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Emmanuel Kant, "Qu'est-ce que l'expérience ?" (aide à l'explication du texte)

Emmanuel Kant, "Qu'est-ce que l'expérience ?", Critique de la raison pure, PUF, pp.184-185

Explication du texte (pour accéder au texte, cliquer sur le lien) : 

Ce texte se situe dans la première partie de la Critique de la Raison pure, intitulée "Esthétique transcendantale" qui traite des formes a priori de la sensibilité et répond à la question : comment des jugements synthétiques a priori sont-ils possibles en mathématiques ? 

Emmanuel Kant s'interroge sur la notion d'expérience. Il commence par exposer la conception commune de l'expérience : "Tout le monde admet à la fois que l'expérience est la connaissance de l'objet, et qu'elle est le donné sensible."

Selon Kant, cette définition de l'expérience est contradictoire : si l'expérience se confondait avec le donné sensible, elle se réduirait au "défilé successif d'impressions subjectives" et ne nous permettrait jamais de connaître un objet.

La thèse de Kant est exprimée plus loin (§ 4) : "Rien n'est connu qui ne soit donné dans l'intuition sensible ; mais l'intuition sensible n'est pas, à elle seule, une connaissance. La règle, par laquelle est possible l'expérience, c'est-à-dire la connaissance d'un objet, est de l'entendement ; le donné sensible ne la contient jamais."

Kant fonde son argumentation sur un double exemple : la perception d'une maison et celle d'un bateau.

Si l'expérience se réduisait à la perception du donné sensible, il n'y aurait aucun moyen de distinguer un objet immobile (une maison) d'un objet en mouvement (un bateau descendant un fleuve).

Quand je regarde une maison, je ne la perçois pas simultanément, mais successivement : mes yeux regardent le toit, puis les étages, puis le rez-de-chaussée...

La maison est perçue successivement dans le temps, mais en tant qu'objet dans l'espace, elle n'existe pas successivement, mais simultanément. 

Il n'en est pas de même du bateau qui descend le fleuve - si le bateau était à quai, il n'y aurait aucune différence avec la maison et l'exemple n'apporterait rien de nouveau à la démonstration de Kant. La différence entre le bateau et la maison, c'est que la maison est immobile et que le bateau est en mouvement.

Je perçois le mouvement du bateau successivement, comme je perçois la maison. Ma perception de la maison est "subjectivement successive", je perçois subjectivement les aspects successifs d'un objet qui est objectivement immobile, autrement dit, la maison ne bouge pas, c'est mon regard qui se porte d'un point à un autre, alors que ma perception du bateau est "objectivement successive" : je perçois subjectivement les positions successives d'un objet qui  est objectivement en mouvement. 

Selon Kant, si l'expérience se réduisait à la perception du donné sensible, "ma perception seule serait incapable de se distinguer elle-même, en tant qu'elle est subjectivement successive, des propriétés de l'objet, qu'elles soient simultanées ou successives." En d'autres termes, ma perception seule serait incapable de faire la différence entre une maison immobile et un bateau en mouvement.

Ma perception se confondrait avec l'objet perçu et serait incapable de reconnaître les propriétés spécifiques de chacun de ces objets, de les différencier quant à leurs propriétés ou nécessaires ou contingentes : la simultanéité (la maison immobile) ou la succession (le bateau en mouvement).

Note : le mouvement est une propriété contingente du bateau (le bateau pourrait être immobile) ; l'immobilité est une propriété nécessaire de la maison (la maison, par définition est immobile). 

Il faut donc, selon Kant "chercher ailleurs que dans l'intuition sensible, le moyen de distinguer l'objet et le sujet".

Dans la deuxième partie du texte ( à partir de : "Or, arrivons maintenant à notre problème..."),  Kant affirme qu'il est impossible de percevoir un phénomène qui n'ait été précédé par aucun autre. Selon Kant, nous ne percevons pas le temps à l'état pur ("le temps vide"), mais nous percevons des phénomènes qui succèdent les uns aux autres dans le temps. C'est la succession des phénomènes dans le temps (et le schème de cette succession dans l'entendement) qui permet le sentiment (le sens interne dit Kant) du temps.

Ceci ne permet pas cependant d'expliquer ce qui nous permet de distinguer la perception d'un objet immobile (une maison) de celle d'un objet en mouvement (un bateau descendant le cours d'un fleuve) car  nous percevons dans les deux cas des phénomènes dans le temps.

La différence entre la perception de la maison et celle du bateau en mouvement est que dans le cas de la maison, je perçois successivement dans le temps un objet immobile dont les différentes parties existent simultanément et dans le cas du bateau, je perçois le bateau en amont du fleuve avant, et jamais après, l'avoir perçu en aval. 

"L'ordre dans la série des perceptions" (la liaison empirique du divers) de la maison n'est déterminé que par mon choix subjectif, aléatoire, contingent de percevoir successivement tel ou tel aspect de la maison, alors que l'ordre dans la série des perceptions du bateau est déterminé par un ordre universel et nécessaire que Kant appelle une "règle".

"Cette règle, explique-t-il se trouve toujours dans la perception de ce qui arrive et elle rend nécessaire l'ordre des perceptions qui se succèdent (dans l'appréhension de ce phénomène)"

Ce qui différencie selon Kant la maison du bateau, c'est que la maison est un simple phénomène (quelque chose qui apparaît), alors que le  bateau est un événement (quelque chose qui arrive), c'est-à-dire un phénomène soumis au changement.

Une règle est une formule indiquant ou prescrivant ce qui doit être fait dans un cas déterminé. Elle relève de la nécessité et de l'universalité  (elle existe nécessairement et s'applique à tous les phénomènes), alors que les circonstances sont contingentes et singulières (elles peuvent exister ou non). La règle de la succession des phénomènes dans le temps qui veut qu'un état A précède un état B et jamais l'inverse est indépendante des circonstances, elle s'applique à tous les phénomènes sans exception.

La "succession subjective de l'appréhension" résulte de la succession objective des phénomènes, en d'autres termes, c'est parce qu'un état B succède "objectivement" à un état A que je perçois "subjectivement" d'abord un état A et ensuite un état B d'un même phénomène (un bateau descendant un fleuve, selon l'exemple de Kant). 

La possibilité inverse de déduire la succession objective de la perception subjective est impossible parce que la succession subjective serait indéterminée et ne distinguerait aucun phénomène d'un autre, autrement dit, la perception subjective est incapable à elle seule d'ordonner les phénomènes dans le temps selon un avant et un après. On est donc certain que la règle se trouve dans les choses, la réalité objective, les phénomènes et non dans l'intuition sensible.

Les phénomènes ne se succèdent jamais n'importe comment, mais dans un ordre chronologique. La capacité de saisir cet ordre ne relève pas de la perception subjective, mais d'une règle qui réside aussi bien dans l'entendement que dans les phénomènes et qui assure la conformité entre la succession subjective et la succession objective, autrement dit qui permet à l'esprit de se régler sur les choses.

Connaître n'est pas percevoir, percevoir n''est pas connaître, mais percevoir, c'est déjà organiser ce qui est perçu. Connaître véritablement, c'est connaître selon un règle. C'est l'entendement qui contient et qui donne la règle selon laquelle les données (data) sensibles sont perçues. Les données sensibles ne contiennent pas cette règle et par conséquent, nous ne connaissons des choses que ce que nous y mettons nous-mêmes. Nous percevons des phénomènes dans l'espace (une maison par exemple) à travers l'unité synthétique du divers ; nous percevons des événements dans le temps, à travers la succession nécessaire des phénomènes. 

La liaison empirique du divers s'effectue soit selon une modalité contingente (la maison), soit selon une modalité nécessaire (le bateau en mouvement) ; il y a donc un rapport de dérivation entre la succession subjective et la succession objective, la première dérivant de la seconde. dans le cas contraire, nous serions incapables de différencier un objet immobile d'un objet en mouvement. L'ordre de la succession subjective étant contingent et arbitraire (il dépend du sujet et non de l'objet), explique que nous percevons un objet selon un l'ordre géométrique, mais n'explique pas que nous percevions un événement selon un ordre chronologique.

La théorie kantienne de la connaissance n'est pas un "solipsisme" : L'ordre des choses et des événements dans l'esprit correspond à l'ordre des choses et des événements dans le réel et inversement. Lorsqu'il s'agit d'un objet immobile comme une maison, , cet ordre n'est pas nécessaire, mais contingent : il n'importe pas que je commence en un point plutôt qu'en un autre. Les parties de l'objet coexistent dans l'espace (positions géométriques), non dans le temps (rapports chronologiques d'antécédent à conséquent). L'exemple du bateau en mouvement  prouve que la perception d'une succession subjective (l'impression subjective que des phénomènes se succèdent dans le temps) provient de la succession objective,  car dans le cas contraire, il n'y aurait pas moyen de distinguer entre différents ordres de phénomènes. Je percevrais sans avoir conscience de percevoir, ma perception ne se percevrait pas elle-même, elle n'aurait pas conscience d'elle-même en tant que perception, je ne saurais pas que je sais. 

C'est ce qui fait dire à Kant que : "Rien n'est connu qui ne soit donné dans l'intuition sensible ; mais l'intuition sensible n'est pas, à elle seule, une connaissance. La règle, par laquelle est possible l'expérience, c'est-à-dire la connaissance d'un objet, est de l'entendement ; le donné sensible ne la contient jamais."

Note : Le solipsisme (du latin solus, seul et ipse, soi-même) est une « attitude » générale pouvant être théorisée sous une forme philosophique et métaphysique, d'après laquelle il n'y aurait pour le sujet pensant d'autre réalité acquise avec certitude que lui-même. La question ne relève d'une constatation que le "soi" est la seule manifestation de conscience dont nous ne puissions pas douter. Seul le soi peut donc être tenu pour assurément existant et le monde extérieur avec ses habitants n'existe dans cette optique que comme une représentation hypothétique, et ne peut donc pas être considéré, sans abus de langage, autrement que comme incertain.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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