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Jules Verne, Vingt mille lieues sous les mers, commentaire d'un extrait (EAF 2016, séries technologiques)
Jules Verne, Vingt mille lieues sous les mers, commentaire d'un extrait (EAF 2016, séries technologiques)
Jules Verne, Vingt mille lieues sous les mers, commentaire d'un extrait (EAF 2016, séries technologiques)

Jules Verne, Vingt mille lieux sous les mers, Le Livre de Poche, illustrations Alphonse de Neuville, préface de Christian Chelebourg      

Jules Verne, ou Jules-Gabriel Verne sous son nom de naissance, né le 8 février 1828 à Nantes et mort le 24 mars 1905 à Amiens, est un écrivain français dont l'œuvre est, pour la plus grande partie, constituée de romans d'aventures utilisant les progrès scientifiques propres au XIXème siècle.

Vingt mille lieues sous les mers est un roman d'aventures de Jules Verne, paru en 1869–1870. Cette œuvre a fait l'objet de nombreuses adaptations au cinéma, à la télévision ainsi qu'en bande dessinée.

Résumé :

"L'apparition d'une bête monstrueuse en 1866 dans plusieurs mers du globe défraie la chronique. L'animal, rapide, fusiforme et phosphorescent, est responsable de plusieurs naufrages, brisant le bois des navires avec une force colossale. De retour d'une expédition dans le Nebraska, Pierre Aronnax, professeur suppléant au Muséum d'histoire naturelle de Paris, émet l'hypothèse d'un narval géant. Les compagnies d'assurances maritimes menacent d'augmenter leurs prix et demandent que le monstre soit éliminé. Une grande chasse est alors organisée à bord de l’Abraham Lincoln, fleuron de la marine américaine, mené par le commandant Farragut. Aronnax reçoit une lettre du secrétaire de la Marine lui demandant de rejoindre l’expédition pour représenter la France. Le scientifique embarque avec son fidèle domestique flamand, Conseil. A bord, ils font la connaissance de Ned Land, harponneur originaire de Québec. Après des mois de navigation, la confrontation avec le monstre a enfin lieu, et l'Abraham Lincoln est endommagé. Un choc entre le monstre et la frégate projette Aronnax, Conseil et Ned par-dessus bord. Ils échouent finalement sur le dos du monstre, qui n'est autre qu'un sous-marin en tôle armée. Les naufragés sont faits prisonniers et se retrouvent à bord du mystérieux appareil. Ils font alors connaissance du capitaine Nemo, qui refuse de leur rendre la liberté..."

Le Nautilus est le sous-marin de fiction imaginé par Jules Verne pour son roman Vingt mille lieues sous les mers (1869). Le Capitaine Nemo est son commandant. Il s'agit, selon les critères techniques de l'époque de publication du roman, d'un sous-marin très avancé ; car l'électricité, qu'il utilise quotidiennement, n'en est alors qu'à ses balbutiements. Durant une période de sept mois, il couvre la distance de 20 000 lieues (environ 80 000 kilomètres), soit plus de deux fois la circonférence terrestre. Il est tout à la fois un laboratoire de recherche, un musée et un instrument de vengeance. Selon la description de Pierre Aronnax, c'est un vaste quadrilatère, long de 10 mètres, large de 6 mètres et haut de 5 mètres. En effet, quoiqu'il permette la redécouverte de l'Atlantide, et l'atteinte du pôle Sud (supposé entouré d'une mer libre), il est aussi responsable du naufrage de plusieurs navires notamment le Scotia. À la fin du roman, il disparaît au large des îles Lofoten (Norvège) dans un puissant tourbillon marin : le maelström. On le retrouve plus tard dans un autre roman de Jules Verne, L'Île mystérieuse (1874). Le Nautilus est aujourd'hui un symbole de progrès technique, et son nom est aujourd'hui encore très populaire parmi les sous-marins.

La première idée de Jules Verne n'est pas d'inventer un grand sous-marin. L'apparition du Nautilus dans l'imagination de l'écrivain est due, avant tout, à l'isolement voulu de son capitaine, Nemo. En 1867, Jules Verne écrit d'ailleurs à son éditeur, Hetzel : « Il faut que cet inconnu n'ait plus aucun rapport avec l'Humanité dont il s'est séparé. Il n'est plus sur Terre, il se passe de la terre. La mer lui suffit, mais il faut que la mer lui fournisse tout, vêtements et nourriture." (Jules Verne, CorrespondanceL'écrivain décide donc de placer son héros dans les profondeurs de l'océan, et pour cela, il lui faut un bateau submersible. Ainsi commencent à se former dans son esprit les images du futur Nautilus.

Le capitaine Nemo

Après l'écrasement de la mutinerie des Cipayes en Inde et le retour du régime britannique, le prince Dakkar (qui prendra le nom de Nemo), ayant perdu sa femme et ses deux enfants, se retire sur une île lointaine de l'océan Pacifique avec une poignée de personnes qui lui sont restées fidèles. C'est là qu'il conçoit les plans de son futur sous-marin. Afin de conserver l'anonymat, il commande alors à diverses entreprises, dans le monde entier, des pièces différentes de son futur submersible, chaque entreprise ayant reçu les plans sous des noms différents et devant envoyer les pièces en question à des destinataires déguisés. (source : wikipedia)

[Dans son ouvrage de science-fiction, Jules Verne imagine un fabuleux sous­-marin, le Nautilus, conçu et commandé par un étrange personnage, le Capitaine Nemo. Dans cet extrait, ce dernier fait visiter au narrateur, le scientifique Aronnax, les différents espaces de son sous-marin.]

"Je suivis le capitaine Nemo, à travers les coursives1 situées en abord, et j'arrivai au centre du navire. Là, se trouvait une sorte de puits qui s'ouvrait entre deux cloisons étanches. Une échelle de fer, cramponnée à la paroi, conduisait à son extrémité supérieure. Je demandai au capitaine à quel usage servait cette échelle.
« Elle aboutit au canot, répondit-il.
– Quoi ! vous avez un canot ? répliquai-je, assez étonné.
– Sans doute. Une excellente embarcation, légère et insubmersible, qui sert à la promenade et à la pêche.
– Mais alors, quand vous voulez vous embarquer, vous êtes forcé de revenir à la surface de la mer ?
– Aucunement. Ce canot adhère à la partie supérieure de la coque du Nautilus, et occupe une cavité disposée pour le recevoir. Il est entièrement ponté2, absolument étanche, et retenu par de solides boulons. Cette échelle conduit à un trou d'homme percé dans la coque du Nautilus, qui correspond à un trou pareil percé dans le flanc du canot. C'est par cette double ouverture que je m'introduis dans l'embarcation. On referme l'une, celle du Nautilus ; je referme l'autre, celle du canot, au moyen de vis de pression; je largue les boulons, et l'embarcation remonte avec une prodigieuse rapidité à la surface de la mer. J'ouvre alors le panneau du pont, soigneusement clos jusque-là, je mâte3, je hisse ma voile ou je prends mes avirons, et je me promène.
– Mais comment revenez-vous à bord ?
– Je ne reviens pas, monsieur Aronnax, c'est le Nautilus qui revient.
– À vos ordres !
– À mes ordres. Un fil électrique me rattache à lui. Je lance un télégramme4, et cela suffit.
– En effet, dis-je, grisé par ces merveilles, rien n'est plus simple ! »
Après avoir dépassé la cage de l'escalier qui aboutissait à la plate-forme, je vis une cabine longue de deux mètres, dans laquelle Conseil et Ned Land5, enchantés de leur repas, s'occupaient à le dévorer à belles dents. Puis, une porte s'ouvrit sur la cuisine longue de trois mètres, située entre les vastes cambuses6 du bord.
Là, l'électricité, plus énergique et plus obéissante que le gaz lui-même, faisait tous les frais de la cuisson. Les fils, arrivant sous les fourneaux, communiquaient à des éponges de platine une chaleur qui se distribuait et se maintenait régulièrement. Elle chauffait également des appareils distillatoires7 qui, par la vaporisation, fournissaient une excellente eau potable. Auprès de cette cuisine s'ouvrait une salle de bains, confortablement disposée, et dont les robinets fournissaient l'eau froide ou l'eau chaude, à volonté.
À la cuisine succédait le poste de l'équipage, long de cinq mètres. Mais la porte en était fermée, et je ne pus voir son aménagement, qui m'eût peut-être fixé sur le nombre d'hommes nécessité par la manœuvre du Nautilus."

1. Coursive : couloir étroit à l'intérieur d'un navire.
2. Ponté : qui est muni d'un pont.
3. Mâter : installer le mât d'un bateau.
4. Télégramme : message envoyé à distance par télégraphe ou téléphone.
5. Conseil et Ned Land sont deux compagnons d'expédition d'Aronnax.
6. Cambuse : pièce de stockage des réserves de nourriture sur un bateau.
7. Appareil distillatoire : appareil qui permet de purifier l'eau.

Introduction :

Paru en 1869-70 chez l'éditeur Hetzel, Vingt mille lieues sous les mers est un roman d'aventures et d'anticipation de Jules Verne avec une importante dimension scientifique, technologique et psychologique.

Le professeur Pierre Aronnax a été capturé avec son domestique Conseil et le harponneur quebécois Ned Land par l'équipage du sous-marin "Le Nautilus". Dans cet extrait, le capitaine Nemo fait visiter "Le Nautilus" au professeur Aronnax.

Comment ce texte aborde-t-il le thème de la technique ? Nous étudierons dans une première partie la description du sous-marin, puis les relations de pouvoir entre les deux personnages en présence : Nemo et Aronnax et enfin la polyphonie énonciative.

I. La visite du sous-marin

a) Une description itinérante

Le capitaine Nemo, fait visiter le sous-marin Le Nautilus à Aronnax et avec lui au lecteur. Le plan du texte correspond aux différentes parties du sous-marin, dans l'ordre selon lequel Nemo le présente à Aronnax : L'échelle conduisant au canot, une cabine, la cuisine, le poste d'équipage.

Les choses sont vues à travers le regard du professeur Aronnax auquel le lecteur s'identifie.

Les connecteurs spatiaux et temporels organisent conjointement la description itinérante dans le temps et dans l'espace et permettent de "configurer" l'imagination du lecteur.

Les explications du capitaine Nemo montrent qu'il a pensé à tout dans les moindres détails : l'aménagement intérieur, la salle-à-manger, la cuisine, la cambuse, la salle de bains, le poste d'équipage que l'on ne voit pas, mais que l'on peut imaginer... Nemo s'est manifestement posé des questions très concrètes : comment manger, dormir, se déplacer, communiquer... Aronnax est particulièrement intrigué par le canot et la manière dont il est relié au bâtiment principal. Comment le canot peut-il être à la fois autonome (indépendant) et "relié" ? Nemo lui explique qu'ils communiquent grâce au "télégramme" qui était à cette époque-là, le moyen de communication le plus avancé.

b) Le mélange de la technique et du merveilleux

La narration s'appuie sur une dizaine de champs lexicaux organisés autour de l'isotopie de la technique : celui de la marine : ("coursive, "abord", "navire"), de la maison ("cuisine, fourneaux, salle de bains"), des loisirs ("promenade, "pêche", "se promener"), de l'énergie ("électrique", "gaz", "communiquaient"), du mouvement ("suivre", "arriver", "s'ouvrir"), de la fixité (cramponnée", adhérer", "retenu"), des inventions technologiques ("fil électrique", "télégramme", "appareils distillatoires"), de l'obéissance ("servir", "obéissante", "fournir"), de la sécurité ("cloisons étanches", "insubmersible"), du confort ("aménagement", "confortablement"), ainsi que de l'émerveillement ("étonné, grisé", "merveilles", "prodigieuse rapidité").

Le mouvement s'oppose à la fixité, l'émerveillement à la rationalité, la dimension terrestre à la dimension maritime, la sécurité et le confort à l'aventure. La technique garde pour Aronnax une dimension "surnaturelle" ("la fée électricité").

Les phrases déclaratives : "Je suivis le capitaine Nemo, à travers les coursives situées en abord, et j'arrivai au centre du navire.", alternent avec les phrases interrogatives : "Mais comment revenez-vous à bord ?" et les phrases exclamatives : "En effet, dis-je, grisé par ces merveilles, rien n'est plus simple !" La ponctuation expressive souligne la curiosité d'Aronnax et sa stupéfaction.

La simplicité de la structure syntaxique où alternent les propositions indépendantes et la structure binaire principale + subordonnée, est justifiée par la dimension didactique du texte. Il s'agit pour le narrateur (et pour l'auteur) de présenter de la façon la plus simple possible des phénomènes complexes. Les explications données visent à communiquer au lecteur ce sentiment d'admiration devant tant d'évidence et de "simplicité" apparente, que traduit l'exclamation naïve d'Aronnax : "En effet, dis-je, grisé par ces merveilles, rien n'est plus simple !"

c) La personnification de la technique

La description du sous-marin s'appuie sur plusieurs figures de style : périphrases : "une sorte de puits", antithèses : "Je ne reviens pas, Monsieur Aronnax, c'est le Nautilus qui revient.", hyperboles : "prodigieuse rapidité", "rien n'est plus simple", comparaisons hyperboliques : "l'électricité, plus énergique et plus obéissante que le gaz lui-même", répétitions : "A vos ordres ! - A mes ordres".

La personnification des dispositifs technologiques est particulièrement significative : "Là, l'électricité, plus énergique et plus obéissante que le gaz lui-même, faisait tous les frais de la cuisson." - "Les fils, arrivant sous les fourneaux, communiquaient à des éponges de platine une chaleur qui se distribuait et se maintenait régulièrement. Elle chauffait également des appareils distillatoires qui, par la vaporisation, fournissaient une excellente eau potable. Auprès de cette cuisine s'ouvrait une salle de bains, confortablement disposée, et dont les robinets fournissaient l'eau froide ou l'eau chaude à volonté." : l'électricité, la chaleur, les appareils distillatoires, les robinets sont présentés comme les sujets de verbes d'action.

Tout se passe comme si ces dispositifs se déployaient de façon autonome, fonctionnaient en dehors de toute intervention humaine - il n'est pas question par exemple du cuisinier - , ce qui introduit une dimension de merveilleux ("grisé par ces merveilles"), mais aussi une certaine inquiétude chez le lecteur (que se passerait-il si ?...) et l'impression que ce n'est pas vraiment le capitaine Nemo qui dirige le Nautilus.

II. La relation entre les deux personnages :

a) L'émerveillement d'Aronnax

Les deux premières occurrences de l'adversatif "mais" : Mais alors, quand vous voulez vous embarquer, vous êtes forcé de revenir à la surface de la mer ? -  Mais comment revenez-vous à bord ? - expriment la perplexité d'Aronnax qui cherche à comprendre le fonctionnement du canot. Il est enthousiasmé par les explications de Nemo et fasciné par son génie inventif.

Les modalisateurs : "étonné", "excellente", "légère", "insubmersible", "forcé", "aucunement", "entièrement", "absolument", "solides", "prodigieuse", "soigneusement", "à vos ordres !",  "suffit", "grisé", "merveilles", "simple", "enchantés", "énergique", obéissante", "régulièrement", "excellente", "confortablement"... expriment tour à tour l'étonnement, la stupéfaction, l'incrédulité, l'admiration ou la perplexité (la porte fermée à clef) d'Aronnax et l'orgueilleuse assurance de Nemo quant à la solidité, à la sécurité à la fiabilité et à l'efficacité de ses inventions.

Modalisateur, modalisation : Un modalisateur est un indice textuel qui porte la marque de la subjectivité de l'émetteur. La présence de l’émetteur dans son énoncé ne se voit pas qu’à la présence des pronoms liés à cet émetteur (je, nous, mon, notre...). En effet, l’émetteur peut aussi manifester sa subjectivité, en indiquant par des indices ses sentiments ou son avis par rapport à ce qu’il dit, même dans un texte à la 3ème personne. On appelle modalisation l’ensemble de ces indices.

Le texte comporte plusieurs registres ; il est essentiellement didactique, mais le contexte est dramatique : Aronnax, Conseil et Ned Land sont désormais prisonniers du Nautilus. II est aussi tragique : Les trois "naufragés" ne pourront quitter le sous-marin que lorsqu'ils seront morts. Il comporte par ailleurs des aspects tragi-comiques. Le comique vient du fait que le harponneur québécois Ned Land et Conseil, le domestique du professeur Aronnax, vivent dans le présent, ne voient que le bon côté des choses et n'ont pas vraiment conscience de la situation. Ils représentent dans le roman "l'humanité moyenne" à laquelle va la sympathie de l'auteur. Lié à la "polyphonie énonciative", le comique réside également dans les réflexions naïves du professeur Aronnax, voire dans l'évocation de la partie de canotage par Nemo.

Le lyrisme d'Aronnax et le didactisme de Nemo s'opposent au tragique de la situation, autant que le comportement prosaïque de Ned Land et de Conseil.

b) une relation asymétrique

Le capitaine Nemo explique au professeur Aronnax la topologie et le fonctionnement du sous-marin. Il se comporte comme un professeur vis-à-vis d'un élève, voire d'un "confrère" ignorant ce qu'est un sous-marin, mais suffisamment instruit (Aronnax est biologiste) pour comprendre ses explications.

Ni Led Land, ni Conseil, hommes simples et pragmatiques, habités par d'autres désirs - ils jouent dans le roman de Jules Verne le même rôle, mais dédoublé, que Sancho Pança dans le Don Quichotte de Cervantès -  : la liberté, l'aventure véritable, le retour dans leurs foyers (le mot anglais "Land" veut dire "Terre"), ni même les hommes d'équipage ne sont "grisés par ces merveilles" auxquelles ils sont habitués depuis longtemps.

Nemo mêle habilement les explications rationnelles (le réalisme technologique) au merveilleux des contes de fée et cherche à susciter l'enthousiasme d'Aronnax pour justifier, soutenir, voire "ressusciter" la "désirabilité" du monde dans lequel il vit et lui redonner un semblant de sens et d'intérêt. C'est la raison essentielle de l'accueil des "naufragés" qu'il aurait pu tout aussi bien éliminer et de la visite du sous-marin. En vérité, Nemo a besoin de l'admiration d'Aronnax pour "refaire le plein".

c) La pièce interdite

La narration s'appuie sur l'emploi traditionnel des temps verbaux du récit (système du passé) et du dialogue (système du présent, énoncés ancrés dans la situation d'énonciation) : passés simples évoquant des actions à durée déterminée de premier plan, des passés simples introducteurs de paroles, des imparfaits à valeur descriptive, des imparfaits d'habitude et des présents d'énonciation. Le conditionnel passé deuxième forme (Mais la porte en était fermée, et je ne pus voir son aménagement, qui m'eût peut-être fixé sur le nombre d'hommes nécessité par la manœuvre du Nautilus.") introduit une rupture.

Nemo ne montre à Aronnax que ce qu'il veut bien lui montrer. Fortement dysphorique, la troisième occurrence de l'adversatif "mais" : "Mais la porte était fermée et je ne pus voir son aménagement (du poste d'équipage), qui m'eût peut-être fixé sur le nombre d'hommes (en fait, ils sont une vingtaine) nécessité par la manoeuvre du Nautilus") souligne la position d'infériorité d'Aronnax par rapport à Nemo dans le schéma actantiel  de Greimas sur l'axe du savoir.

Cette porte fermée fait penser à Barbe-Bleue : la politesse et les bonnes manières de Nemo dissimulent un terroriste impitoyable. Mais ni le lecteur, ni Aronnax ne peuvent le savoir avec certitude à cet endroit du récit. Ils ne peuvent que se poser des questions : Le sous-marin est-il le monstre marin (un narval géant ?) qui attaque les navires de surface ?...  Si oui, quelles sont les motivations de Nemo ? Pourquoi la porte du poste d'équipage est-elle fermée à clé ?...

III. La polyphonie énonciative :

a) La voix de l'auteur

Le texte comporte  une forte dimension critique : en vertu de la "polyphonie énonciative" : la "voix" de l'auteur souligne la naïveté du narrateur.

Note : Par polyphonie énonciative, il faut entendre la pluralité des modes d'énonciation au sein d'un même récit, qui peuvent se superposer ou se mêler. Voir à ce sujet le commentaire sur ce blog du bal chez le marquis d'Andervilliers extrait de Madame Bovary de Gustave Flaubert.

Les explications de Nemo visent à communiquer au lecteur le même sentiment d'admiration devant tant d'évidence et de "simplicité" qui s'exprime dans l'exclamation enfantine d'Aronnax : "En effet, dis-je, grisé par ces merveilles, rien n'est plus simple !". Mais la voix de l'auteur, en suggérant qu'il y a un "mais", tempère cette impression.

La dimension didactique est intimement liée à la dimension argumentative comme "pragmatique du discours" : Nemo cherche à produire par ses explications un effet sur Aronnax en l'amenant à admirer les "merveilles" qui l'entourent et du même coup son génie créateur, tandis que l'auteur cherche de son côté à mettre le lecteur en garde contre la séduction du créateur et de ses créations.

b) La critique de la technique

Le texte développe l'isotopie de la technique "au service" d'une volonté, essentiellement tournée vers l'action - ou plutôt l'activité, selon la distinction d'Hannah Arendt - comme "aller-retour", répétition, éternel retour. En maîtrisant les risques, la technique limite du même coup la dimension aléatoire et aventureuse de l'existence humaine. Nemo et les hommes d'équipages vivent, au propre et au figuré "en circuit fermé". L'émerveillement d'Aronnax devant les choses s'oppose à l'absurdité de l'existence des hommes. Loin de l'inciter à partager sans réserve cet émerveillement, l'auteur communique au lecteur un sourd sentiment de claustrophobie et d'angoisse.

Il fait sentir que cette sécurité apparente dissimule l'aliénation des hommes, à commencer par Nemo et un danger obscur qui échappe à Aronnax "grisé par ces merveilles". L'aléa n'est pas dans l'incertitude de la vie comme futurition (à-venir), mais dans les dispositifs techniques eux-mêmes comme programmation d'un circuit fermé, d'un bouclage et dans la psychose de Nemo, qui en réalité ne font qu'un dans l'esprit de l'auteur.

A la fin du roman, après que le professeur Aronnax, Ned Land et Conseil ont réussi à s'échapper, le Nautilus disparaît corps et bien, sans que l'on sache exactement comment et pourquoi, comme dans certains accidents d'avion (en fait, le Nautilus réapparaît de façon assez peu vraisemblable dans L'île mystérieuse avec un Nemo sans équipage). Jules Verne a bien compris, à l'aube des temps modernes que la catastrophe n'était pas un "accident", mais faisait partie de l'essence même de la technique.

c) Le canot

On remarque également un décalage "ironique" entre les moyens techniques extraordinaires imaginés et utilisés et le caractère dérisoire des finalités assignées : "je hisse ma voile ou je prends mes avirons et je me promène" - "tout ça pour ça" - qui semble préfigurer la "société des loisirs". Toutefois, la remontée à la surface et la navigation à l'air libre en canot représente sans doute plus qu'un loisir pour Nemo, une nécessité vitale.

C'est à propos de ses "promenades" en canot que Nemo emploie le pronom personnel "je" : "j'ouvre alors le panneau du pont (...) je mâte, je hisse ma voie ou je prends mes avirons, et je me promène", comme s'il échappait l'espace d'une heure ou deux à travers l'activité la plus humble et la plus traditionnelle qui soit : le canotage, à l'omnipotence impersonnelle de la technique : "Je ne reviens pas, Monsieur Aronnax, c'est le Nautilus qui revient"- pour avoir l'illusion d'être un "sujet". Il ressemble un peu à ces enfants de riches qui se lassent des jouets sophistiqués pour s'amuser avec une boîte d'allumettes vide.

Conclusion :

Le capitaine Nemo fait visiter son sous-marin, "Le Nautilus" au professeur Pierre Aronnax, et avec lui au lecteur. Mêlant les explications rationnelles et le merveilleux des contes de fée, Nemo parvient à susciter l'admiration d'Aronnax. Mais en vertu de la "polyphonie énonciative", la "voix" de l'auteur s'amuse de la naïveté lyrique du narrateur.

La lecture de Vingt mille lieues sous les mers comme un roman d'aventures exaltant l'ingéniosité humaine est d'autant plus possible que Jules Verne et son éditeur ont voulu qu'il en soit ainsi car c'est la règle du genre. Les lecteurs, en particulier les plus jeunes, ont spontanément tendance à partager l'émerveillement d'Aronnax. L'auteur fait en effet la part belle aux progrès techniques, à l'imagination, au suspens, au délicieux frisson de la peur,  mais il suggère une autre lecture possible de son roman, car son but n'est pas seulement de nous faire rêver, mais aussi de nous faire réfléchir - et c'est sans doute cet enseignement caché qui résiste le mieux au temps - sur l'asymétrie grandissante entre le "progrès" cumulatif des sciences et des techniques et le développement moral et spirituel aussi bien des individus que de l'humanité prise dans son ensemble. En même temps que le nihilisme et le ressentiment destructeurs des terroristes - comme les terroristes d'aujourd'hui, Nemo a été crée par ceux qu'il combat -, Jules Verne annonce les sous-marins et les voyages vers la lune, mais aussi la "montée aux extrêmes" et les catastrophes écologiques.

 

 

 

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