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Échec et Mat !
Échec et Mat !

René Alladaye, Petite philosophie du joueur d'échecs, Editions Milan, 2005, Extrait (p. 74-76) :

"Le mort, objet à la fois "nécessaire et impossible" de la pensée, écrit André Comte-Sponville, objet éminemment philosophique pourtant, depuis que Montaigne a donné à l'un de ses essais le titre si connu, et qui ne laisse pas d'inquiéter : "Que philosopher, c'est apprendre à mourir."

Les Anglais, comme c'est souvent le cas, ont une formule de la mort, ils disent qu'elle est "the great leveller" - "le grand nivelleur" -, soulignant ainsi évidemment que tous les êtres, les puissants comme les humbles, sont devant elle à égalité et devront le jour venu se coucher sous sa faux, mais aussi, plus malicieusement, que nous achèverons tous notre séjour dans ce monde à l'horizontale et, si j'y puis ajouter le mot de Tom Stoppard, "à température ambiante".

Cette dernière idée ne suffit pas naturellement à faire le tour d'une question aussi complexe. En fait, elle ne résout rien du tout, mais elle me séduit parce que j'y retrouve, à tort ou à raison, ce geste un peu mélodramatique qui consiste à renverser son Roi sur l'échiquier en geste d'abandon. De manière assez amusante, c'est un geste que l'on ne voit plus guère dans les tournois, mais qui n'en fait pas moins partie d'une sorte de folklore immémorial du jeu.

Ce doit d'ailleurs être la raison pour laquelle il donne son thème à l'affiche de La Diagonale du fou, le film de Richard Dembo où Michel Piccoli, dont j'ai lu récemment qu'il ne connaissait rien des échecs lorsqu'il prit le rôle, campe de façon très convaincante un champion soviétique, vieillissant et malade, contraint par la machine d'Etat à défendre son titre jusqu'à l'épuisement de ses dernières forces, face à un dissident qu'incarne tout aussi brillamment Alexandre Arbatt.

La mort comme issue, la mort comme rivale. La dernière scène a pour décor une chambre d'hôpital où le vieux champion qui a dû se retirer du match reçoit la visite de son challenger. Les deux hommes demandent qu'on les laisse seuls et entament, sans échiquier ni pièces, une ultime partie, décisive, sur laquelle le film se referme. La mort est bien l'adversaire par excellence, ainsi que le montre Jean Baudrillard dans De la séduction : "Ellipse du signe, éclipse du sens - leurre. Distraction mortelle qu'un seul signe opère en un instant.

Telle l'histoire du soldat qui rencontre la Mort au détour d'un marché, et croit lui voir faire un signe menaçant à son égard. Il court au palais du Roi, lui demande son meilleur cheval pour fuir la Mort pendant la nuit, loin, très loin, jusqu'à Samarkand. Sur quoi le Roi convoque la Mort au palais pour lui reprocher d'épouvanter un de ses meilleurs serviteurs. Mais celle-ci étonnée lui répond : "je n'ai pas voulu lui faire peur. C'était seulement un geste de surprise, de voir ici ce soldat, alors que nous avions rendez-vous demain à Samarkand."

C'est, entre autres choses, cette fatalité qu'Ingmar Bergman nous donne à pressentir dans l'une des scènes les plus célèbres et les plus chargées de symboles de son sombre chef-d'oeuvre qu'est Le Septième Sceau. On y voit un chevalier de retour des croisades jouer aux échecs contre la Mort en personne. La partie est perdue d'avance, on s'en doute, mais c'est la capacité à la faire durer et à jouer avec brio qui compte désormais plus que le résultat. Face à la mort, la victoire véritable réside dans le temps qu'on arrache, et peut-être plus encore dans la transmutation alchimique, si délicate, de ce temps en bonheur. Carpe diem.

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