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F. Mauriac, Thérèse Desqueyroux, commentaire d'un extrait ("Bernard devait se rappeler bien des années après...")
F. Mauriac, Thérèse Desqueyroux, commentaire d'un extrait ("Bernard devait se rappeler bien des années après...")
François Mauriac,Thérèse Desqueyroux, Editions Gallimard, Le Livre de Poche
 
François Mauriac, né le 11 octobre 1885 à Bordeaux et mort le 1er septembre 1970 à Paris, est un écrivain français. Lauréat du Grand prix du roman de l'Académie française en 1926, il est élu membre de l'Académie française au fauteuil  22 en 1933. Il reçoit le prix Nobel de littérature en 1952.

Thérèse Desqueyroux est un roman de François Mauriac paru en 1927. En 1950, ce roman fut inclus dans la liste du Grand prix des Meilleurs romans du demi-siècle. Il a été aussi adapté au cinéma en 1962 par Georges Franju et en 2012 par Claude Miller.

Thérèse a été jugée par la Cour d'assises de Paris pour avoir tenté d'empoisonner son mari et acquittée grâce au faux témoignage de ce dernier pour éviter le scandale qui rejaillirait sur sa famille. De retour dans la propriété familiale des Landes, elle est séquestrée et se laisse lentement mourir...

"Bernard devait se rappeler, bien des années après, qu'à l'approche de ce corps détruit, de cette petite figure blanche et fardée, il pensa d'abord : cour d'assises. Mais ce n'était pas à cause du crime de Thérèse ; En une seconde, il revit cette image coloriée du Petit Parisien qui, parmi beaucoup d'autres, ornait les cabinets en planches du jardin d'Argelouse et tandis que bourdonnaient les mouches, qu'au-dehors grinçaient les cigales d'un jour de feu, ses yeux d'enfant scrutaient ce dessin rouge et vert qui représentait La Séquestrée de Poitiers.

Ainsi contemplait-il, maintenant, Thérèse, exsangue, décharnée, et mesurait-il sa folie de n'avoir pas coûte que coûte écarté cette femme terrible comme on va jeter à l'eau un engin qui, d'une seconde à l'autre, peut éclater. Que ce fût ou non à son insu, Thérèse suscitait le drame - pire que le drame : le fait divers : il fallait qu'elle fût criminelle ou victime... Il y eut, du côté de la famille, une rumeur d'étonnement et de pitié si peu feinte, que le fils Deguilhem hésita dans ses conclusions, ne sut que penser.

Thérèse disait :

"Mais c'est très simple, le mauvais temps m'empêchait de sortir, alors j'avais perdu l'appétit. Je ne mangeais presque plus. Mieux vaut maigrir qu'engraisser... Mais parlons de toi, Anne, je suis heureuse..."

Elle lui prit les mais (elle était assise, Anne debout). Elle la contemplait. Dans cette figure, qu'on eût dit rongée, Anne reconnaissait bien ce regard dont l'insistance naguère l'irritait. Elle se souvient qu'elle lui disait : "Quand tu auras fini de me regarder comme ça !"

"Je me réjouis de ton bonheur, ma petite Anne."

Elle sourit brièvement au "bonheur d'Anne" au fils Deguilhem - à ce crâne, à ces moustaches de gendarme, à ces épaules tombantes, à cette jaquette, à ces petites cuisses grasses sous un pantalon rayé gris et noir (mais quoi ! c'était un homme comme tous les hommes - enfin, un mari. Puis de nouveau elle posa les yeux sur Anne, lui dit : "

"Enlève ton chapeau... Ah ! comme ça, je te reconnais, ma chérie."

Anne maintenant, voyait de tout près une bouche un peu grimaçante, ces yeux toujours secs, ces yeux sans larmes ; mais elle ne savait pas ce que pensait Thérèse.

Le fils Deguilhem disait que l'hiver à la campagne n'est pas si terrible pour une femme qui aime son intérieur : "Il y a toujours tant de choses à faire, dans une maison."

"Tu ne me demandes pas des nouvelles de Marie ?

- C'est vrai... Parle-moi de Marie..."

Anne parut de nouveau méfiante, hostile ; depuis des mois, elle répétait souvent, avec les mêmes intonations que sa mère : "Je lui aurais tout pardonné, parce que, enfin c'est une malade : mais son indifférence pour Marie, je ne peux pas la digérer. Une mère qui ne s'intéresse pas à son enfant, vous pouvez inventer toutes les excuses que vous voudrez, je trouve ça ignoble."

Thérèse lisait dans la pensée de la jeune fille : "Elle me méprise parce que je ne lui ai pas d'abord parlé de Marie. Comment lui expliquer ? Elle ne comprend pas que je suis remplie de moi-même, que je m'occupe tout entière. Anne, elle, n'attend que d'avoir des enfants pour s'anéantir en eux, comme a fait sa mère, comme font toutes les femmes de la famille. Moi, il faut toujours que je me retrouve ; je m'efforce de me rejoindre... Anne oubliera son adolescence contre la mienne, les caresses de Jean Azévédo, dès les premiers vagissements du marmot que va lui faire ce gnome, sans même enlever sa jaquette. Les femmes de la famille aspirent à perdre toute existence individuelle. C'est beau, ce don total à l'espèce ; je sens la beauté de cet effacement... Mais moi, mais moi..."

Elle essaya de ne pas écouter ce qu'on disait, de penser à Marie ; la petite devait parler, maintenant: "Cela m'amuserait quelques secondes, peut-être, de l'entendre, mais tout de suite elle m'ennuierait, je serais impatiente de me retrouver seule avec moi-même..."

Elle interroge Anne:

"Elle soit bien parler, Marie ?"

Introduction : 

Thérèse Desqueyroux est un roman, paru en 1927, de François Mauriac, romancier du XXème siècle, Prix Nobel de littérature en 1952.

Thérèse a été jugée par la Cour d'Assises de Paris pour avoir tenté d'empoisonner son mari et acquittée grâce au faux témoignage de ce dernier pour éviter le scandale qui rejaillirait sur sa famille. De retour à Argelouse, la propriété familiale des Landes, elle est séquestrée et se laisse lentement mourir...

Dans cet extrait, Anne, l'amie d'enfance de Thérèse lui rend visite.

"Comment ce texte permet-il de mieux comprendre la personnalité de Thérèse ?"

Nous étudierons successivement l'image que les autres se font de Thérèse, puis l'image que Thérèse a des  autres et d'elle-même et enfin la "polyphonie énonciative"

I. Thérèse vue par les autres :

a) Thérèse vue par son mari

Le premier paragraphe évoque au style indirect libre les pensées de Bernard, le mari de Thérèse. Le narrateur omniscient relate dans une prolepse au futur dans le passé le souvenir que le personnage gardera de Thérèse ("Bernard devait se rappeler").

Thérèse est réduite à la métonymie d'un "corps détruit", d'une "petite figure blanche et fardée" évoquant la "cour d'assise". Le narrateur précise que "ce n'était pas à cause du crime de Thérèse", mais d'un souvenir d'enfance évoqué dans un registre lyrique, celui d'une image de la "Séquestrée de Poitiers", parue dans un journal qui ornait les cabinets en planche des jardins d'Argelouse.

Rattachant un souvenir d'enfance à une impression présente, Bernard assimile Thérèse à la "Séquestrée de Poitiers".

Le vocabulaire gravite autour du champ lexical de la tragédie, du drame et du jugement : "exsangue", "décharnée", "folie", "coûte que coûte", "femme terrible", "drame", "fait divers", "criminelle", "victime"... La modalisation s'exprime dans des syntagmes hyperboliques et dans une comparaison qui assimile Thérèse à un engin de mort, une bombe à retardement : "Et mesurait sa folie de n'avoir pas coûte que coûte écarté cette femme terrible comme on va jeter à l'eau un engin qui, d'une seconde à l'autre, peut éclater".

La référence à un passé ancien : "En une seconde, il revit cette image coloriée..." montre que Bernard est fortement marqué par son éducation et par son enfance. Il porte sur Thérèse le regard qu'il portait enfant sur l'illustration du Petit Parisien. Il est incapable de voir autre chose en Thérèse qu'une criminelle ou une victime, à l'image de la "Séquestrée de Poitiers". Son regard la transforme en un personnage de "fait divers" : elle est désormais "la Séquestrée d'Argelouse".

Le passage a également une dimension argumentative : Bernard se reproche sa "folie", il porte une série de jugements négatifs sur sa femme, comme s'il cherchait à se convaincre lui-même : "elle suscite le drame", "pire que le drame, le fait divers".

Le verbe "falloir" : "il fallait qu'elle fût criminelle ou victime", traduit l'idée d'un destin tracé d'avance, d'une malédiction qui pèserait sur Thérèse. Bernard ne se pose à aucun moment la question de sa propre responsabilité dans la "drame" qui s'est produit. Sa vision du monde est fortement marquée par la bonne conscience et le manichéisme d'une certaine bourgeoisie catholique de province : il y a des criminels et des honnêtes gens "par essence", des gens prédestinés au salut, comme lui-même et les membres de sa famille ou à la damnation, comme la "Séquestrée de Poitiers" ou comme Thérèse elle-même.

Le surgissement du souvenir d'enfance de Bernard : "En une seconde, il revit cette image coloriée du Petit Parisien qui, parmi beaucoup d'autres, ornait les cabinets en planches du jardin d'Argelouse..." suggère l'immaturité psychologique de Bernard qui voit sa femme non à travers les yeux d'un homme adulte, mais à travers le regard d'un enfant naïf et impressionnable qui croit encore aux sorcières des contes de fée..

b) Thérèse vue par sa famille

Le narrateur évoque le regard de "pitié" et "d'étonnement"  que la famille de Bernard porte sur Thérèse. On peut en déduire que la famille de Bernard ne considère pas Thérèse comme une criminelle, mais plutôt comme une malade. le mot "étonnement" montre que la famille de Thérèse ne comprend pas son geste. Bernard "hésite dans ses conclusion" et "ne sait que penser" parce qu'il n'a pas d'opinion personnelle. Il voit Thérèse tantôt à travers un souvenir d'enfance : c'est un monstre, une criminelle, tantôt à travers le regard que sa famille porte sur elle : c'est une malade.

c) Thérèse vue par Anne

L'emploi d'un imparfait de concomitance : "Thérèse disait",  indique que le monologue intérieur de Bernard a lieu dans un autre endroit de la maison, mais en même temps que la visite d'Anne à Thérèse.

Anne, amie d'enfance de Thérèse, fait partie de ceux qui portent sur elle "un regard d'étonnement et de pitié". Thérèse parle avec Anne au style direct, tandis que le narrateur rapporte les pensées des deux interlocutrices, au style indirect libre.

Anne et Thérèse évoquent la "maladie" de Thérèse, le récent mariage d'Anne, ainsi que Marie, la fille de Thérèse. On remarque que les paroles assez banales échangées explicitement sont très peu nombreuses, par rapport aux pensées (non exprimées) des personnages.

Il y a donc une disproportion entre l'implicite et l'explicite, le dit et le non dit qui montre l'impossibilité de parler de l'essentiel.

Anne partage le point de vue des membres de la famille de Bernard : pour elle, Thérèse n'est pas une criminelle, une "méchante femme", mais une malade qu'on ne peut blâmer car elle est irresponsable. Elle va donc visiter Thérèse comme on rend visite à une malade à l'hôpital. Elle reste debout, alors que Thérèse est assise et elle garde son chapeau sur la tête. Le narrateur a fait commencer le dialogue à partir de la réponse de Thérèse à une question qui ne figure pas dans le texte, probablement à propos de la vie que mène désormais Thérèse et à laquelle Anne connaît parfaitement la réponse. 

Anne reconnaît le "regard" de Thérèse "dont l'insistance naguère l'irritait". Thérèse se résume désormais à un regard dans une "petite figure blanche et fardée". L'image qu'Anne se fait de Thérèse est donc, entre autres, celle d'un regard dirigé vers elle. Elle n'a pas besoin de parler, son regard parle pour elle, mais Anne ne parvient pas à le déchiffrer. 

A ses yeux, Thérèse est incapable d'éprouver des émotions et à plus forte raison des remords. Le narrateur précise qu'elle ne sait pas ce que pense Thérèse. Anne se fie à des indices extérieurs : "une bouche un peu grimaçante", des "yeux sans larmes", elle juge Thérèse sur des apparences. Elle ne cherche pas à comprendre ce qu'il y a au-delà.

Anne oscille entre la pitié : Thérèse est une malade et l'hostilité : Thérèse est une "mauvaise mère". Elle n'admet pas que Thérèse ne lui ai pas demandé d'abord des nouvelles de sa fille, ce qui prouve, selon elle, son indifférence à l'égard de son enfant.

Le jugement qu'Anne porte sur Thérèse, n'est pas un jugement personnel. Anne répète "avec les mêmes intonations" ce que dit sa mère : "Une mère qui ne s'intéresse pas à son enfant, vous pouvez inventer toutes les excuses que vous voudrez, je trouve ça ignoble." L'emploi de l' épithète hyperbolique, "ignoble" exprime une réprobation violente. Comme celles de Bernard, les idées d'Anne sont façonnées par les préjugés de son milieu :  une femme  est faite pour se marier, pour avoir des enfants, pour se dévouer à son mari et à ses enfants ; il est "ignoble" de ne pas s'intéresser à ses enfants...
 

 

 

 

 

 

 

 

 

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