Overblog
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog

Emmanuel Gabellieri, Penser le Travail avec Simone Weil
Emmanuel Gabellieri, Penser le Travail avec Simone Weil

Emmanuel Gabellieri, Penser le Travail avec Simone Weil, Editions Nouvelle Cité, collection Penser avec, 2017

Né en 1957, Emmanuel Gaballieri est philosophe. Il enseigne à l'Université catholique de Lyon, où, après avoir été doyen de la faculté de philosophie et sciences humaines de 2005 à 2014, il dirige aujourd’hui le CRESO (Centre de recherches en entrepreneuriat social), tout en étant vice-recteur chargé de la recherche.

Table des matières : Biographie - Œuvres - Editions et sigles utilisés - Un travail digne de l'homme - Chapitre I. Le travail, signe de la condition humaine - Chapitre II. La condition prolétarienne ou la négation du travail - Chapitre III. Le débat avec Marx - Chapitre IV. "Révolution" et idéal coopératif  (Proudhon) - Chapitre V. Penser la technique et l'organisation du travail - Chapitre VI. "Civilisation de la spiritualité du travail" - Chapitre VII. Travail, incarnation et don de soi - Simone Weil après Simone Weil - Bibliographie

"Le travail est-il, quoi qu'on en pense, l'opposé de la liberté et de la "vraie vie", dont l'humanité pourrait, et devrait parvenir à se libérer ? Ou bien est-il une modalité essentielle de l'accomplissement de soi, un lieu essentiel de la vie sociale en même temps que d'une transformation du monde capable de libérer l'homme du règne de la nécessité ? La modernité a exalté cette seconde perspective. Mais la crise de la modernité fait resurgir la première, et semble conduire à osciller entre ces représentations opposées.

Par rapport à ces tendances souvent enchevêtrées dans le débat contemporain, la pensée de Simone Weil (1909-1943) peut apparaître paradoxale. D'une part, nul n'a davantage qu'elle, à partir de son expérience directe de la condition prolétarienne des années 1930, analysé et dénoncé l’aliénation du travail. Mais d'autre part, aucun autre philosophe n'a sans doute affirmé autant la valeur humaine et spirituelle du travail authentique, et la possibilité réelle d'élaborer une "civilisation" et une "spiritualité" du travail."

Extrait  ("Simone Weil après Simone Weil", p.158-159) :

"Parmi les caractéristiques du monde moderne (...), l'impossibilité de penser concrètement le rapport entre l'effort et le résultat de l'effort. Trop d'intermédiaires (...) de nos jours, la pratique courante et presque exclusive de la spéculation comme moyen d'enrichissement en fait un gouffre à la 2ème puissance (l’industrie met au moins l'argent en rapport avec les choses - la spéculation est un rapport de l'argent avec lui-même) (...) Argent, machinisme, algèbre. Les trois monstres de la civilisation actuelle. Analogie complète." (OC VI 1 100)

OC = Œuvres complètes, NRF Gallimard, (1988-2016)

Ces lignes, écrites dans le prolongement immédiat de la crise de 1929, peuvent s'appliquer avec encore plus de pertinence à la crise financière de 2008, issue de bulles financières de plus en plus déconnectées de l'économie réelle, où le travail des hommes, seul producteur de richesses réelles, devient "invisible" (cf. P.Y. Gomez, Le Travail invisible, Paris, François Bourin éditeur, 2013). Une situation qui pour Weil venait notamment d'une domination de plus en plus exclusive du mode de penser mathématique : "Le mathématicien vit dans un univers à part dont les objets sont des signes. Le rapport de signe à signifié périt ; le jeu des échanges entre signes se multiplie par lui-même et pour lui-même..." (OC VI 1 100)

Dans cette perspective, le constat de Weil semble devoir être encore le nôtre, qui en appelait d'une réflexion sur le sens du travail à une réflexion sur le sens d'une économie vraiment humaine, dans un fragment que nous pouvons pour conclure citer plus intégralement : "Le fait essentiel, c'est celui-ci : la disqualification du travail est la fin de la civilisation. C'est ça le vraie matérialisme (...). Ce qu'il y a de matériel dans l'histoire, c'est la technique, non l'économie." (OC VI 1116-117)

Le travail est inhumain s'il n'est pas l'expression d'un "pacte originel" entre l'esprit, le monde et les hommes. de même l'économie sera inhumaine si elle prétend se réduire à un ensemble de moyens d'exploitation techniques et financières sans être l'expression des solidarités humaines." (cf. L. Bruni, A. Grevin, L'Economie silencieuse, Nouvelle Cité, 2016)

La pensée de Weil apparaît ainsi contemporaine de notre présent et pourrait bien être en avance sur les pensées nouvelles que le travail et l'économie d'aujourd'hui ont à engendrer."

Partager cet article

Repost0
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :