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Bac Philo 2017, série L, commentaire d'un texte de J.-J. Rousseau ("Un auteur célèbre...")
Bac Philo 2017, série L, commentaire d'un texte de J.-J. Rousseau ("Un auteur célèbre...")

Jean-Jacques Rousseau, né le 28 juin 1772 à Genève, mort le 2 juillet 1778 (à 66 ans) à Ermenonville, est un écrivain, philosophe et musicien francophone. Orphelin très jeune, sa vie est marquée par l'errance. Si ses livres et lettres connaissent à partir de 1749 un fort succès, ils lui valent aussi des conflits avec l'Église catholique et Genève qui l'obligent à changer souvent de résidence et alimentent son sentiment de persécution. Après sa mort, son corps est transféré au Panthéon de Paris en 1794.

Le Discours sur l'origine et les fondements de l'inégalité parmi les hommes est un essai du philosophe genevois Jean-Jacques Rousseau publié en 1755. Avec le Contrat Social, il s'agit d'un des ouvrages centraux de la pensée politique de l'auteur. Rousseau y expose sa conception de l'état de nature, de la perfectibilité humaine et y présente la propriété privée comme source de toutes les inégalités.  Le titre de l'œuvre se trouve parfois abrégé en De l'inégalité parmi les hommes ou Discours sur l'origine de l'inégalité dans certaines éditions. Cet essai philosophique fut commencé en 1753 et publié en 1755, en réponse à un sujet de l'Académie de Dijon intitulé : « Quelle est l'origine de l'inégalité parmi les hommes, et si elle est autorisée par la loi naturelle ? » Sa participation au concours est dans la continuité du Discours sur les sciences et les arts pour lequel il avait déjà été primé en 1750 par cette même académie, mais cette fois-ci, il fut autrement critiqué… Notamment par Voltaire dans une lettre datée du 30 août 1755, dans laquelle il écrit : « J'ai reçu, Monsieur, votre nouveau livre contre le genre humain […] On n'a jamais employé tant d'esprit à vouloir nous rendre bêtes, il prend envie de marcher à quatre pattes quand on lit votre ouvrage. » C'était précisément ne pas comprendre l'entreprise de Rousseau, et le statut nouveau qu'une telle entreprise fait porter à la fiction théorique d'un « état de nature », dont la vocation est de permettre la critique sociale en séparant la question de l'origine (en fait) de l'inégalité de celle de son fondement ou plus précisément de son absence de fondement (en droit), tout en ouvrant l'espace d'une distinction explorée plus tard dans le Contrat social entre réalité du pouvoir et autorité légitime. Ce discours a valu à Rousseau une condamnation religieuse de l'Église catholique, qui lui reprochait de nier le péché originel et d'adhérer au pélagianisme. (source : wikipédia)

Pélagianisme (de Pélage ou Pelagus (v. 360-422), moine originaire d'Irlande) : le pélagianisme est une doctrine considérée comme hérétique dans la théologie chrétienne qui considère le libre arbitre de l'Homme comme l'élément déterminant de ses possibilités de perfectionnement et minimise ou nie la nécessité de la grâce et de la rédemation divines.

"Un auteur célèbre*, calculant les biens et les maux de la vie humaine et comparant les deux sommes, a trouvé que la dernière surpassait l’autre de beaucoup et qu’à tout prendre la vie était pour l’homme un assez mauvais présent. Je ne suis point surpris de sa conclusion ; il a tiré tous ses raisonnements de la constitution de l’homme civil : s’il fût remonté jusqu’à l’homme naturel, on peut juger qu’il eût trouvé des résultats très différents, qu’il eût aperçu que l’homme n’a guère de maux que ceux qu’il s’est donnés lui-même, et que la Nature eût été justifiée. Ce n’est pas sans peine que nous sommes parvenus à nous rendre si malheureux. Quand d’un côté l’on considère les immenses travaux des hommes, tant de Sciences approfondies, tant d’arts inventés ; tant de forces employées ; des abîmes comblés, des montagnes rasées, des rochers brisés, des fleuves rendus navigables, des terres défrichées, des lacs creusés, des marais desséchés, des bâtiments énormes élevés sur la terre, la mer couverte de vaisseaux et de matelots ; et que de l’autre on recherche avec un peu de méditation les vrais avantages qui ont résulté de tout cela pour le bonheur de l’espèce humaine, on ne peut qu’être frappé de l’étonnante disproportion qui règne entre ces choses, et déplorer l’aveuglement de l’homme qui, pour nourrir son fol orgueil et je ne sais quelle vaine admiration de lui-même, le fait courir avec ardeur après toutes les misères dont il est susceptible et que la bienfaisante Nature avait pris soin d’écarter de lui."

ROUSSEAU, Discours sur l’origine et les fondements de l’inégalité parmi les hommes, 1755.

*Mauperthuis

1) De quoi parle ce texte ?

2) Quelle est la thèse de Mauperthuis auquel l'auteur fait allusion ?

3) Est-il d'accord avec cette thèse ?

4) Quelle est la thèse de Rousseau (quel correctif apporte-t-il à la thèse de Mauperthuis) ?

5) Quels sont ses arguments ?

6) Quels exemples donne-t-il ?

7) Expliquer la différence entre "l'homme civil" et "l'homme naturel".

8) Quelles sont les deux réalités que l'auteur nous invite à considérer ? En quoi sont-elles "disproportionnées" ?

9) Expliquer : "il eût aperçu que l'homme n'a guère de maux que ceux qu'il s'est donné lui-même."

10) "Ce n'est pas sans peine que nous sommes parvenus à nous rendre si malheureux." : en quoi cette phrase est-elle ironique ? A quelle conception Rousseau s'oppose-t-il ?

Aide à l'explication du texte de Rousseau :

Ce texte parle du rapport entre le progrès humain et le bonheur.

La thèse de l'auteur :

L'homme n'a guère de maux que ceux qu'il s'est donnés lui-même dans l'état de civilisation car dans l'état naturel, la somme des biens de la vie humaine surpasse la somme des maux.

Ses arguments :

1. Mauperthuis a raison d'affirmer que la somme des maux de la vie humaine dépasse la somme des biens. Sa thèse est vraie en ce qui concerne l'homme "à l'état civil" (civilisé), mais fausse en ce qui concerne l'homme à l'état de nature.

2. L'homme n'a guère de maux que ceux qu'il s'est donnés lui-même. (L'homme fait lui-même son propre malheur)

3. Il y a une immense disproportion entre les éclatantes réalisations scientifiques et techniques et le bonheur de l'espèce humaine. (Le "progrès" ne nous rend pas heureux)

4. Cette disproportion (entre le progrès et le bonheur) est due à l'aveuglement et à la vanité de l'espèce humaine.

5. L'homme serait plus heureux s'il était resté à l'état naturel.

Les exemples : 

Rousseau donne comme exemples : "tant de sciences approfondies" (la science pure), "tant d'art inventés" (les arts et les techniques), "tant de forces employées" (l'énergie musculaire des hommes et des animaux l'énergie mécanique), "des abîmes comblés", "des montagnes rasées", "des rochers brisés", "des fleuves rendus navigables", "des terres défrichées", "des lacs creusés", "des marais desséchés", "des bâtiments énormes élevés sur la terre", "la mer couverte de vaisseaux et de matelots".

Tous ces exemples sont empruntés aux réalisations les plus spectaculaires des sciences et des techniques. L'homme exerce son pouvoir sur la nature vierge (les abîmes, les montagnes, les rochers, les fleuves, les terres, les lacs, les marais, la mer), il  lui impose sa marque, il la transforme, il ne se contente pas de ce qui est donné. L'homme, pour parler comme Descartes dans Le discours de la méthode, "se rend comme maître et possesseur de la nature".   

Rousseau établit une différence entre "l'homme civil" et "l'homme naturel", autrement dit entre l'homme à l'état naturel et l'homme civilisé. L'homme à l'état naturel est une fiction forgée par Rousseau pour critiquer la civilisation et les institutions politiques de son temps. L'homme n'est pas un être de nature, comme les pierres, les plantes et les animaux, mais un être de culture, un "animal dénaturé" parce qu'il est un être de langage.

Rousseau nous invite à considérer deux réalités : d'un côté, "les immenses travaux des hommes", d'un autre côté, le bonheur de l'espèce humaine. Il constate une "étonnante disproportion" entre les deux. Les deux réalités sont "disproportionnées" parce que la somme des efforts déployés par l'homme n'a pas abouti au bonheur escompté. 

Rousseau se montre l'héritier de la pensée grecque (Aristote, les Epicuriens, les Stoïciens) qui fait du bonheur le but de la vie humaine. Il renoue également avec l'idée que l'homme doit vivre conformément à la nature et ne pas dépasser la mesure (meden agan = jamais trop).

Héritier de la pensée de Rousseau, Hans Jonas nous incite à prendre conscience de la fragilité de la nature, du "danger provenant de l'avenir" (il nomme cette prise de conscience "heuristique de la peur") et de nos responsabilités vis-à-vis des générations futures.

Le Principe Responsabilité  de Hans Jonas s'ouvre sur un commentaire du choeur d'Antigone de Sophocle dans lequel le dramaturge grec (Vème siècle avant J.-C.) s'émerveille des "capacités humaines" et recommande la prudence. Ce que Sophocle évoquait avec émerveillement, mais non sans un certain effroi (la domination de l'homme sur la nature, "la plus ancienne des divinités") s'est entièrement réalisé et dans des proportions inouïes que les Anciens ne pouvaient pas imaginer.

C'est Mauperthuis et non Rousseau qui "calcule" et compare la somme des maux et des biens de la vie humaine. La notion de "bonheur" étant difficilement quantifiable, sauf à réduire, comme le fait Bentham, le bonheur au plaisir, Rousseau suggère que les facultés intellectuelles et pratiques de l'homme ne se sont pas développées au même rythme que ses facultés morales et spirituelles et qu'il est donc dépassé par le "progrès".

Selon Rousseau, l'homme est responsables de ses maux, ils se "les est donné lui-même". L'homme aurait pu rester à l'état de nature, il a voulu s'arracher à la nature "par aveuglement", par orgueil ou par vanité. On remarque que le mot "Nature" est écrit avec une majuscule. Rousseau personnifie la nature. Il en fait une sorte de divinité providentielle : "les misères que la bienfaisante Nature avait pris soin d'écarter de lui".

Dans la pensée de Rousseau, la Nature remplace à la fois le Dieu des théologiens catholiques et le mythe du paradis perdu. On retrouve également chez lui la notion judéo-chrétienne de "péché originel", qui n'est pas la désobéissance à Dieu, comme dans le mythe de la Genèse, mais l'éloignement de la Nature.

"Ce n'est pas sans peine que nous sommes parvenus à nous rendre si malheureux" : Rousseau ne dit pas que l'homme recherche volontairement le malheur, mais il constate, non sans ironie, que les efforts considérables qu'il déploie pour s'éloigner de la Nature le rendent malheureux. Il met ainsi en évidence un paradoxe : en transformant la Nature, en nous vouant corps et âme au "progrès", nous cherchons à améliorer la condition humaine,  à être plus heureux, mais nous aboutissons au résultat inverse.

Rousseau s'oppose dans ce texte à la croyance, "aveugle" ("on ne peut que déplorer l'aveuglement de l'homme") au progrès que partagent la plupart des autres philosophes des Lumières (Voltaire, Diderot, d'Alembert...)

Même si l'idée d'un "homme naturel" est contestable (et en réalité Rousseau lui-même n'y a jamais vraiment cru), l'intérêt philosophique de ce texte réside dans l'interrogation sur le sens du "progrès".

La question n'est pas tant de retourner à un hypothétique état de nature, mais à nous interroger sur le but de la volonté de puissance (la "volonté de volonté" dit Nietzsche) qui est à l'oeuvre dans la civilisation. Force est de constater que cette "volonté de volonté" relève du "nihilisme" (du latin "nihil" = rien), c'est-à-dire, comme le montre Rousseau, d'une activité dénuée de but véritable et  de sens.

L'interrogation de Rousseau rejoint ainsi la distinction que fait Claude Levi-Strauss entre la "culture" et la "civilisation".

Claude Levi-Strauss, explique qu'une société se déploie dans deux dimensions : la civilisation (l'agriculture, l'industrie, la production, la consommation...) et la culture (la création artistique, la spiritualité, l'éthique, la vie de l'esprit, la connaissance, l'étude...) Le statut de la science est ambigu. Inséparable de la technique, elle se tient à l'intersection des deux sphères.

Dans les sociétés "primitives" que l'on appelle aujourd'hui "premières", la dimension civilisationnelle est contenue dans d'étroites limites.

Levi-Strauss appelle ces sociétés des "sociétés froides" et les compare à des horloges : elles ont une conception cyclique du temps, ignorent la notion d'Histoire et de "progrès", mais aussi le désordre imprévu et la "lutte des classes".

Dans les sociétés dites "avancées" comme la nôtre - Claude Levi-Strauss les compare à des " machines à vapeur " - celle qui a tendance à s'étendre, pour le meilleur et pour le pire, sur toute la surface de la planète, la dimension civilisationnelle l'emporte et génère ce que Levi-Strauss appelle de "l'entropie", c'est-à-dire une tendance à toutes sortes de phénomènes inextricablement positifs et négatifs : le confort, l'accroissement de la durée de la vie humaine, les progrès de la médecine, mais aussi l'envie, le désordre, la pollution, l'exploitation de l'homme par l'homme...

 Dans les sociétés primitives, on peut dire que la sphère de la culture (essentiellement la religion et ce que nous appelons "l'art" : les masques, la danse...) englobe pratiquement la sphère de la civilisation. Levi-Strauss montre avec l'exemple de la caste des forgerons à quel point ces civilisations sont attentives à ne pas laisser "l'économie" se détacher de la culture.

Il explique que si nous voulons continuer à avancer dans la voie que nous avons "choisie", sans nous détruire, nous devons apprendre à gérer cette "entropie" en la transférant positivement" dans la culture.

Les hommes de science, les artistes, les créateurs, ceux que l'on appelle parfois dédaigneusement les "intellectuels" peuvent jouer un rôle dans la régulation de l'entropie. Cette exigence ne date pas d'hier, on le trouve déjà dans La République de Platon.

Ce rôle fondamental a tendance à disparaître, la culture à être  "absorbée" et transférée négativement du côté de la civilisation.

Au début de l'année 2005, lors d'une de ses dernières apparitions à la télévision française Levi-Strauss déclare, reprenant en des termes très proches un sentiment qu'il avait déjà exprimé en 1972 (entretien avec Jean José Marchand et en 1984 avec Bernard Pivot) : « Ce que je constate : ce sont les ravages actuels ; c'est la disparition effrayante des espèces vivantes, qu'elles soient végétales ou animales ; et le fait que du fait même de sa densité actuelle, l'espèce humaine vit sous une sorte de régime d'empoisonnement interne - si je puis dire - et je pense au présent et au monde dans lequel je suis en train de finir mon existence. Ce n'est pas un monde que j'aime."

Ce constat n'est guère différent, à trois siècles de distance, de celui que faisait Rousseau, à ceci près que les inconvénients du "progrès" n'ont fait qu'augmenter. On peut donc considérer qu'à beaucoup d'égards la pensée de Rousseau est toujours d'actualité.

 

 

 

 

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