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EAF du Bac 2017, séries S et ES, explication d'un extrait de Barrage contre le Pacifique de Marguerite Duras (travail préparatoire)

Un barrage contre la Pacifique est un roman de Marguerite Duras paru en 1951.

Marguerite Duras — nom de plume de Marguerite Donnadieu — est une écrivaine, dramaturge, scénariste et réalisatrice française, née le 4 avril 1914 à Gia Định (près de Saïgon), alors en Indochine française et morte le 3 mars 1996 à Paris. Par la diversité et la modernité de son œuvre, qui renouvelle le genre romanesque et bouscule les conventions théâtrales et cinématographiques, elle est un auteur important de la seconde moitié du xxe siècle, quelles que soient les critiques qui aient pu être adressées à ses œuvres.

Texte B : Marguerite Duras, Un barrage contre le Pacifique, Deuxième partie, extrait (1951).

[L’action se situe en Indochine, péninsule d’Asie du Sud-Est, dans les années 1920. La famille de Suzanne, l’héroïne du roman, mène une existence misérable. Désœuvrée et livrée à elle-même, Suzanne erre dans les quartiers de la ville à la recherche de son frère Joseph.]

[…] Elle ne trouva pas Joseph, mais tout à coup une entrée de cinéma, un cinéma pour s’y cacher. La séance n’était pas commencée. Joseph n’était pas au cinéma. Personne n’y était, même pas M. Jo1.

Le piano commença à jouer. La lumière s’éteignit. Suzanne se sentit désormais invisible, invincible et se mit à pleurer de bonheur. C’était l’oasis, la salle noire de l’après-midi, la nuit des solitaires, la nuit artificielle et démocratique, la grande nuit égalitaire du cinéma, plus vraie que la vraie nuit, plus ravissante, plus consolante que toutes les vraies nuits, la nuit choisie, ouverte à tous, offerte à tous, plus généreuse, plus dispensatrice de bienfaits que toutes les institutions de charité et que toutes les églises, la nuit où se consolent toutes les hontes, où vont se perdre tous les désespoirs, et où se lave toute la jeunesse de l’affreuse crasse d’adolescence.

C’est une femme jeune et belle. Elle est en costume de cour. On ne saurait lui en imaginer un autre, on ne saurait rien lui imaginer d’autre que ce qu’elle a déjà, que ce qu’on voit. Les hommes se perdent pour elle, ils tombent sur son sillage comme des quilles et elle avance au milieu de ses victimes, lesquelles lui matérialisent son sillage, au premier plan, tandis qu’elle est déjà loin, libre comme un navire, et de plus en plus indifférente, et toujours plus accablée par l’appareil immaculé de sa beauté2. Elle voyage. C’est au carnaval de Venise que l’amour l’attend. Il est très beau l’autre. Il a des yeux sombres, des cheveux noirs, une perruque blonde, il est très noble. Avant même qu’ils se soient fait quoi que ce soit on sait que ça y est, c’est lui. C’est ça qui est formidable, on le sait avant elle, on a envie de la prévenir. Il arrive tel l’orage et tout le ciel s’assombrit. Après bien des retards, entre deux colonnes de marbre, leurs ombres reflétées par le canal qu’il faut, à la lueur d’une lanterne qui a, évidemment, d’éclairer ces choses-là, une certaine habitude, ils s’enlacent. Il dit je vous aime. Elle dit je vous aime moi aussi. Le ciel sombre de l’attente s’éclaire d’un coup. Foudre d’un tel baiser. Gigantesque communion de la salle et de l’écran. On voudrait bien être à leur place. Ah ! comme on le voudrait. […]

1. M. Jo : un jeune Chinois, amoureux de la jeune fille. 
2. L’ensemble de ses qualités physiques proches de la perfection.

L'oeuvre : Barrage contre le Pacifique, roman paru en 1951

L'auteur : Marguerite Duras, nom de plume de Marguerite Donnadieu, écrivaine, dramaturge, scénariste et réalisatrice française, née de 4 avril 1914 à Gia Dinh (près de Saïgon), alors en Indochine française et morte le 3 mars 1996 à Paris.

Le thème du passage : Suzanne se réfugie dans une salle de cinéma où elle assiste à la projection d'un film d'amour. Elle évoque ses sentiments et ses émotions.

La situation du passage :

Suzanne, l'héroïne du roman,  erre dans les quartiers de Saïgon à la recherche de son frère Joseph.

Le genre du texte :

Extrait de roman à caractère autobiographique. L'auteur, Marguerite Duras a mis beaucoup d'elle même dans le personnage de Suzanne, mais n'est pas tout à fait Suzanne. On parle d' "autofiction".

Les registres :

Lyrique : la narratrice évoque les sentiments et les émotions de l'héroïne : "Suzanne se sentit désormais invisible, invincible et se mit à pleurer de bonheur", "C'était la nuit (...) plus consolante que toutes les vraies nuits", "on ne saurait rien lui imaginer d'autre", "C'est ça qui est formidable, on le sait avant elle et on a envie de la prévenir", "On voudrait bien être à leur place. Ah ! comme on le voudrait. (noter la relation entre le registre lyrique et la ponctuation expressive)

Pathétique : "la nuit où se consolent toutes les hontes, où vont se perdre tous les désespoirs, et où se lave toute la jeunesse de l'affreuse crasse de l'adolescence"

Ironique : "Il est très beau l'autre. Il a des yeux sombres, des cheveux noirs, une perruque blonde, il est très noble" - "Après bien des retards, entre deux colonnes de marbre, leurs ombres reflétées par le canal qu'il faut, à la lueur d'une lanterne qui a, évidemment d'éclairer ces choses-là, une certaine habitude, ils s'enlacent."

Argumentatif et didactique : la narratrice fait l'apologie du cinéma populaire et explique, non sans ironie, les raisons de son succès.

Le point de vue narratif :

Les choses sont vues à travers le regard de Suzanne au point de vue interne (homodiégétique), mais aussi à travers le point de vue de la narratrice qui porte un jugement attendri, mais un peu ironique sur le personnage (et peut-être sur elle-même, à plusieurs dizaines d'années de distance, entre le moment vécu et le temps de l'écriture). On parle de "polyphonie énonciative". 

Les types de textes : 

Narratifs : "Elle ne trouva pas Joseph, mais tout à coup une entrée de cinéma, un cinéma pour s'y cacher", "Les hommes se perdent pour elle, ils tombent sur son sillage comme des quilles et elle avance au milieu de ses victimes..."

Descriptifs : "C'est une femme jeune et belle. Elle est en costume de cour.", "Il est très beau l'autre. Il a des yeux sombres, des cheveux noirs, une perruque blonde"

Dialogue (au style indirect): "il dit je vous aime. Elle dit je vous aime moi aussi"

Discours indirect libre : "Joseph n'était pas au cinéma. Personne n'y était, même pas M. Jo." (les pensées du personnage sont rapportées sous forme de récit sans verbes introducteurs de parole)

Les champs lexicaux :

L'obscurité : "s'éteignit", "noire", "nuit" (7 fois)

La sécurité : "s'y cacher", "invisible", "invincible"

La bienfaisance : "bonheur", "oasis", "démocratique", "égalitaire", "ravissante", "consolante", "tous", "offerte", "généreuse", "bienfaits", "charité, "églises", "se consoler"

La beauté : "jeune", "belle", "beauté", "beau"

La fatalité : "se perdre", "tomber", "quilles", "victimes", "indifférente"

Les figures de style :

Anaphores : "une entrée de cinéma, un cinéma pour s'y cacher" (symploque), "la nuit noire de l'après-midi, la nuit des solitaires, la nuit artificielle et démocratique, la grande nuit égalitaire du cinéma, plus vraie que la vraie nuit, plus ravissante, plus consolante que toutes les vraies nuits, la nuit choisie, ouverte à tous, offerte à tous (...), la nuit où se consolent toutes les hontes..."

Hyperboles (comparatifs de supériorité) : "Suzanne se sentit désormais invincible", "c'était l'oasis", "la nuit égalitaire et démocratique, la grande nuit égalitaire du cinéma, plus vraie que la vraie nuit, plus ravissante, plus consolante que toutes les vraies nuits, la nuit choisie, ouverte à tous, offerte à tous, plus généreuse, plus dispensatrice de bienfaits que toutes les institutions de charité et que toutes les églises, la nuit où se consolent toutes les hontes, où vont se perdre tous les désespoirs, et où se lave toute la jeunesse de l'affreuse crasse de l'adolescence.", "Foudre d'un tel baiser", "Gigantesque communion de la salle et de l'écran"

Métaphores : "C'était l'oasis", "Foudre d'un tel baiser" (le baiser est comparé à la foudre par référence à la métaphore lexicalisée "coup de foudre"), "le ciel sombre de l'attente s'éclaire d'un coup"

Métaphore filée : "Les hommes se perdent pour elle, ils tombent sur son sillage comme des quilles et elle avance au milieu de ses victimes, lesquelles lui matérialisent son sillage, au premier plan, tandis qu'elle est déjà loin, libre comme un navire et de plus en plus accablée par l'appareil immaculé de sa beauté"

Comparaisons : "les hommes (...) sombrent sur son sillage comme des quilles", "libre comme un navire", "il arrive tel l'orage et tout le ciel s'assombrit"

Allégorie : "C'est au carnaval de Venise que l'amour l'attend"

Hypotypose (variété de description qui fait littéralement "voir" au lecteur ce que l'on décrit) : "Depuis : "C'est une femme jeune et belle" jusqu'à "s'éclaire tout d'un coup". L'effet de "visualisation" de l'hypotypose est renforcé par l'emploi du présent de caractérisation et de narration.

Hyperbate : "Après bien des retards, entre deux colonnes de marbre, leurs ombres reflétées par le canal qu'il faut, à la lueur d'une lanterne qui a, évidemment, d'éclairer ces choses-là, une certaine habitude, ils s'enlacent."

Note : L’hyperbate (substantif féminin), du grec huper (« au-delà, au-dessus ») et bainein (« aller ») soit huperbatos (« inversion »), est une figure de style qui consiste à séparer deux mots normalement assemblés en intercalant un ou plusieurs autres mots ; c'est le fait de prolonger la phrase, par ajout d'un élément qui se trouve ainsi déplacé. L'hyperbate est souvent une forme de mise en relief de mots, rejetés en fin de phrase, comme déplacés ainsi en dislocation.

Stéréotypes, clichés, poncifs :  "C'était une femme jeune et belle. Elle est en costume de cour", "C'est au carnaval de Venise que l'amour l'attend", "Il est très beau l'autre. Il a des yeux sombres, des cheveux noirs, une perruque bonde, il est très noble", "ils s'enlacent. Il dit je vous aime. Elle dit je vous aime moi aussi", "colonnes de marbre", "canal", "lanterne".

Les niveaux de langue :

Tournures familières : "que ce qu'on voit", "ils tombent sur son sillage comme des quilles", "Avant même qu'ils se soient faits quoi que ce soit on sait que ça y est, c'est lui", "C'est ça qui est formidable"

Tournures courantes: "La séance n'était pas commencée. Joseph n'était pas au cinéma. Personne n'y était, même pas M. Jo.

Tournures soutenues :

Depuis : "La lumière s'éteignit jusqu'à l'affreuse crasse de l'adolescence" 

Depuis : " C'est une femme jeune et belle" jusqu'à "l'appareil immaculé de sa beauté"

La présence des trois niveaux de langue est lié à la polyphonie énonciative : les choses sont vues tantôt à travers le regard de Suzanne, voire du spectateur ordinaire, tantôt à travers celui de la narratrice.

Les temps et les modes et leur valeur d'aspect :

Passés simples : "trouva", "commença", "s'éteignit", "se sentit", "se mit"

Imparfaits : "La séance n'était pas commencée", Joseph n'était pas au cinéma", "personne n'y était", "C'était l'oasis"

Présents gnomiques (de vérité générale) : "la nuit où se consolent toutes les hontes, où vont se perdre tous les désespoirs, et où se lave toute la jeunesse de l'affreuse crasse de l'adolescence"

Présents de narration (qui racontent l'intrigue) et de caractérisation (qui décrivent les personnages) : "c'est une femme jeune et belle", "Elle est en costume de cour", "les hommes se perdent pour elle", "ils tombent sur son sillage comme des quilles", "et elle avance au milieu de ses victimes, lesquelles lui matérialisent son sillage, au premier plan, tandis qu'elle est déjà loin...", "Elle voyage", "C'est au carnaval de Venise que l'amour l'attend", "Il est très beau l'autre", Il a des yeux sombres, des cheveux noirs, une perruque bonde, il est très noble, "On sait que ça y est", "C'est ça qui est formidable", "on le sait avant elle", on a envie de la prévenir", "Il arrive tel l'orage et tout le ciel s'assombrit", "leurs ombres reflétées par le canal qu'il faut", à la lueur d'un lanterne qui a (...) une certaine habitude d'éclairer ces choses-là", "ils s'enlacent", "Il dit je vous aime". "Elle dit je vous aime moi aussi.", "Le ciel sombre de l'attente s'éclaire d'un coup"

Présents du conditionnel : "on ne saurait rien lui imaginer un autre", on ne saurait rien lui imaginer d'autre que ce qu'elle est déjà, que ce qu'on voit", "On voudrait bien être à leur place. Ah ! comme on le voudrait"

Connecteurs :

"Elle ne trouva pas Joseph, mais tout à coup une entrée de cinéma", "Suzanne se sentit désormais invincible", "la nuit où..." (3 fois), "au premier plan", "tandis qu'elle est déjà loin", "Les hommes se perdent pour elle, ils tombent sur son sillage comme des quilles et elle avance au milieu de ses victimes (...) libre comme un navire et de plus en plus indifférente, et toujours plus accablée par l'appareil immaculé de sa beauté (polysindète)

Note :  La polysyndète (substantif féminin), du grec poly "plusieurs") et syn ("ensemble") et dète ("lié") est une figure de style reposant sur un mode de liaison consistant à mettre une conjonction de coordination au début de chacun des membres de la (ou des) phrase(s), le plus souvent alors qu'elle n'y est pas nécessaire. Il s'agit d'une figure de style qui permet de ralentir le rythme de la prosodie, de lui donner un air solennel ou encore de la rendre envoûtante. Elle est l'inverse de l'asyndète. 

"Avant même qu'ils ne se soient faits quoi que ce soit on sait que ça y est", "on le sait avant elle", "Après bien des retards", "entre deux colonnes de marbre", "le ciel sombre de l'attente s'éclaire d'un coup" : la narratrice caractérise le rapport à la durée vécue caractéristique du mélodrame : l'attente, le suspens, le spectateur en sachant plus que les personnages, ainsi que le coup de théâtre.

L'asyndète (absence de liens de coordination) : la séance n'était pas commencée. Joseph n'était pas au cinéma", "Le piano commença à jouer. La lumière s'éteignit", "C'est une femme jeune et belle. Elle est en costume de cour", "On ne saurait lui en imaginer un autre, on ne saurait rien lui imaginer d'autre que ce qu'elle a déjà, que ce qu'on voit", "Les hommes se perdent pour elle, ils tombent sur son sillage comme des quilles", "Elle voyage. C'est au carnaval de Venise que l'amour l'attend. Il est très beau l'autre", "Il a des yeux sombres, des cheveux noirs, une perruque blonde, il est très noble", "Il dit je vous aime. Elle dit je vous aime moi aussi", "Le ciel sombre s'éclaire d'un coup. Foudre d'un tel baiser. Gigantesque communion de la salle. On voudrait bien être à leur place. Ah ! comme on le voudrait." (l'asyndète se combine ici à la nominalisation)

On remarque une grand variété de procédés syntaxiques: asyndète, polysyndète, alternance de phrases simples (propositions indépendantes coordonnées ou juxtaposées) et de phrases complexes (propositions principales + propositions subordonnées relatives)

Les types de phrases :

Phrases déclaratives - une interjection : "Ah ! comme on le voudrait."

Les modalisateurs :

"un cinéma pour s'y cacher", "invisible", invisible", "pleurer de bonheur", "c'était l'oasis", "la nuit artificielle et démocratique", "la grande nuit égalitaire du cinéma", "plus vraie que la vraie nuit", "plus ravissante", "plus consolante", "la nuit choisie, ouverte à tous, offerte à tous, plus généreuse, plus dispensatrice de bienfaits que toutes les institutions de charité et que toutes les églises, la nuit où se consolent toutes les hontes, où vont se perdre tous les désespoirs, et où se lave toute la jeunesse de l'affreuse crasse d'adolescence", "jeune et belle", "on ne saurait lui en imaginer un autre, on ne saurait rien lui imaginer d'autre que ce qu'elle a déjà, que ce qu'on voit", "libre comme un navire", "de plus en plus indifférente", "et toujours plus accablée par l'appareil immaculé de sa beauté", "Il est très beau l'autre", "il est très noble", "C'est ça qui est formidable", "le canal qu'il faut", "une lanterne qui a, évidemment, d'éclairer ces choses-là, une certaine habitude", "le ciel sombre de l'attente s'éclaire d'un coup", "Foudre d'un tel baiser","Gigantesque communion de la salle et de l'écran", "On voudrait être à leur place", "Ah! comme on le voudrait"

Proposition de problématique : Comment la narratrice explique-t-elle le succès du cinéma populaire ?

Axes d'étude : 1. La consolation du cinéma : a) un refuge - b) un "oasis" - c) un lieu "démocratique"

2. Des personnages, des décors et des situations stéréotypés : a) La femme - b) L'homme - c) Le décor

3. Un mélange d'ironie et de sympathie. : a) La sympathie - b) L'ironie - c) La polyphonie énonciative

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

En construction !

 

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