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Ce texte (cliquer sur le lien) de Kant est extrait de la troisième partie de la Critique de la Raison pure, intitulée "Dialectique transcendantale" qui s'intéresse aux erreurs de la raison en tant qu'elle sort des limites de l'expérience. 

La critique kantienne se réfère implicitement à l'argument (ou preuve) "ontologique" de l'existence de Dieu énoncée par Anselme de Cantorbery dans Le Proslogion, chapitre II, et reprise par Descartes dans Les Méditations métaphysiques :

1. Lorsque nous pensons à Dieu comme à un être infini, il n'est pas possible que nous nous trompions, parce qu'il n'est pas possible qu'un entendement fini puisse penser quelque chose d'infini de lui-même. C'est parce que notre idée de Dieu vient de Dieu qu'elle est vraie.

2. Dieu est un être parfait. Une perfection qui ne comprendrait pas l'existence ne serait évidemment pas complète. Donc Dieu est aussi doté de l'existence.

Kant commence par montrer que l'esprit humain a une tendance presque invincible à confondre la pensée et le réel : "Nous voudrions qu'une chose existe, par cela seul que nous le pensons : telle est, quoi qu'on en dise, la pente naturelle de l'esprit, contre quoi il n'est pas aussi facile de lutter qu'on pourrait croire."

Il donne l'exemple célèbre des "cent thalers" : si j'ai dans ma poche cent thalers réels, je dispose d'un réel pouvoir d'achat que je n'aurais pas si je ne disposais que de cent thalers imaginaires. Dans un cas mon pouvoir d'achat est de cent thalers, dans l'autre il est nul.

Le thaler (parfois écrit talernote ou talir) est une ancienne pièce de monnaie en argent apparue au milieu du XVème siècle, et qui circule en Europe pendant près de quatre cents ans. Sa taille et son poids, relativement importants, varient quelque peu au fil du temps, et sa popularité initiale reste liée, d'une part, au développement des mines d'argent exploitées sur les terres du Saint-Empire romain germanique, et d'autre part, à la puissance de l'Empire colonial espagnol. Devenu monnaie de compte sous Charles Quint, le thaler a un grand impact sur l'économie mondiale aux XVIIème et XVIIIème siècles. Il est l'unité monétaire des pays germaniques jusqu'au XIXème siècle et est considéré comme l'ancêtre du dollar américain. (source : wikipedia)

Quand un objet est réellement donné, je ne peux pas en penser ce que je veux, je suis obligé de me conformer aux caractéristiques de cet objet. Mais, poursuit Kant, lorsque l'objet n'est pas donné à l'intuition (cent thalers imaginaires) mais pourraient l'être : il y avait au XVIIIème siècle en Prusse une unité monétaire nommée "thaler" - , ou mieux quand l'objet ne peut pas du tout être donné aux sens (Dieu, l'âme, la liberté...), "alors nous prétendons, faute d'éprouver son existence, la prouver"

Kant établit une distinction importante entre "prouver" et "éprouver". On ne peut prouver l'existence que de quelque chose que l'on éprouve, c'est-à-dire dont on a l'expérience réelle, quelque chose qui est donné à l'intuition sensible sous la forme d'un phénomène.

Je ne peux pas prouver qu'il y cent thalers dans ma poche si je ne les ai pas, je ne peux pas prouver l'existence de Dieu parce que Dieu n'est pas un phénomène du monde, mais, selon Kant, une réalité nouménale, une chose en soi, inaccessible à l'entendement humain.

Note : Kant n'est ni athée, ni agnostique. Il respecte et partage la foi protestante (le piétisme) dans laquelle il a été élevé. La Critique de la Raison pure, notamment la troisième partie intitulée "Dialectique transcendantale" ne vise pas la foi en Dieu, la croyance, mais la "théologie rationnelle", c'est-à-dire la prétention de prouver l'existence de Dieu (et des réalités "nouménales", "inconditionnées" comme la liberté, l'âme, le monde considéré comme un tout). Kant entend mettre un terme aux interminables querelles des métaphysiciens sur l'existence de Dieu, sa nature, ses pensées, ses desseins, etc. "J'ai borné le savoir pour laisser une place à la foi." Kant ne réfute pas l'existence de Dieu, mais la prétention de vouloir la prouver. Mais ce n'est évidemment pas un hasard si les exemples donnés par Kant de réalités qui existent de façon certaine sont l'argent (les trente thalers réels et les trente thalers imaginaires), la géométrie (le triangle isocèle) et la chimie (le phosphore). Même si Kant laisse une place à la foi "dans les limites de la raison", il témoigne d'un univers culturel où l'argent et la science commencent à occuper la place de Dieu.

L'argument ontologique fait dériver l'existence de Dieu de l'idée que j'ai d'un être parfait qui ne serait pas parfait s'il lui manquait l'existence. Sans faire référence directement à la provenance de cet argument, Kant s'emploie à le réfuter en montrant que l'existence d'une chose n'est pas un prédicat et que par conséquent "lorsqu'une chose existe, elle n'existe pas avec plus de perfection qu'elle n'en avait quand je ne faisais que la penser".

Note : En logique classique (celle qui nous intéresse ici), un prédicat est un terme ou une expression qu'on affirme ou que l'on nie d'un sujet. exemple : "Socrate est mortel". Socrate est le sujet, "mortel" est le prédicat. Prédicat est synonyme d'attribut.

Selon Kant, la logique seule est incapable à elle seule de nous prémunir d'un usage "indiscipliné" de notre entendement que Kant nomme "dialectique". La troisième partie de la Critique de la Raison pure, traite précisément de la "dialectique transcendantale", c'est-à-dire des erreurs de la raison en tant qu'elle dépasse les limites de l'expérience.

La logique est incapable à elle seule de nous avertir que nous appliquons de manière illégitime les concepts de l'entendement aux "choses en soi". car elle ne porte pas sur l'existence ou la non existence des choses, mais sur la cohérence de la pensée, peu importe qu'elles correspondent à des objets "réels" (les mathématiques en sont un bon exemple). La seule manière de nous prémunir de la tendance à faire un mauvais usage de notre entendement est de refuser de réduire l'Être à la pensée ou, ce qui revient au même selon Kant, de distinguer entre le possible (ce qui peut ou non exister) et le réel (ce qui existe réellement)

"Le concept d'une chose, qu'il s'agisse d'un objet idéal (comme Dieu) ou d'un objet que l'on peut rencontrer dans l'expérience n'est pas la réalité de cette chose, mais sa possibilité." 

Kant donne deux exemples, l'un tiré de la géométrie, l'autre de la chimie :

Les propositions "Les angles à la base d'un triangle isocèle sont égaux." et "Le phosphore fond à 44 degrés" supposent l'existence de ce dont on parle.

Tant que je n'ai pas tracé un triangle isocèle sur une feuille de papier en me basant sur une procédure bien déterminée (que Kant appelle un "schème")  avec une règle et compas, tant que je me contente de penser à un triangle isocèle, le triangle demeure dans le domaine du possible.

Tant que je me contente de penser aux propriétés du phosphore sans me livrer moi-même à une expérience en faisant chauffer du phosphore à la température de 44 degrés jusqu'à ce qu'il fonde, le phosphore (le fait qu'il existe un corps chimique réel appelé "phosphore") et ses propriétés (notamment le fait qu'il fond à la température de 44 degrés) demeure une possibilité et non une réalité.

Dans la division traditionnelle, depuis Aristote jusqu'à Descartes, la philosophie comprend la logique, la métaphysique, la physique et la morale. La logique est la science ayant pour objet l'étude formelle des normes de la vérité, les conditions formelles (a priori dit Kant) pour qu'une proposition puisse être considérée comme vraie, comme fausse ou comme incertaine (seulement possible).

En logique formelle, le petit mot "être" joue un rôle fondamental puisqu'il est la base de tous les énoncés. Kant distingue dans ce passage deux usages du mot (verbe) "être" :

  • "être", en tant que "position d'une chose ou de certaines déterminations en soi" est synonyme d'exister.
  • "être", dans son usage logique est la copule d'un jugement.

Note : Une copule est un mot dont la fonction est de lier l'attribut au sujet d'une proposition. La plupart des langues possèdent une copule, la plus fréquente étant le verbe "être". Le terme copule est issu du modèle logique d'Aristote, où la copule est le verbe être qui relie le sujet et le prédicat d'une proposition.La copule joue un rôle fondamental dans le raisonnement par syllogisme : "Tous les hommes sont mortels, or Socrate est un homme, donc Socrate est mortel."

Kant attire notre attention sur les deux sens du mot "être" (position, affirmation que quelque chose existe) et "être" comme copule d'un jugement, mot de liaison entre un sujet et un prédicat.

Soit, explique-t-il, la proposition suivante : "Dieu est tout-puissant". Cette proposition renferme (porte sur) deux concepts distincts qui ont chacun leur objet : 

  • Le concept de Dieu
  • Le concept de toute-puissance

Si je dis "Dieu est" ou "il est un Dieu", je n'ajoute aucun nouveau prédicat au concept de Dieu puisque l'existence de ce dont je parle (le thème) est déjà contenue  dans la proposition que j'énonce (le propos).

Le verbe "être" n'est pas un prédicat, mais ce qui met en relation un sujet et un prédicat, une copule.

L'erreur que commet la raison dans son usage métaphysique est de confondre une position ("être" comme affirmation de l'existence de quelque chose) et une relation ("être" comme mise en relation d'un sujet et d'un prédicat)

Kant ajoute que cette erreur consiste aussi à confondre le réel et le possible. 

Il revient à ce propos sur l'exemple des cent thalers : "le concept de cent thalers réels ne contient rien de plus que celui de cent thalers possibles."

Cent thalers possibles expriment le concept, alors que cent thalers réels expriment l'objet et sa position en lui même. En tant que concept, le concept de cent thalers possibles ne contient rien de plus que celui de cent thalers réels, mais je suis plus riche avec cent thalers réels qu'avec cent thalers possibles.

Dans le concept : "cent thalers possibles", l'objet (le thaler)  est contenu analytiquement (par définition) dans mon concept.

Dans le concept : "cent thalers réels", l'objet s'ajoute (synthétiquement dit Kant) à mon concept, il n'est pas compris dans mon concept car dans le cas contraire, cent thalers réels équivaudraient à cent thalers possibles.

"Quand donc je conçois une chose, quels que soient et si nombreux que soient les prédicats par lesquels je la pense (même dans la détermination complète), en ajoutant, de plus, que cette chose existe, je n'ajoute absolument rien à cette chose."

L'existence ne pouvant en aucun cas faire partie des prédicats, aussi nombreux soient-ils d'une chose, ne peut rien ajouter à l'idée que je peux me faire de cette chose.

Je puis aussi, explique Kant, imaginer une chose "défectueuse". Prenons l'exemple de la  statue monumentale d'une femme ailée sans tête (défectueuse en tant qu'il lui manque la tête, mais parfaite en son genre sur le plan artistique). Si j'ajoute que cette statue existe, cette statue existe (dans la réalité) avec le même "défaut" qui l'affectait lorsque je l'ai conçue dans mon imagination.

Note : Il n'y a rien de plus dans le concept d'une chose imaginaire ou dont il est impossible de prouver l'existence parce qu'elle n'a pas de réalité empirique que dans le concept d'une chose réelle, mais la différence entre le concept d'une chose imaginaire ou d'un concept de la raison pure et le concept d'une chose réelle, c'est que dans le premier cas, l'idée est contenue analytiquement dans son concept, alors que dans le second, elle y est contenue synthétiquement  (la chose réelle s'ajoute à son concept). Le concept d'une chose réelle n'est pas plus riche que celui d'une chose imaginaire ou relevant de la raison pure, mais une chose réelle est toujours plus riche que le concept d'une chose réelle. Le concept d'une chose réelle n'est pas plus riche que celui d'une chose imaginaire, mais il est plus "complet".

De même, si j'imagine un "être à titre de réalité suprême", que j'appelle "Dieu", sans aucun défaut (absolument parfait) il reste toujours à savoir si cet être sans défaut existe. 

Ce qui montre que l'existence n'est pas une qualité car dans le premier cas, la statue réelle demeure exactement semblable à la statue imaginaire et ne retrouve pas sa tête du simple fait qu'elle existe (l'existence ne lui ajoute aucune qualité supplémentaire) et dans le second cas l'Être suprême doué de toutes les qualités possibles (absolument parfait) peut très bien ne pas exister (n'existe pas nécessairement du fait qu'il a été défini comme parfait). L'existence n'est pas une qualité ni son absence un défaut, mais le support nécessaire de  toutes les qualités (et de tous les défauts) dans la réalité sensible, et non simplement dans l'esprit.

Pour qu'un concept soit complet, selon Kant, il faut deux conditions :

  • qu'il ne lui manque rien du contenu réel possible d'un objet en général
  • que la connaissance de cet objet soit possible a posteriori

a priori : dans la pensée, l'imagination

a posteriori : dans la réalité

Si un objet des sens (que je puis voir, toucher, entendre, etc.) existe dans l'espace et dans le temps en tant que phénomène accessible aux sens et que son existence coïncide avec son concept, alors le concept de cet objet est complet.

Soit le concept d'une statue monumentale d'une femme ailée sans tête.

Mon concept pourrait ne correspondre à aucune réalité empirique (relative à l'expérience), ne s'appliquer légitimement à aucun objet des sens, à aucun phénomène sensible, situé dans l'espace et dans le temps. Dans ce cas, mon concept ne serait pas complet, il serait simplement "possible".

La Victoire de Samothrace exposée au musée du Louvre, à Paris,  n'ajoute rien au concept d'une statue monumentale d'une femme ailée sans tête, mais ma pensée en reçoit une "perception possible" (a la possibilité de la percevoir). De simplement "possible", le concept d'une statue monumentale d'une femme ailée sans tête devient "effectif", réel et complet.

Il n'en est pas de même du simple concept d'existence, pensé à travers "la pure catégorie" sans intuition de la position d'une chose sensible qui demeure une  simple possibilité.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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