Overblog
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog

Carlo Suarès, La Kabale des Kabales
Carlo Suarès, La Kabale des Kabales

Carlo Suarès, La Kabale des Kabales, La Genèse d'après la tradition ontologique, Adyar, Paris, 1962

Carlo Suarès est un écrivain, peintre et cabaliste français, né à Alexandrie le 12 mai 1892 et mort à Paris le 16 juillet 1976. Ses études à l'École des beaux-arts de Paris, commencées en 1910, interrompues par la maladie puis par la guerre, furent couronnées en 1920 par un diplôme d'architecte. Ayant épousé Nadine Tilche en 1922, il fait connaissance en 1923 de Jiddu Krishnamurti dont il devient l'ami fidèle et le traducteur en français. De 1928 à 1939, il participe à la rédaction des Cahiers de l’Étoile, revue mensuelle, où il côtoie Joë Bousquet, Le Corbusier, Krishnamurti, Benjamin Fondane. Après l'arrêt des Cahiers, c'est dans les Carnets qu'il publie La fin du Grand Mythe. Son œuvre s'attache à la réflexion philosophique et religieuse, ainsi qu'à l'étude des textes sacrés et de la Kabbale. À partir de 1940, Carlo Suarès devint un artiste peintre prolifique. Il exposa sa théorie ésotérique de la couleur dans L'Hyperbole chromatique. En 1945, Suarès se remit à écrire, en particulier Critique de la Raison Impure, La Kabale des Kabales, De Quelques Apprentis-Sorciers, et la Trilogie sur la Genèse, le Cantique des Cantiques, et le Sefer Yetsirah. Selon Charles Mopsik, « Carlo Suarès (...) se propose de retrouver la cabale authentique qui aurait été, selon sa thèse, déformée par l'idéologie religieuse rabbinique. L'influence de la pensée originale de Carlo Suarès a été à peu près insignifiante sur le judaïsme français mais elle s'est exercée sur divers milieux d'origine chrétienne, aspirant à découvrir de nouveaux horizons spirituels ».

Extrait de la lettre aux Juifs, aux Chrétiens et aux Musulmans :
 
 « Je vois un peu partout des hommes de bonne intention rechercher dans les livres de Moïse, dans les Évangiles, dans le Coran, des raisons de penser que leur religion a des fondements universels. Cela est vrai à condition que l’universel ne soit pas surchargé de particularités. Mais la compétence de vos autorités s’exerce sur tout ce qui vous distingue les uns les autres Je vous prie de considérer les curieuses pratiques auxquelles vous vous livrez, et de reconnaître que loin d’ouvrir vos oreilles à la Voix du Dieu d’Abraham, elles vous ont rendus sourds. »

 

Introduction : 

"Au commencement, Dieu créa les cieux et la Terre..." La tradition ontologique s'oppose à toute lecture de ce premier verset, apparentée à cette version. Elle enseigne que la présence de l'Univers - ou d'un simple grain de sable - est un mystère impénétrable à l'esprit humain ; que l'anatomie et la biologie de l'Univers sont affaire de la science et non de la révélation ; toutefois que plus la science avance dans ses découvertes, mieux apparaît à l'intelligence son incapacité de répondre à la question fondamentale : comment se fait-il qu'il y ait quoi qu ce soit ? Elle enseigne que la réponse donnée à cette question par l'interprétation religieuse du premier verset est nuisible à l'esprit car elle le met sur la voie d'une fausse pensée et lui fait perdre de vue la fonction réelle de l'homme. Un "commencement" est impensable, une création "ex-nihilo" est impensable. Donner à cette phrase un sens - et un sens sacré - c'est introduire dans les fondements de notre civilisation une cause de catastrophes.

Une lecture correcte des livres de la Genèse révèle par contre à l'homme sa vraie nature et lui donne le moyen de s'intégrer, non en créature : en créateur.

L'écriture hébraïque ne comporte pas de chiffres. Les nombres s'écrivent au moyen de lettres et chacune des lettres de l'alphabet correspond à un nombre. Les neuf premières lettres ont des valeurs allant de 1 à 9 ; les neuf suivantes vont de 100 à 400. Pour compléter la numération des centaines et pour arriver jusqu'à 1000, six lettres changent de valeur lorsqu'elles sont terminales et que le sens du mot le permet ; elles changent aussi de forme.

le lecteur devra donc apprendre à reconnaître vingt-huit signes : ce sont les vingt-deux lettres de l'alphabet et les six terminales. En outre, certaines lettres se prononcent différemment selon qu'elles sont - ou non - accompagnées d'un point, ou selon la place qu'occupe ce point. Telles sont, par exemple, le Pé ou le Phé, ou encore le Sinn ou le Chinn. Toutefois, ces modifications ne touchent pas leur nombre. Quant aux signes qui indiquent les voyelles - ce ne sont pas des lettres - il est intéressant de les connaître afin de voir comment les traditions sacerdotales s'en sont servi pour donner au texte un sens déterminé.

Cette écriture permet de lire un texte en remplaçant chaque lettre par son nombre et en donnant aux nombres un sens convenu, ce qui constitue un code chiffré. Si l'on possède la clé de ce code, le texte révèle son contenu réel, lequel est différent de celui que donnent, par les assemblages de lettres, les mots dans leur acception usuelle. cette particularité de l'écriture hébraïque, associée à la fascination que les nombres exercent - et ont exercé de tous temps - sur les esprits a donné naissance à une abondante littérature, désignée d'une façon générale du nom de Kabale.

Il y a autant de Kabales que de Kabalistes. S'il est permis de les critiquer en bloc, ont peut leur reprocher de s'appuyer sur le sens mythique des mots et de n'avoir pas découvert le sens ontologique des nombres. Les résultats sont des calculs compliqués, des additions, des recherches d'équivalences. ces spéculations ont obscurci les textes et découragé le public. En vérité la révélation des livres de la Genèse doit être accessible à tout esprit sérieux et réfléchi.

Les mystiques juifs ont pressenti une vérité prodigieuse, cachée sous l'apparence des lettres. On en trouve un écho dans le courant mystique du Talmud désigné du nom de Agada, lequel s'oppose - parfois avec violence - au courant sacerdotale de la Halakha. On lit dans le Sepher Yezira : par trente-deux voies merveilleuses (ou mystérieuses) - (vingt-deux lettres et dix nombres) - de Sagesse, Yah, Yahweh, Zabaoth, Dieu vivant, Dieu fort, élevé et sublime, demeurant éternellement, dont le nom est saint - il est sublime et saint - a tracé et crée son monde en trois livres : le livre proprement dit, le nombre et la parole.

L'auteur hassidique rabbi Dov Baer de Mézéritz écrivait au XVIIIème siècle que chaque lettre est le réceptacle d'une vie spirituelle ; que toute lettre est une voie vers le suprême , que dans chacune des lettres sont inclus les 600 000 caractères de la Torah, lesquels correspondent aux 600 000 âmes d'Israël ; que le Saint béni soit-il, réside dans les lettres ; que c'est par la Torah que le Saint, béni soit-il a crée le monde ; c'est-à-dire que c'est par les lettres qu'il a dit : Yehi Aur ("Que la Lumière soit !") et que cette opération était pour le Saint, béni soit-il un Tzim-Soum (Tourbillon d'une limitation) ; que de même que lorsque l'homme parle il n'est pas séparé des lettres qu'il prononce, mais que seul son corps en est séparé, non sa vie, de même le Saint, béni soit-il, n'est pas séparé des lettres ; que personne ne peut supporter sa divinité si ce n'est par les lettres ; que la vie de tous les existants vient de la parole... bref, que tout est lettres.

Il est inutile de multiplier les références. Elles sont fort nombreuses. Le lecteur de sang-froid peut se demander s'il ne s'agit pas là d'un délire poétique, mystique, mythique. L'affirmation que le Saint (quel que soit le sens que l'on donne à ce mot) réside dans les lettres de l'alphabet hébraïque, peut sembler pour le moins saugrenue. Pourtant le début de l’Évangile de Jean relève de la même expérience mystique.

Sous-jacente à l'état de conscience de ces auteurs, il existe, d'aussi loin que remonte la mémoire, une tradition que nous appelons la tradition ontologique, ou simplement la Tradition. Elle enseigne qu'il n'y a de révélations que dans les perceptions de plus en plus claires que la conscience peut avoir de sa condition et de son fonctionnement. Elle enseigne que le phénomène conscience n'est pas impénétrable à lui-même mais qu'au contraire une conscience consciente d'être - et non seulement identifiée à la conscience d'être quelque chose - peut acquérir une qualité sélective lui permettant de reconnaître, dans son activité créatrice - et auto-créatrice - les éléments qui la constituent. ces éléments, selon la tradition ontologique, ont pour véhicule les neuf nombres, tels qu'ils se combinent entre eux dans les cinq premiers livres de la Genèse (jusqu'à Noah). ce ne sont jamais que ces neuf nombres qui apparaissent dans les dizaines et les centaines. ce sont les mêmes, mais sur des plans différents. La Tradition enseigne encore que ces récits de la genèse, s'ils sont lus avec une perception correcte des schèmes qu'ils proposent - en tant qu'éléments constitutifs de la conscience - sont un guide vers la Connaissance et posent des valeurs de réalité concernant à la fois les individus et la Société. Si on sait les lire extérieurement (dans le texte) et intérieurement (en vivant le texte), ces récits donnent lieu à l'ineffable soliloque de la conscience créatrice, aux prises avec un Univers dont elle est obligée de constater la présence. Et, de même que toute couleur du spectre est lumière, tout nombre de cet alphabet - toute lettre - est être, du fait qu'il est consubstantiel à l'être dans son intégrité et son intégralité.

Si la Tradition se borne à enseigner les schèmes des nombres de l'alphabet, elle n'interdit pas à des esprits particulièrement sélectifs de retrouver en leur conscience d'autres nombres qui la constituent, tels que 11, 12, 13, 14. Mais elle interdit les jeux de la Guématrie, cette spéculation kabalistique, qui consiste à additionner les nombres d'un mot ou d'une série de mots et à chercher à ce total une équivalence dans l'addition d'autre nombres appartenant à d'autres mots (ou série de mots). Les nombres sont des êtres et les êtres ne s'additionnent pas. ces arithmetiques présupposent que Jacques + Jean = Paul. En vérité, chacun des nombres de l'alphabet est total ; totalement être et pourtant seule est totale leur consubstantialité. Il y a là une réalité irrationnelle qui transcende l'intellect."

 

 

 

 

Partager cet article

Repost0
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :