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Frédéric Lenoir, Le miracle Spinoza
Frédéric Lenoir, Le miracle Spinoza
Frédéric Lenoir, Le miracle Spinoza

Frédéric Lenoir, Le miracle Spinoza, une philosophie pour éclairer notre vie, Fayard, novembre 2017 - En postface : un échange avec Robet Misrahi

Frédéric Lenoir est philosophe et sociologue, cofondateur de la fondation SEVE (Savoir Être et Vivre Ensemble) et fondateur de l'association Ensemble pour les animaux. Il est l'auteur de nombreux ouvrages - essais et romans - traduits dans une vingtaine de langues. Parmi ses derniers essais : Du bonheur, un voyage philosophique (Fayard et LGF) ; La Puissance de la joie (Fayard) ; Philosopher et méditer avec les enfants (Albin Michel) ; Lettre ouverte aux animaux (et à ceux qui les aiment) (Fayard)

Table des matières :

Avant-propos : Le miracle Spinoza 

I. Le révolutionnaire politique et religieux - 1. Conversion philosophique - 2. Un homme meurtri - 3. Un penseur libre - 4. Une lecture critique de la Bible - 5. Spinoza et le Christ - 6. Une trahison du judaïsme ? - 7. le précurseur des Lumières -

II. Le maître de sagesse : 1. L'Ethique, un guide vers la joie parfaite - 2. Le Dieu de Spinoza - 3. Grandir en puissance, en perfection et en joie - 4. Comprendre ces sentiments qui nous gouvernent - 5. Cultivons le désir - 6. Par-delà le bien et le mal - 7. Liberté, éternité, amour - Conclusion : Grandeur et limites du spinozisme

Postface : Un échange avec Robert Misrahi  - Bibliographie

Quatrième de couverture :

"Banni de la communauté juive à 23 ans pour hérésie, Baruch Spinoza décide de consacrer sa vie à la philosophie. Son objectif ? Découvrir le bien véritable qui lui "procurerait pour l'éternité la jouissance d'une joie suprême et incessante". Au cours des vingt années qui lui restent à vivre, Spinoza édifie une oeuvre révolutionnaire. Comment cet homme a-t-il pu, en plein XVIIème siècle, être le précurseur des Lumières et de nos démocraties modernes ? Le pionnier d'une lecture historique de la Bible ? Le fondateur de la psychologie des profondeurs ? L'initiateur de la philologie, de la sociologie et de l'éthologie ? Et surtout, l'inventeur d'une philosophie fondée sur le désir et la joie, qui bouleverse notre conception de Dieu, de la morale et du bonheur ? A bien des égards, Spinoza est non seulement très en avance sur son temps, mais aussi sur le nôtre. C'est ce que j'appelle le "miracle" Spinoza." (Frédéric Lenoir)

"Frédéric Lenoir raconte la vie édifiante de Spinoza que Goethe, Nietzsche, Freud ou Einstein considéraient comme le plus grand des philosophes. Il rend accessible sa pensée foisonnante et livre un traité philosophique d'émancipation, qui se lit presque comme un thriller tant on a envie de connaître l'étape suivante et d'atteindre la joie suprême. Une lecture qui donne une force et une énergie incroyable."

Mon avis sur le livre :

Ce qui fait l'intérêt et le charme de ce livre que j'ai lu d'une seule traite et pour employer le vocabulaire de Spinoza, avec beaucoup de "joie", est le fait que l'auteur n'a tenu aucun compte des codes en vigueur dans le milieu universitaire qui prescrivent de souligner le moins possible les liens entre la vie d'un auteur et son oeuvre et interdisent de donner son avis personnel ou de témoigner d'un quelconque enthousiasme, une tendance à mon avis plutôt saine, mais dont on vous apprend à vous guérir dès le lycée et dont je me suis aperçu qu'elle n'était pas universelle.

Ce n'est qu'à partir de la lecture des beaux livres que François Dosse a consacrés à Paul Ricoeur et à Michel de Certeau que j'ai réussi à entrer vraiment en résonance avec ces deux penseurs contemporains. Ce n'est pas parce que l'on a plus ou moins saisi les grandes lignes d'un système que l'on a vraiment compris la pensée d'un homme.

Bref, le livre de Frédéric Lenoir a réellement relancé mon intérêt pour Spinoza et j'en recommande vivement la lecture. Il constitue certainement l'une des meilleurs introductions à la vie et à la pensée de l'auteur du Tractatus.

Frédéric Lenoir regrette le "conservatisme" de Spinoza à propos de la participation des femmes à la vie politique et sa conception utilitaire des animaux, mais prend  le parti, sans doute pour ne pas alourdir son propos, son principal objectif étant de donner envie de lire Spinoza, de ne pas s'attarder sur l'insertion de la pensée de Spinoza dans un horizon de savoir.

Il est certain que Spinoza nous apparaît à beaucoup d'égards, notamment dans le domaine de la politique, de l'herméneutique et de la critique historique des textes comme un précurseur, mais ne faut pas tomber dans un anachronisme qui consisterait à s'imaginer que Spinoza a complètement échappé aux déterminismes de son époque.

La pensée de Spinoza demeure en partie tributaire, comme l'a montré Etienne Gilson à propos de Descartes, des catégories traditionnelles issues de la scolastique médiévale : de "substance", "d'attributs" et de "modes".

L'échange épistolaire avec Robert Misrahi qui figure à la fin du livre porte essentiellement sur le problème de Dieu chez Spinoza et la manière dont il faut comprendre ce mot. Selon Robert Misrahi, Spinoza déguise le fond de sa pensée par prudence vis-à-vis des autorités religieuses, mais son athéisme ne fait pas de doute, alors que Frédéric Lenoir estime, de son côté, que Spinoza est parfaitement sincère quand il emploie le mot "Dieu". 

J'ai toujours été intrigué par cette remarque étrange de Spinoza selon laquelle Dieu possède une infinité d'attributs dont nous ne connaissons que deux : la pensée et l'étendue. Si nous ne pouvons connaître que deux des attributs de Dieu, comment Spinoza peut-il affirmer qu'il y en a d'autres ? Par ailleurs, si Dieu n'est pas d'une certaine manière une "personne", comment peut-il s'aimer lui-même et éprouver de l'amour envers les hommes ? (Ethique V, 36, corollaire et scolie, p.589, cité par Frédéric Lenoir p.194)

Faut-il comprendre (et admettre) que le Dieu de Spinoza n'est pas complètement étranger à la tradition juive, notamment à la Kabbale, mais alors comment peut-il être "sive natura" ? S'il est vrai qu'il y a un "miracle Spinoza", il y  aussi un "mystère Spinoza".

Par un louable souci d'honnêteté intellectuelle, Frédéric Lenoir fait allusion aux critiques du spinozisme, notamment à Luc Ferry qui, tout en reconnaissant le génie et la grandeur de Spinoza, déconstruit l'Ethique, dans une perspective post-kantienne, à partir de la question du mal.

Pour Luc Ferry (Spinoza et Leibniz, le bonheur par la raison) le système de Spinoza est une justification de la bonté de Dieu, une théodicée, qui met de côté la réalité du mal moral et absout les bourreaux au nom du règne absolu de la nécessité et de l'impossibilité du libre-arbitre.

Il y voit un modèle de dogmatisme qui perd tout contact avec le sujet fini jeté dans le monde, très loin de la raison divine, assorti d'une morale ascétique et culpabilisante pour ceux qui sont incapables de parvenir à la "connaissance du troisième genre", inaccessible au commun des mortels.

On sent bien, notamment à travers l'échange épistolaire avec Robert Misrahi, que Frédéric Lenoir est plus à l'aise avec l'éthique,  la politique, voire la critique historique et herméneutique des textes sacrés qu'avec l'ontologie de Spinoza. Et pourtant, tous ces aspects ne sont-ils pas liés dans un système qui se veut cohérent, à l'image de l'arbre de la connaissance de Descartes ?

Il me semble que c'est principalement sur la question du "mysticisme" de Spinoza que porte le désaccord entre Frédéric Lenoir et Robert Misrahi. Selon ce dernier, si nous nous souvenons que Dieu n'est rien d'autre que la Nature infinie, si nous prenons garde que dans le cinquième livre, Spinoza continue de privilégier la raison contre l'imagination, nous saurons éviter les interprétations mystiques du spinozisme qui voudraient voir dans le cinquième livre un dépassement des quatre premiers et comme la description d'une effusion.

Pour Robert Misrahi, le spinozisme, de son commencement jusqu'à sa fin, est un rationalisme extrêmement rigoureux et c'est pas métaphore seulement qu'on peut dire de Spinoza qu'il est "ivre de Dieu".

Je n'ai pas eu le sentiment, en lisant son livre, que Frédéric Lenoir partage cet avis.

Citations de Spinoza :

"Ne pas se moquer, ne pas se lamenter, ne pas détester, mais comprendre."

"La joie est le passage d'une moindre à une plus grande perfection."

Les âmes ne sont pas vaincues par les armes, mais par l'amour et la générosité."

"Nous ne désirons aucune chose parce que nous jugeons qu'elle est bonne, mais, au contraire, nous appelons bon ce que nous désirons."

"Nous sentons et nous expérimentons que nous sommes éternels."

"Nous sommes agités de bien des façons par les causes extérieures, et, pareils aux flots de la mer agités par des vents contraires, nous flottons, inconscients de notre sort et de notre destin." (Ethique, III, 59, scolie, p.468)

"Le désir est l'essence de l'homme."

"Nous appelons bon ou mauvais ce qui est utile ou nuisible à la conservation de notre être, c'est-à-dire ce qui augmente ou diminue, aide ou contrarie notre puissance d'agir. En tant donc que nous percevons qu'une chose nous affecte de joie ou de tristesse, nous l'appelons bonne ou mauvaise." (Ethique, IV, 8, démonstration, p.497)

"C'est lorsque chaque homme cherche avant tout l'utile qui est le sien que les hommes sont les plus utiles les uns aux autres." (Ethique, IV, 35, corollaire 2)

"Tout ce qui est précieux est aussi difficile que rare." (Ethique, V, 42, scolie)

Goethe lecteur de Spinoza (cité par Frédéric Lenoir, p.11-12) :

"J'avais reçu en moi la personnalité et la doctrine d'un homme extraordinaire, d'une manière incomplète, il est vrai, et comme à la dérobée, mais j'en éprouvais déjà de remarquables effets. Cet esprit, qui exerçait sur moi une action si décidée, et qui devait avoir sur ma manière de penser une si grande influence, c'était Spinoza. En effet, après avoir cherché vainement dans le monde entier un moyen de culture pour ma nature étrange, je finis par tomber sur l'Ethique de ce philosophe. Ce que j'ai pu tirer de cet ouvrage, ce que j'ai pu y mettre du mien, je ne saurai en rendre compte ; mais j'y trouvais l'apaisement de mes passions ; une grande et libre perspective sur le monde sensible et le mode moral semblait s'ouvrir devant moi (...) Au reste, on ne peut non plus méconnaître ici qu'à proprement parler les plus intimes unions résultent des contrastes. Le calme de Spinoza, qui apaisait tout, contrastait avec mon élan, qui remuait tout ; sa méthode mathématique était l'opposé de mon exposition poétique, et c'était cette méthode régulière, jugée impropre aux matières morales, qui faisait de moi son disciple passionné, son admirateur le plus prononcé (...) Je m'adonnai à cette lecture, et je crus, portant mes regards en moi-même, n'avoir jamais eu une vue aussi claire du monde." (Goethe, Mémoires, traduction de Jacques Porchat, Paris, Hachette, 1893, p. 537 et 572)

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