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Heinrich Heine (1797-1856), poète et prophète

Das war ein Vorspiel nur, dort wo man Bücher
Verbrennt, verbrennt man auch am Ende Menschen.

Ce n’était qu’un début. Là où on brûle des livres, on finit par brûler des hommes. (Heinrich Heine, Almansor, 1823)

Christian Johann Heinrich Heine est un écrivain allemand ; poète, polémiste, défenseur de la liberté de pensée et pionnier du rapprochement franco-allemand. Visage et barbe aux allures shakespeariennes, Heinrich Heine qui déclarait n'avoir "ni Dieu ni Maître" demeure l'un des plus grands poètes romantiques allemands du XIXe siècle. Il éleva le langage courant au rang de langage poétique, la rubrique culturelle et le récit de voyage au rang de genre artistique et conféra à la littérature allemande une élégante légèreté jusqu'alors inconnue. Fils de négociants, il travaille un temps dans un comptoir de commerce à Francfort, lui qui ne rêve que de poésie et de liberté. Rebelle à toute autorité, il suit des études à la faculté de droit. Sa plume nostalgique livre ses premiers écrits en 1823 dans le recueil "Poèmes", où "La Lorelei" envoûte les marins par son chant fatal. Ce poème marquera fortement la culture allemande où légendes et fantaisie sont les leitmotiv. Guidé par son coeur, il publie "Mer du Nord" en 1824, suite à un séjour thermal. Mais si Heine finit par achever son doctorat de droit (suivant les cours de Hegel sur la philosophie de l'État), c'est pour ne plus être financièrement dépendant et non par ambition sociale. D'origine juive, il peine à trouver une place dans l'administration, l'antisémitisme sévissant dans les États germaniques. Il publie ses souvenirs de voyages "Livre des chants" en 1827, qui occupe une place importante dans la littérature allemande. Errant entre Florence, Berlin et Venise, il se pose définitivement à Paris en 1831 où il travaille comme correspondant du journal Morgenblatt. Dans la capitale de la liberté, Heine peut s'adonner à la poésie et à la satire tout en menant une vie dissolue de femmes et de vin. En 1845, il est atteint d’une affection de la moelle épinière qui, de 1848 à sa mort, le cloue sur son lit. Il publie encore "Contes d'hiver", "Rêve au milieu de l'été" et "Romancero". (source : babelio)

Alors qu'il cherchait à rapprocher les Allemands de la France et les Français de l'Allemagne, Heine mena à bien des analyses quasi prophétiques, par exemple en conclusion de Histoire de la religion et de la philosophie en Allemagne. Heine écrivit ce texte en 1834, à l'adresse des Français, un siècle avant la prise du pouvoir par ceux qui allaient brûler ses livres :

« Le christianisme a adouci jusqu'à un certain point cette brutale ardeur batailleuse des Germains, mais il n'a pu la détruire, et quand la croix, ce talisman qui l'enchaîne, viendra à se briser, alors débordera de nouveau la férocité des anciens combattants, l'exaltation frénétique des Berserkers que les poètes du Nord chantent encore aujourd'hui.

Alors, et ce jour, hélas, viendra, les vieilles divinités guerrières se lèveront de leurs tombeaux fabuleux, essuieront de leurs yeux la poussière séculaire; Thor se dressera avec son marteau gigantesque et démolira les cathédrales gothiques. [...] Ne riez pas à ces avertissements, quoiqu'ils viennent d'un rêveur qui vous invite à vous défier de kantiens, de fichtéens, de philosophes de la nature; ne riez pas du poète fantasque qui attend dans le monde des faits la même révolution qui s'est opérée dans le domaine de l'esprit. […]

La pensée précède l'action comme l'éclair le tonnerre. Le tonnerre en Allemagne est bien à la vérité allemand aussi : il n'est pas très leste, et vient en roulant un peu lentement ; mais il viendra, et quand vous entendrez un craquement comme jamais craquement ne s'est fait encore entendre dans l'histoire du monde, sachez que le tonnerre allemand aura enfin touché le but. À ce bruit, les aigles tomberont morts du haut des airs, et les lions, dans les déserts les plus reculés de l'Afrique, baisseront la queue et se glisseront dans leurs antres royaux. On exécutera en Allemagne un drame auprès duquel la Révolution française ne sera qu'une innocente idylle. » De l'Allemagne, 1835 (Histoire de la religion et de la philosophie en Allemagne)

Depuis le début de sa période parisienne, Heine entretenait des liens avec des représentants du saint-simonisme, l'un des premiers courants socialistes. Malgré ces contacts et ses relations amicales avec Marx et Engels, il eut cependant toujours une attitude ambivalente à l'égard de la philosophie marxiste. Heine reconnaissait la misère de la classe ouvrière naissante et soutenait ses revendications. En même temps, il craignait que le matérialisme et la radicalité des idées communistes ne détruisissent beaucoup de ce qu'il aimait et admirait dans la culture européenne. Dans la préface de l'édition française de Lutèce, Heine écrivait, un an avant sa mort :

« Cet aveu, que l'avenir appartient aux communistes, je le fis d'un ton d'appréhension et d'angoisse extrêmes, et hélas ! Ce n'était nullement un masque ! En effet, ce n'est qu'avec horreur et effroi que je pense à l'époque où ces sombres iconoclastes parviendront à la domination : de leurs mains calleuses ils briseront sans merci toutes les statues de marbre de la beauté, si chères à mon cœur ; ils fracasseront toutes ces babioles et fanfreluches fantastiques de l'art, qu'aimait tant le poète ; ils détruiront mes bois de lauriers et y planteront des pommes de terre ; […] et hélas ! Mon Livre des Chants servira à l'épicier pour en faire des cornets où il versera du café ou du tabac à priser pour les vieilles femmes de l'avenir. Hélas ! je prévois tout cela, et je suis saisi d'une indicible tristesse en pensant à la ruine dont le prolétariat vainqueur menace mes vers, qui périront avec tout l'ancien monde romantique. Et pourtant, je l'avoue avec franchise, ce même communisme, si hostile à tous mes intérêts et mes penchants, exerce sur mon âme un charme dont je ne puis me défendre ; deux voix s'élèvent en sa faveur dans ma poitrine, deux voix qui ne veulent pas se laisser imposer silence […]. Car la première de ces voix est celle de la logique. […] et si je ne puis réfuter cette prémisse : « que les hommes ont tous le droit de manger,  je suis forcé de me soumettre aussi à toutes ses conséquences […]. La seconde des deux voix impérieuses qui m'ensorcèlent est plus puissante et plus infernale encore que la première, car c'est celle de la haine, de la haine que je voue à un parti dont le communisme est le plus terrible antagoniste, et qui est pour cette raison notre ennemi commun. Je parle du parti des soi-disant représentants de la nationalité en Allemagne, de ces faux patriotes dont l'amour pour la patrie ne consiste qu'en une aversion idiote contre l'étranger et les peuples voisins, et qui déversent chaque jour leur fiel, notamment contre la France. »

(Heinrich Heine, Lutèce, 1855)

 

 

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