un sujet d'examen comme un discours naïf ?" (p.94-95)

Rôle de la présupposition dans les rapports linguistiques :

"la définition juridique de l'acte de présupposer permet de (...) comprendre que la présupposition joue un rôle de premier plan dans la stratégie des rapports linguistiques, c'est-à-dire, en termes austiniens, que l'acte illocutoire de présupposition soit utilisé à de multiples fins perlocutoires. Si, en effet, le refus des présupposés apparaît nécessairement comme polémique et agressif, il y a beaucoup de situations où le destinataire l'évitera (soit qu'il soit en situation d'infériorité hiérarchique, soit qu'il tienne à ne pas trop "faire monter le ton" de la conversation). Ce dont le locuteur peut profiter pour faire passer dans le discours certaines propositions qui, affirmées directement, seraient plus faciles à mettre en cause."

Oswald Ducrot donne l'exemple de l'interrogatoire policier, du discours politique et des débats radiophoniques ou télévisés. (p.96)

Note : John Langshaw Austin est un philosophe anglais né le 26 mars 1911 à Lancaster et mort le 8 février 1960, appartenant au courant de la philosophie analytique. Il s'est intéressé au problème du sens en philosophie. Représentant majeur de la philosophie du langage ordinaire, sa théorie des actes de langage a été reprise et développée par John Searle et Daniel Vanderveken.

Un acte de langage (ou acte de parole) est un moyen mis en œuvre par un locuteur pour agir sur son environnement par ses mots : il cherche à informer, inciter, demander, convaincre, promettre, etc. son ou ses interlocuteurs par ce moyen.

Cette théorie, liée à la philosophie du langage ordinaire, a été développée par John L. Austin dans Quand dire c'est faire (1962), puis par John Searle. Elle insiste sur le fait qu'outre le contenu sémantique d'une assertion (sa signification logique, indépendante du contexte réel), un individu peut s'adresser à un autre dans l'idée de faire quelque chose, à savoir de transformer les représentations de choses et de buts d'autrui, plutôt que de simplement dire quelque chose (exemple : "Range ta chambre !", "Je te baptise au nom du Père, du Fils et du Saint Esprit", "Je vous déclare unis par les liens du mariage", "je jure de dire la vérité", "je te promets que...", "Je te bénis)/renie !", "sois anathème !") : on parle alors d'un énoncé performatif, par contraste avec un énoncé constatif. Contrairement à ce dernier, il n'est ni vrai ni faux.

illocutoire : La fonction illocutoire d'un acte de langage est, dans la théorie linguistique de John Langshaw Austin, le message convoyé par un énoncé au-delà de son sens immédiat, celui que traduit sa dimension locutoire. Par exemple, le fait, à table, de prononcer la phrase « Est-ce qu'il y a du sel ? » n'a pas pour fonction de s'informer sur la présence (évidente) de sel dans la maison (contenu locutoire de l'énoncé) mais exprime plutôt que l'on voudrait saler son plat (fonction illocutoire) et se traduit généralement par le fait que l'un des convives vous passe la salière, ce qui est la fonction perlocutoire de l'énoncé. Autre exemple : "j'ai froid/Il fait froid ici !" (contenu locutoire) exprime la demande que quelqu'un ferme la fenêtre ou allume le chauffage (fonction illocutoire).

perlocutoire :  La fonction perlocutoire du langage, ou un acte perlocutoire, est l'effet psychologique que produit la phrase sur le récepteur, par contraste avec l'acte illocutoire. La distinction entre illocutoire et perlocutoire provient de la théorie des actes de langage de John Austin (Quand dire, c'est faire), selon laquelle un acte performatif de langage (une promesse, un ordre, etc.) se divise en deux effets distincts : un effet illocutoire, qui consiste en la fonction performative de l'acte de langage au niveau conventionnel (je ne peux promettre, ou baptiser un bateau, que si certaines circonstances, ou normes conventionnelles sont réunies), et un effet perlocutoire, qui désigne l'effet psychologique ressenti par le destinataire (confiance, peur, timidité, etc.). L'acte perlocutoire se distingue ainsi de l'intentionnalité, dans la mesure où l'effet psychologique ressenti par le récepteur ne dépend pas de mon intention signifiante (par exemple, il ne dépend pas de moi que le récepteur ait confiance en ma promesse, ou qu'il se sente insulté quand je l'insulte; mais si je dis : « je promets que... », alors l'acte illocutoire de la promesse a eu lieu, que je veuille, ou non, tenir cette promesse – celle-ci tenant sa valeur non pas de mon intentionnalité, de ma sincérité, mais de la convention selon laquelle affirmer « je promets que... » c'est engager sa parole). L'effet perlocutoire est ainsi celui produit par la production de l'énoncé sur le co-énonciateur (destinataire) ou sur ses actes. Par exemple, suite à la phrase « Il fait un froid de canard », le co-énonciateur se lève et ferme la fenêtre. La fonction perlocutoire se comprend dans l'ensemble acte locutoire et force illocutoire.

"Bien que les utilisations polémiques de la présupposition n'appartiennent pas à la notion elle-même, et ne puissent pas servir à la définir (pas plus qu'un chèque sans provision ne relève de la définition du chèque), leur possibilité nous semble éclairante, dans la mesure où elles exploitent un caractère qui, lui, est essentiel : ce droit, reconnu au locuteur, dans la déontologie linguistique, d'imposer un cadre idéologique à l'échange de paroles dont son énonciation est l'origine, de modeler l'univers du discours." (p.97)

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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