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William Cavanaugh, Eucharistie-mondialisation
William Cavanaugh, Eucharistie-mondialisation

"Né en 1962, William Cavanaugh enseigne l'ecclésiologie à Chicago. Sa thèse Torture et Eucharistie, publiée en 1998, est à la fois le fruit de son expérience au Chili sous le régime de Pinochet et de ses lectures de de Lubac et de Maritain. Ses thèses se développent dans Eucharistie et mondialisation, d'abord publié en français en 2001. Migration du sacré (Homme nouveau, 2010) ou Comme un hôpital de campagne (DDB, 2016) sont des recueils d'articles qui permettent aussi de saisir les enjeux des thèses de Cavanaugh eu égard aux questions d'actualité. La lecture de Cavanaugh est une source d'inspiration pour les chrétiens qui souffrent de n'être tolérés qu'à condition de se taire.

Dans Eucharistie et mondialisation, William Cavanaugh restitue la genèse de cette "société civile" qui procède à la "sécularisation" en donnant à la "religion" le statut d'une activité parmi d'autres. Comment a été possible ce glissement de sens qui de la religion a fait une corporation parmi d'autres ? L'Etat en effet justifie la prépondérance et l'extension de son pouvoir en montrant du doigt les "religions" comme sources de violence, d'intolérance. Une institution neutre qui répartit le pouvoir sur un territoire serait le sauveur rétablissant la paix civile menacée par les fanatiques. Cette "légende" (tel est le mot de Cavanaugh) est celle que l'on raconte encore, y compris parmi les catholiques de bonne volonté, en dépit des incessants massacres qui ont précipité pendant trois siècles les peuples dans la gueule des Etats. Etranges artisans de paix qui ne se sont développés qu'en se précipitant comme des tigres les uns contre les autres et en captant à leur profit la sacralité dénoncée comme superstition ! Il faut alors retracer l'histoire de cette captation et mettre au jour les racines de cette légende. L'Etat est lié à l'appropriation de l'espace, au dessin d'un territoire à l'intérieur duquel s'exerce un pouvoir sans partage. Si l'Eglise est du temps, l'Etat est de l'espace. Comme la technique, dont il est au fond une manifestation, l'Etat assimile le monde à un espace homogène qu'on peut découper à son usage. Cavanaugh rejoint ici les analyses de Michel Foucault sur la territorialisation comme manifestation du pouvoir. Dans cet espace, l'Etat ayant "le monopole de la force (violence) légitime", selon le mot de Max Weber, toute autorité exercée par un homme sur un autre homme, celle du père, du prêtre, du professeur, doit rendre des comptes à l'Etat.

Or sur le territoire ainsi découpé par la puissance hégémonique de l'Etat, il y avait des occupants. Il faut alors contester leur légitimité en les faisant apparaître comme des résidus archaïques de communautés dépourvues de sens politique. L'Etat développe une politique sur la terre où il se construit, comme il en développera une sur des terres conquises. Communautés, provinces, Eglises, familles, doivent être mises sous contrôle. L'Etat, rappelle opportunément Cavanaugh, loin d'être l'ennemi des individus, est celui des communautés. L'espace public neutralisé serait bien aise au contraire de ne connaître que des individus sans appartenances, sans mémoire et sans loyauté autre que celle que prescrit l'Etat-nation. On peut se rappeler que la France a connu récemment deux ministres de l'Education nationale philosophes de formation : curieusement les deux ont eu la même phrase, 'l'école ne veut connaître que des individus." Chaque enfant, devenu élève, est censé s'arracher aux "préjugés" de sa famille. Si l'on n'est pas en mesure de le hausser à d'autres appartenances, il deviendra un voyou. Ou un terroriste...

On s'efforce ainsi d'aboutir à l'individu dont la mythologie du Contrat Social (Rousseau) prétend partir. A la territorialisation, à la mise en pièces des communautés, il faut en effet ajouter le "grand récit" propre à l'Etat moderne : la genèse d'une société à partir d'individus égaux et sans appartenances. Des individus qui choisissent de vivre ensemble librement et par contrat. Alors que notre histoire, telle qu'elle naît dans la Bible, est celle d'une communion perdue et d'une constante faillite de la royauté temporelle, la mythologie de l'Etat moderne part de la table rase faite d'individus calculateurs, potentiellement en conflit, s'accordant sur un pacte. Depuis Hobbes on sait que l'Etat a besoin d'un fond de guerre civile pour fonder son pouvoir, qui est absolu parce qu'il n'y a rien au-delà.

L'Eglise, elle n'est pas un espace mais une pratique inscrite dans une attente eschatologique. Espérance qu'aucune mythologie du progrès ne vient colmater. Cette pratique est celle du corps mystique du Christ. "Allez dans la paix du Christ", telle est la parole qui achève la liturgie en l'ouvrant sur l'avenir. "J'essaye d'établir, dit Cavanaugh, des relations entre d'une part le dimanche et d'autre part le lundi, en passant par le vendredi. En d'autres termes, des relations entre la vie de l'Eglise - spécialement l'Eucharistie - et la vie de tous les jours. Je veux combler une lacune qui ne devrait pas exister mais qui est bien réelle." (Cité dans D. Sureau, Pour une nouvelle théologie politique, p.140)

(Jean-Noël Dumont, Pour une alternative catholique, "William Cavanaugh", l'Eucharistie comme politique", p.195-199)

 

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