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Jorge Luis Borges, L'or des tigres

Jorge Luis Borges, L'or des tigres, avertissement, notes et mise en vers par Ibarra, NRF Poésie/Gallimard, 1976 et 1985

Table : Avertissement de l'auteur - L'Autre, Le Même II (1965-1967) - Eloge de l'ombre (1967-1969) - L'or des tigres (1969-1972) - Appendice : Ferveur de Buenos Aires (1923, révision 1974) - Vie de Jorge Luis Borges

"Curieuse destinée que celle de l'écrivain, dit Borges dans l'une des préfaces qui scandent ce volume : à ses débuts il est baroque, vaniteusement baroque. Au bout de longues années il peut atteindre, si les astres sont favorables, non pas la simplicité, qui n'est rien, mais la complexité modeste et secrète."

On ne saurait mieux dire et, de fait, le lecteur reconnaîtra dans ces poèmes, où la parabole succède à la confidence, et le vers blanc au sonnet, tous les thèmes essentiels de l'œuvre de Borges, des miroirs aux labyrinthes et aux épées, du culte des aînés à la contradiction du temps qui passe et de l'identité qui demeure. Mais dépouillés et comme transfigurés par une voix en sourdine, et souvent pathétique, où tremblent les accents de la plus profonde intimité." (source : babelio)

 

On his blindness 

Je suis indigne de ces ailes qui sillonnent

L'azur profond caché maintenant à mes yeux,

Non moins des astres ou du monde curieux

Des livres, alphabet que les autres ordonnent ;

Non moins du marbre grave au seuil que tente et perd

Ma pénombre, non moins de l'invisible rose.

Les ors, les rouges se sont tus. Lente et sans pause,

Toute une foule m'a quitté, je suis désert

D'elle. Non pas du tout. Les Mille Nuits plus Une

Me restent, dans ma nuit ouvrant matins et mers,

Et Whitman, ce nouvel Adam qui dans ses vers

Appelle toute créature sous la lune,

Et je garde l'oubli, blancs cadeaux sous mes pas,

Et l'amour que j'attends et ne demande pas.

 

Le Sommeil

Si c'était, comme on veut bien le dire, une

Trêve, un simple repos que le sommeil,

Pourquoi sens-tu, lors d'un brusque réveil,

Qu'on vient de te voler une fortune ?

Pourquoi hait-on de se lever matin ?

C'est qu'on y perd un charme inconcevable,

Intime au point de n'être recevable

Que déguisé sous cet or incertain

Des rêves, don des nuits, peut-être obscure

Preuve d'un orbe intemporel dont rien

Ne nomme la magie, extrême bien

Qu'en ses miroirs la veille défigure.

Quand le sommeil t'ouvrira son mur noir,

Que verras-tu ? Qui seras-tu ce soir ?

 

La Rose

La rose,

la rose immarcescible et non chantée,

ce poids et ce parfum, la rose,

celle du noir jardin aux hautes nuits,

celle de tout jardin et de tout soir,

la rose qui par oeuvre d'alchimie

ressuscita de la cendre ténue,

La rose des Persans, de l'Arioste,

la toujours solitaire,

la rose qui toujours est la rose des roses,

La jeune rose platonique,

l'ardente aveugle rose et non chantée,

la rose inaccessible.


 

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