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Luc Ferry, Jean-Didier Vincent : Qu'est-ce que l'homme ?
Luc Ferry, Jean-Didier Vincent : Qu'est-ce que l'homme ?
Luc Ferry, Jean-Didier Vincent : Qu'est-ce que l'homme ?

Luc Ferry, Jean-Didier Vincent : Qu'est-ce que l'homme ? Sur les fondamentaux de la biologie et de la philosophie, Editions Odile Jacob, 2000

Luc Ferry est notamment l'auteur du Nouvel Ordre écologique, de L'Homme-Dieu ou le sens de la vie et de La Sagesse des modernes, avec André Comte-Sponville.

Jean-Didier Vincent est en particulier l'auteur de Biologie des passions, de La Chair et le Diable et de Faust, une histoire naturelle, avec Jean-François Peyret.

Table : Avant-propos (Luc Ferry et Jean-Didier Vincent) Sur la forme de ce livre - Introduction philosophique : La nature est-elle notre code ? La question question du matérialisme biologique - Initiation à la philosophie : I. Une brève histoire histoire de l'éthique. L'ancien, le moderne et le contemporain (Luc Ferry) - II. déterminisme et liberté dans la philosophie contemporaine. L'éthique évolutionniste et ses critiques (Luc Ferry) - III. Science et "non-science" : la question du critère de démarcation. Le rationalisme critique de Kant et Popper (Luc Ferry) - Initiation à la biologie : I. Fabrique de l'homme (Jean-Didier-Vincent) - II. L'homme interprète passionné du monde (Jean-Didier Vincent) - III. Un vivant parmi les morts (Jean-Didier Vincent) - Conclusion en forme de questions (Luc Ferry et Jean-Didier Vincent)

"Les découvertes accomplies par les sciences de la vie depuis quelques années ne peuvent laisser personne indifférent. Aucun philosophe ne saurait désormais s'enfermer dans une tour d’ivoire et ignorer les résultats des sciences positives ; aucun biologiste ne peut se désintéresser des enjeux philosophiques que soulève presque chaque jour son travail.

D'où le pari de cet ouvrage : nous initier l'un l'autre, et par là même le lecteur, aux éléments les plus fondamentaux de nos deux disciplines et approcher l'une des questions les plus cruciales de la pensée moderne, celle du statut de l'humain au sein du règne de la nature."

Extrait de l'avant-propos :

"Pourquoi ce livre ? Pourquoi ce souci de partager des savoirs qui d'ordinaire, vivent fort bien leur vie de façon séparée ?

Nous dirions volontiers en préambule que 'ceci n'est pas un cours", à la manière de Magritte inscrivant sur le fameux tableau qui représente l'objet en question, "ceci n'est pas une pipe". Ce livre pourrait, en effet, paraître un cours puisqu'il vise à transmettre de manière aussi claire que possible à un non-spécialiste certaines données fondamentales du savoir biologique et philosophique. Non pour le contrarier ou lui lancer quelque défi intellectuel, mais tout simplement pour l'éclairer et l'aider à penser ce qui, pour chacun d'entre nous, fit l’objet d'une passion intellectuelle. Mais les exposés qu'on va lire ne sont pas pourtant des cours. Ils n'obéissent pas à une logique scolaire, encore moins à un souci d'exhaustivité, ni à aucune finalité académique.

Pourquoi, donc, une telle entreprise ?

D'abord parce que les formidables découvertes accomplies par les sciences de la vie depuis quelques années ne doivent laisser personne indifférent. Ces progrès inouïs bouleversent à tel point nos représentations du monde que la plupart des questions traditionnelles de la métaphysique s'en trouvent affectées. Le constat s'impose plus que jamais : aucune philosophie un tant soit peu sérieuse ne saurait désormais s'enfermer plus longtemps dans une tour d'ivoire en prétendant ignorer les résultats des sciences positives ; aucun biologiste conscient des implications pratiques de la recherche fondamentale ne pourrait davantage se désintéresser des enjeux philosophiques que, presque quotidiennement, son travail soulève dans l'espace public. C'est de ce côté, du reste, dans des "comités d'éthique", que biologistes et philosophes sont le plus souvent appelés à se rencontrer, pour élaborer une réflexion commune autour de ces questions qu'on désigne communément sous le nom de "bioéthique" : qui fixera des limites en la matière, au nom de quels critères, selon quelles procédures ?

Mais c'est aussi du point de vue théorique, du point de vue de la pensée pure - on ose à peine dire de la "métaphysique", mais c'est bien le mot qui conviendrait - que les avancées de la génétique contemporaine révolutionnent les questions apparemment les plus traditionnelles, à commencer par celle qui nous préoccupera ici. Depuis une vingtaine d'années, en effet, la biologie nous invite, et ce quels que soient nos partis pris politiques ou nos sensibilités idéologiques, à reconsidérer en termes neufs le problème des rapports de l'inné et de l'acqui, de l'hérédité et du milieu. Chacun le sait : sans occulter la part de l'éducation et de l'histoire, les découvertes les plus récentes en matière de "biologie des passions" et des comportements accordent, dans ce vieux débat, une place de plus en plus grande à la dimension naturelle de l'humain. Elles nous invitent ainsi à relativiser l'idée "spiritualiste" selon laquelle l'homme serait une créature absolument à part, métaphysiquement distincte du reste des vivants. C'est là, sinon un constat scientifique, du moins un défi pour la pensée que le philosophe et le biologiste ne peuvent plus éluder.

Longtemps tenue pour taboue, soupçonnée des pires connotations politiques et idéologiques, la recherche des "fondements naturels" de nos comportements normaux ou déviants tend donc à devenir aujourd'hui une évidence pour l'immense majorité des biologistes, même lorsqu'ils se veulent par ailleurs "progressistes" et hostiles à toute forme d'idéologie raciste ou extrémiste. Pour la plupart d'entre eux, en effet, l'homme n'est, du point de vue de la science à tout le moins, qu'un être de nature, un animal parmi d'autres. Il est doué, sans doute, de facultés exceptionnelles comme le langage, certaines formes bien spécifiques d'intelligence, un rapport original au temps, aux valeurs éthiques, politiques ou esthétiques... Mais ces spécificités elles-mêmes ne sont que les résultats de processus d'adaptation qui, en leur fond, ne se distinguent pas de ceux auxquels ont dû recourir pour survivre les calmars, les termites ou les éléphants. Elles sont différentes, voilà tout, mais il n'y aurait nul motif à y voir aujourd'hui, après tous les progrès scientifiques accomplis en ce siècle, quoi que ce soit qui puisse être tenu pour "sur-naturel", au sens propre : situé au-delà de la nature, transcendant par rapport au monde matériel.

Ce nouveau matérialisme prend donc position sur la question qui nous intéresse ici, celle de la définition de l'homme : en continuité avec le règne animal, pleinement inséré dans le monde naturel du vivant, il n'apparaît plus comme un temple abritant une âme éternelle et sacrée. En affirmant ou même en présupposant des thèmes de ce type, la biologie contemporaine - ou du moins, faudrait-il dire pour être plus juste et plus prudent, une grande partie des biologistes -, plus qu'aucune autre science sans doute, poursuit le travail de sécularisation de la pensée entrepris par les philosophes depuis le XVIIIème siècle.

C'est là aussi que le bât blesse, ou du moins, là que le débat entre les tendances matérialistes de la biologie contemporaine et la tradition des philosophies de la liberté - celles de Rousseau, de Kant et de Husserl notamment - doit s'engager. Car cette tradition de pensée, qui sera largement représentée ici, tient qu'il est possible de prendre en compte les résultats scientifiques de la biologie sans céder au "biologisme" qui en est pour ainsi dire la déviation dogmatique, l'idéologie spontanée, d'accorder sa part à la nature sans adopter pour autant les principes métaphysiques d'un matérialisme qui ne verrait que continuité entre le règne animal et le monde humain, entre l'univers de la nature et celui de la culture."

Citations :

Luc Ferry : "Je le dis, là encore, d'entrée de jeu : la thèse que j'aimerais défendre ici, c'est qu'il est possible de prendre en compte les avancées réelles, c'est-à-dire authentiquement scientifiques, de la biologie contemporaine, sans pour autant céder à cette déviation idéologique qu'est le "biologisme". Il ne faut pas se le dissimuler : la marge est fort mince entre deux écueils également fâcheux. en n'accordant pas assez à la recherche contemporaine en génétique, on risque, au nom d'une idéologie bien-pensante mais erronée, de passer tout simplement à côté des découvertes scientifiques les plus cruciales de cette fin de siècle. Mais en lui accordant trop, on perd la spécificité de l'humain au sein du règne animal et, qui plus est, on se heurte aux tenants des sciences humaines traditionnelles, notamment à certaines tendances intégristes de la psychanalyse, qui croient à tort que toute concession à la biologie est, d'une part politiquement suspecte (les souvenirs du nazisme sont aussitôt convoqués) et d'autre part dangereuse pour la corporation (si l'on parvenait à démontrer que telle ou telle maladie mentale possède bel et bien une origine génétique, cela ne manquerait pas, en effet, de créer quelques difficultés dans le champ analytique). Voie étroite, donc, mais il me semble aussi, seul chemin de vérité qu'il nous faut tenter d'explorer." (p.23-24)

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