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René Alladaye, Petite philosophie du jouer d'échecs, Editions Milan, 2005, extrait, p.161-164

"Et puis Fischer.La figure pour moi décidément nietzschéenne de Fischer. le Nietzsche d'Ainsi parlait Zarathoustra, mais encore celui de Crépuscule des idoles, d'Aurore et d'Ecce homo, où la rigueur de la pensée la plus extrême côtoye par moments le plus furieux délire. Comparaison n'est pas raison, je l'admets, et je me méfie d'autant plius du démon de l'analogie que je lui ai toujours offert un terrain pltôt favorable. Mais j'ai beau prendre sur moi, je ne puis me défaire de l'idée que les deux hommes se rejoignent par plus d'un trait. même limpidité absolue d'une pensée acérée à laquelle tout est promis. Lorsque Nietzsche est nommé "professeur extraordinaire" de philologie classique à l'université de Bâle, à l'âge de vingt-quatre ans, chacun s'accorde à dire que c'est une promotion rare. Lorsque Fischer devient champion du monde, le sentiment général est qu'il conservera longtemps son titre et que s'ouvreune ère nouvelle. Et puis les choses se brouillent. Nietzsche se désintéresse peu à peu de la philologie et se tournevers le territoire pour lui vierge de la philosophie. Il quitte Bâle pour les rivages de la Méditerrannée : Nice, Gênes, Sorrente, Sils-Marie; berceaux des oeuvres majeures. Au lendemain de son triomphe, Fischer joue son coup le plus surprenant : il disparaît... On croit savoir qu'il passe quelques années dans une secte. Puis il voyage. On l'aperçoit en Yougoslavie, aux Philippines ou au Japon. les spéculations les plus contradictoires circulent : selon certains il mènerait une vie plus équilibrée, loin des échecs dont il a fait le tour ; d'autres le décrivent suivant attentivement l'actualité des tournois et analysant les parties clés avec une poignée de grands-maîtres liés par le secret... Il ne jouera plus avant le pseudo-retour de 1992 : bien que déchu de son titre depuis 1975, il offre une "revanche" à Spassky dans un remake sinistre de Vingt ans après.

Nietzsche, l'Allemand exilé volontaire, le nomade, s'érige dans Ecce Homo en "contempteur des Allemands par excellence" : "Les Allemands sont pour moi impossibles. Quand je me représente une espèce d'homme qui répugne à tous mes instincts, le résultat est toujours un Allemand." Fischer, le juif errant américain, hors la loi aux Etats-Unis pour avoir disputé le match de 1992 en ex-Yougoslavie au mépris des règles d'embargo, et passible d'une peine d'emprisonnement s'il réapparaît sur le territoire national, crie à qui veut l'entendre son antisémitisme viscéral et sa haine d'un pays qui, dit-il, s'est servi de lui dans le contexte de la guerre froide, puis l'a relégué aux oubliettes de l'histoire. Il n'a pas de mots assez durs pour cette patrie "vide, sans culture et sans goût" qu'il voudrait voir "rayée de la carte" (entretiens accordés à une station de radio philippine le 11 septembre 2001 et le 20 août 2004). Le disciple de Dionysos, ainsi qu'il se nomme lui-même, se propose de renverser l'une après l'autre toutes les vieilles idoles qui fondent notre pensée "décadente" et de les remplacer par une philosophie des hauteurs taillée sur mesure pour le Surhomme disposé au libre exercice de sa Volonté de Puissance. Pour cela, il déboulonne les statues de Platon, Kant et Schopenhauer. Plus qu'il n'ouvre un débat, il philosophe, dit-il, avec un marteau. Le génie des échecs, en l'espace de deux années lumineuses, met un terme à la suprématie soviétique en "corrigeant" Taïmanov, Petrossian et Spassky. En vingt-quatre mois, il devient ce Surhomme qui prouve que l'on peut réussir par son seul talent, en marge de toute institution. Le solitaire de Brooklyn rejoint l'ermite de Sils-Maria : Nietzsche un franc-tireur de la philosophie, Fischer un franc-tireur des échecs. Malheureusement pour le joueur comme pour le penseur, le crépuscule des idoles est aussi un chant du cygne.

Nietzsche plongea dans la nuit de l'esprit en janvier 1889, puis passa onze années prisonnier de la folie avant de mourir. Fischer n'est pas "officiellement" fou, mais, d'une certaine façon, lui aussi est entré dans sa nuit et ne fait que survivre tristement à son mythe. Comme le personnage de Stefan Zweig, contraint de jouer contre lui-même pour tromper l'ennui de sa captivité, Nietzsche et Fischer entretiennent une confrontation schizophrène et sans fin. "M'a-t-on compris ? - Dionysos contre le Crucifié..."

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