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Bac Philo 2017, série ES, commentaire d'un texte de Hobbes ("Etant donné qu'il n'existe pas au monde de République où...")
Bac Philo 2017, série ES, commentaire d'un texte de Hobbes ("Etant donné qu'il n'existe pas au monde de République où...")

Thomas Hobbes (5 avril 1588 à Westport, Angleterre – 4 décembre 1679à Hardwick Hall, dans le Derbyshire, en Angleterre) est un philosophe anglais. Son œuvre majeure, le Léviathan, eut une influence considérable sur la philosophie politique moderne, par sa conceptualisation de l'état de nature et du contrat social, conceptualisation qui fonde les bases de la souveraineté. Quoique souvent accusé de conservatisme excessif (par Arendt et Foucault notamment), ayant inspiré des auteurs comme Maistre et Schmitt, le Léviathan eut aussi une influence considérable sur l'émergence du libéralisme et de la pensée économique libérale du XXe siècle, et sur l'étude des relations internationales et de son courant rationaliste dominant : le réalisme.

Le Léviathan, ou Traité de la matière, de la forme et du pouvoir d'une république ecclésiastique et civile, est une œuvre écrite par Thomas Hobbes, publiée en 1651, qui constitue un des livres de philosophie politique les plus célèbres. Il tire son titre du monstre biblique. Classique de la théorie du contrat social, aux côtés des œuvres notamment de Grotius, Locke ou Rousseau, cet ouvrage traite de la formation de l'État et de la souveraineté. Le Léviathan est divisé en quatre parties : « De l'homme », qui traite notamment de l'état de nature ; « De l'État », qui traite de la formation de ce dernier et des lois civiles (ou droit positif) ; « De l'État chrétien » ; et « Du royaume des ténèbres » (source : wikipedia)

Le texte proposé aux élèves :

"Étant donné […] qu’il n’existe pas au monde de République où l’on ait établi suffisamment de règles pour présider à toutes les actions et paroles des hommes (car cela serait impossible), il s’ensuit nécessairement que, dans tous les domaines d’activité que les lois ont passés sous silence, les gens ont la liberté de faire ce que leur propre raison leur indique comme étant le plus profitable. Car si nous prenons la liberté au sens propre de liberté corporelle, c’est-à-dire le fait de ne pas être enchaîné, ni emprisonné, il serait tout à fait absurde, de la part des hommes, de crier comme ils le font pour obtenir cette liberté dont ils jouissent si manifestement. D’autre part, si nous entendons par liberté le fait d’être soustrait aux lois, il n’est pas moins absurde de la part des hommes de réclamer comme ils le font cette liberté qui permettrait à tous les autres hommes de se rendre maîtres de leurs vies. Et cependant, aussi absurde que ce soit, c'est bien ce qu’ils réclament ; ne sachant pas que les lois sont sans pouvoir pour les protéger s’il n’est pas un glaive entre les mains d’un homme (ou de plusieurs), pour faire exécuter ces lois. La liberté des sujets ne réside par conséquent que dans les choses que le souverain, en réglementant les actions des hommes, a passées sous silence, par exemple la liberté d’acheter, de vendre, et de conclure d’autres contrats les uns avec les autres ; de choisir leur résidence, leur genre de nourriture, leur métier, d’éduquer leurs enfants comme ils le jugent convenable et ainsi de suite."

HOBBES, Léviathan (1651)

1) De quoi est-il question dans ce texte ?

2) Quelle est la thèse de l'auteur ?

3) Les règles (lois) envisagent-elles, selon Hobbes, "toutes les actions et les paroles des hommes" ?

4)  Quelle conséquence en tire-t-il ?

5) Quels sont, selon Hobbes, les trois sens du mot "liberté" ?

6) A quelle conception de la liberté l'auteur s'oppose-t-il ?

7) Pourquoi est-il absurde de réclamer la liberté d'être soustrait aux lois ?

8) Hobbes sépare-t-il  le pouvoir législatif du pouvoir exécutif ?

9) En quoi réside la liberté des sujets ?

1. Le thème du texte :

Le texte traite du rapport entre la liberté et la loi.

2. La thèse de l'auteur :

La raison commune incarnée par la loi enjoint aux hommes de renoncer à exercer leurs intérêts personnels, mais la raison individuelle qui ne peut et ne doit s'exercer que dans les domaines que la loi a passé sous silence, peut s'exercer au profit de l'intérêt personnel des hommes auquel ils ont renoncé par ailleurs, dans les domaines prévus par la loi.

3. Ses arguments :

a) Le législateur est incapable de prévoir toutes les actions et les paroles des hommes.

b) Il est absurde de réclamer une liberté que l'on a, la liberté de mouvement.

c) Il est absurde de réclamer une liberté que l'on n'a pas, celle de se soustraire aux lois.

d) La législation, assortie du pouvoir exécutif,  a pour fonction de protéger les sujets (les uns des autres).

Selon Hobbes, les lois n'envisagent pas toutes les actions et toutes les paroles possibles des hommes "car ce serait impossible".

Même s'il était, à la rigueur, possible (comme c'est le cas dans les sociétés réglementées de droit écrit comme la nôtre) d'envisager presque toutes les actions et toutes les paroles possibles, Hobbes dirait sans doute qu'il ne serait pas souhaitable, de le faire.

La conséquence de l'impossibilité pour le législateur de prévoir toutes les actions et toutes les paroles possibles des hommes (des sujets vivant au sein de la même "République") est que les gens ont le droit de faire ce qu'ils veulent dans les domaines qui ne sont pas prévus par la loi.

Hobbes distingue la raison commune, c'est-à-dire les lois de la République - le mot "République" ne doit pas être pris au sens moderne, mais au sens latin de "res publica", littéralement la "chose publique", l'Etat - et la raison individuelle. Il précise que la raison individuelle a la capacité de juger de ce qui est le plus "profitable".

La raison commune incarnée par la loi, enjoint donc aux hommes de renoncer à exercer leurs intérêts personnels, mais la raison individuelle qui ne peut et ne doit s'exercer que dans les domaines que la loi a passé sous silence, peut s'exercer au profit de l'intérêt personnel des hommes auquel ils ont renoncé par ailleurs dans les domaines prévus par la loi.

Le mot "liberté" a deux sens dans ce texte (auxquels s'ajoute un troisième que nous verrons plus loin) :

1. La liberté corporelle que nous appellerions la "liberté de mouvement", celle  de n'être ni enchaîné, ni emprisonné.

2. La liberté de se soustraire ou d'être soustrait aux lois

Hobbes considère que les hommes jouissent de la première de ces libertés : la liberté de mouvement et qu'il est absurde de crier pour l'obtenir, mais il ne semble pas envisager le cas de ceux qui n'en jouissent pas et sont emprisonnés de façon injuste ou arbitraire.

Il s'oppose à la conception selon laquelle la liberté consiste à faire ce que l'on veut, que Descartes appelle la "liberté d'indifférence". Pour Hobbes, comme pour Rousseau (Le Contrat social), la véritable liberté consiste à être soumis aux lois et non à s'y soustraire.

Il est doublement absurde, selon Hobbes de réclamer la liberté d'être soustrait aux lois. Premièrement parce que la liberté consiste précisément à se soumettre aux lois et deuxièmement parce que la liberté de ne pas se soumettre aux lois "permettraient à tous les autres hommes  de se rendre maître de leurs vies".

En d'autres termes, je ne peux demander la liberté de ne pas me soumettre aux lois, ni pour moi-même car dès lors je cesserais d'être libre, ni pour les autres car j'autoriserais alors les autres à disposer de moi.

L'absence de loi caractérise, pour Hobbes l'état de nature où des individus isolés cherchent à assouvir leur intérêt personnel et vivent dans la peur les uns des autres, car personne n'est alors assez fort pour défendre sa propre vie.

Pour échapper à la peur d'être tué dans cet univers du "chacun pour soi" d'avant le contrat, où "l'homme est un loup pour l'homme", les hommes vont décider "librement" de confier le monopole de la violence légitime au Souverain (le Léviathan) et de se soumettre à une même loi, en renonçant à la satisfaction de leurs intérêts personnels.

Et cependant, aussi absurde que ce soit, c'est bien ce qu’ils réclament ; ne sachant pas que les lois sont sans pouvoir pour les protéger s’il n’est pas un glaive entre les mains d’un homme (ou de plusieurs), pour faire exécuter ces lois : Hobbes définit la liberté comme l'obéissance aux lois, mais il ne distingue pas entre le pouvoir législatif, le pouvoir judiciaire et le pouvoir exécutif, comme le fait Montesquieu dans L'esprit des Lois, pas plus qu'il ne sépare le pouvoir spirituel du pouvoir temporel (césaro-papisme). Il rejoint le point de vue de Pascal sur la justice  dans Les Pensées :  "La justice sans la force est impuissante, la force sans la justice est tyrannique, la justice sans la force est contredite, parce qu'il y a toujours des méchants."

Les lois ne peuvent protéger efficacement les hommes que dans la mesure où un ou plusieurs d'entre eux sont investis du pouvoir de faire appliquer les lois : les soldats et les juges. Le "glaive" symbolise ce pouvoir, comme la balance symbolise la justice.

Il est donc aussi absurde de vouloir la force sans la justice (la tyrannie) que la justice sans la force (la guerre de tous contre tous).

Nous avons vu qu'il existait pour Hobbes deux formes de liberté : la liberté de faire ce que l'on veut et une liberté paradoxale : l'obéissance aux lois.

Il en existe, selon lui, une troisième, peut-être la plus authentique parce qu'elle n'est pas soumise à l'empire de la peur : la liberté de faire tout ce que les lois n'ont pas prévu : "La liberté des sujets ne réside que dans les choses que le souverain, en réglementant les actions des hommes, à passées sous silence..."

En d'autres termes, les hommes ne sont libres que dans la mesure où ils obéissent aux lois, mais ils sont libres de n'obéir qu'à eux-mêmes, "de faire ce que leur propre raison leur indique comme étant le plus profitable" dans les domaines d'activité que le législateur n'a pas mentionné.

Hobbes ajoute donc des correctifs à une conception qui pourrait sembler particulièrement contraignante de la loi. Premièrement la loi ne peut pas ou ne veut pas prévoir tous les cas de figure possible. Deuxièmement, la loi étant incapable ou non désireuse de tout prévoir, les individus ont le droit  de suivre leur propre raison et non la raison commune et de réaliser leurs intérêts particuliers dans les domaines qu'elle ne prévoit pas.

Il donne des exemples de domaines où cette liberté individuelle est susceptible de s'exercer : "la liberté d'acheter, de vendre, et de conclure d'autres contrats les uns avec les autres ; de choisir leur résidence, leur genre de nourriture, leur métier, d'éduquer leurs enfants comme ils le jugent convenable et ainsi de suite."

Hobbes ne précise pas à quel degré la liberté individuelle peut s'exercer dans ces différents domaines. De nos jours, "la libre circulation des hommes et des marchandises" au sein de l'Union européenne s'accompagne d'une réglementation commerciale concernant notamment la conformité des produits aux normes européennes. La France admet la liberté d'enseignement, mais sous certaines conditions, les parents peuvent éduquer librement leurs enfants, mais dans certaines limites fixées par la loi, etc.

La thèse de Hobbes peut sembler contradictoire : Hobbes  préconise d'un côté la soumission des individus à la loi commune et la renonciation à leurs intérêts particuliers qui prévalaient avant le contrat social et qui entraînaient la guerre civile (la guerre de tous contre tous).

Mais d'un autre côté, il ménage une possibilité pour ces mêmes intérêts particuliers, de s'exercer en toute légalité dans certains domaines  : le commerce, le choix d'un métier, le mode d'éducation des enfants, le logement, la nourriture... 

Il y aurait donc, selon Hobbes, des intérêts particuliers qui menacent la paix civile et d'autres qui ne lui sont pas nuisibles, voire qui contribuent à la favoriser, à commencer par le commerce.

On peut donc comprendre, à la lumière de ce texte, que Hobbes ait pu influencer des courants de pensée aussi différents que le libéralisme et le conservatisme.

Mais certains penseurs comme Simone Weil ou Hannah Arendt ont contesté la conception de Hobbes de la liberté comme soumission des individus aux lois du "gros animal" social et préconisé une autre conception de la liberté comme plein exercice par les hommes de leur droits et de leurs devoirs de citoyens et non de "sujets" ou de "consommateurs".

Par ailleurs, on peut constater que le système que préconise Hobbes où coexistent une obéissance total au "Souverain" et une certaine liberté individuelle dans certains domaines, est aujourd'hui en vigueur dans des pays comme la Chine ou la Russie, où la liberté d'entreprendre s'accommode de l'absence de réelles libertés démocratiques.

On peut se demander dans quelle mesure nos démocraties occidentales ne tendent pas à évoluer vers ce type de régime mais en inversant les paramètres. Ce n'est pas le pouvoir politique qui investit les autres domaines en laissant une place plus ou moins grande aux intérêts privés, comme chez Hobbes, mais les intérêts privés (fonds de pension, transnationales, lobbies, agences de notation, banques...) qui investissent le domaine du politique.

Dans le premier cas, le pouvoir de l'oligarchie financière et économique est (plus ou moins) contenu par un régime politique autoritaire (dont les représentants font du reste eux-mêmes partie de l'oligarchie), tandis que les citoyens sont transformés en "sujets".

Dans le second, l'oligarchie tend à exercer directement le pouvoir politique à travers les médias et les hommes politiques eux-mêmes, au sein d' un régime "libéral" qui transforme les citoyens en "consommateurs".

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