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René Alladaye, Petite philosophie du joueur d'échecs
René Alladaye, Petite philosophie du joueur d'échecs

René Alladaye, Petite philosophie du joueur d'échecs, Editions Milan, 2005

René Alladaye est normalien. Il enseigne la littérature américaine à l'université Toulouse-II. Il consacre une grande part de ses loisirs à la pratique des échecs en compétition et à l'exploration des versants philosophiques, esthétiques et sportifs du "noble jeu".

Table : Ouverture (Giucco appassionato) - I. L'art de la guerre : "La guerre en miniature" - "Échecs ou Go ?" - "De Clausewitz à Sun Tzu" - "Faut-il être méchant pour bien jouer aux échecs ?" - II. Les Figures du Pouvoir : "Éloge de la virtuosité" - "Manipulations" - "Le lion et le renard" - "le Roi est mat ! Vivent les pions !" - "Les échecs comme sport collectif" - III. La quête de la vérité : "Socrate joue et gagne" - "Le jardin aux sentiers qui bifurquent" - "Des journées entières dans les arbres" - "Le commerce des ombres" - "Un mouvement qui déplace les lignes" - "Le blues de Deep Bluee - "L'ami Fritz" - "Dionysos contre le Crucifié" - IV. Visions du temps : "A la recherche des temps perdus" - "Zeitmot" - "La tortue de Fischer" - "Caïssa rencontre Clio" - V. Esthétiques sur deux couleurs : "Reines de beauté" - "Les mots et les choses" - "intrigues sur l'échiquier" - Fin de partie : "One Night un Bangkok" - Bibliographie

René Alladaye, philosophe passionné par le "noble jeu" nous invite à méditer en sa compagnie sur les liens entre les échecs et  les grandes notions philosophiques :  la guerre, la stratégie (Clausewitz, Sun Tzu), la politique, le pouvoir (Machiavel), le langage, la vérité, la technique, la raison et la folie, la mémoire, la beauté, la mort...

Quatrième de couverture :

"Il serait difficile d'imaginer deux activités plus cérébrales - entendez ennuyeuses ! - que les échecs et la philosophie. le défi qui anime cette petite philosophie du jouer d'échecs est de les réunir sous un même étendard : celui de la passion, pour les rendre accessibles et familiers à tout un chacun. Les échecs comme la philosophie sont un art de la réflexion, un échange d'idées, un dialogue, un débat dans lequel chacun tente de démontrer que sa théorie est "la vraie". L'un comme l'autre sont aussi, la recherche d'une harmonie, jalonnée d'aventures. Ce livre propose de partir à la découverte de la philosophie et des échecs à travers la pensée de grands philosophes comme Platon, Descartes et à travers l'expérience de grands maîtres des échecs tels que Kasparov, Fischer. La philosophie est une promenade qui nous conduit sur d'étonnants chemins de traverse et, pour paraphraser Pierre Mac Orlan, il y a plus d'aventures sur un échiquier que sur toutes les mers du monde."

Extrait de l' "Ouverture" :

"C'est vers quinze ans, et le plus souvent sans même s'en rendre compte, que chacun choisit les maîtres qui l'accompagneront pendant toute son existence. Cinq ans plus tard, les dés sont jetés, les alliances scellées, ou bien c'est trop tard : on traversera la vie orphelin. Pour moi, la grande initiatrice fut Caïssa, la muse des joueurs d'échecs. J'ai tout reçu d'elle : le goût de regarder une chose suffisamment longtemps pour que, ne se croyant plus observée, elle livre enfin son secret, la joie qui entoure la naissance d'une idée, la nécessité du doute aussi, une certaine forme d'obstination, la pensée. C'est en m'efforçant de devenir son chevalier servant que j'ai appris à philosopher au sens propre du terme, à aimer sophia, la sagesse, et à prendre place entre elles dans le monde. L'échiquier fut mon université avant l'université, et le monde en apparence clos de ses soixante-quatre cases m'a ouvert bien des horizons, fait former bien des projets. En un mot, il m'a fait brûler." (p.12-13)

Extraits : 

"La philosophie, comme chacun sait, est quête de sagesse et de vérité. Le dialogue est l'une des matrices de cette quête, l'une de ses formes canoniques, et son emblème absolu l'oeuvre de Platon et la figure de Socrate. dans un dialogue platonicien, les enjeux sont finalement simples, quelle que puisse être la complexité conceptuelle qui l'anime : il s'agit, sur un sujet donné, d'un face-à-face entre Socrate et un aréopage de contradicteurs. le déroulement de la joute ne varie guère : confronté aux vues contraires - et de prime abord solides - des sophistes, Socrate va progressivement renverser la situation pour leur faire admettre que la raison est de son côté et que les idées qu'ils avaient tenues pour irréfutables sont en définitive bien fragiles. C'est là la fameuse maïeutique, ce processus par lequel notre philosophe va mener adversaires et disciples vers la vérité des choses, au moyen d'une série de questions particulièrement ingénieuses tant par leur matière que par l'ordre dans lequel elles sont posées. A y bien regarder, cette démarche n'est rien d'autre qu'une partie d'échecs avant la lettre : tout joueur s'engage en poussant le premier pion dans un dialogue dont les principes socratiques ne sont pas absents." (p.93-94)

"Dans Ménon, Socrate déclare que la connaissance est liée au souvenir. Comment, fait-il mine de s'interroger, pourrait-on vouloir apprendre ce dont on ignore l'existence ? Il y a là une contradiction dans les termes qui prouve qu'apprendre consiste moins à découvrir qu'à dé-couvrir, à soulever les voiles qui offusquent ces choses que nous avons connues avant de les laisser tomber dans l'oubli. Il n'est de connaissance que sur le mode de la réminiscence. Les échecs viennent largement appuyer la thèse platonicienne. Le mode de pensée d'un bon joueur, en effet, ne repose pas essentiellement sur une puissance brute de calcul qui l'amènerait à réinventer perpétuellement la roue, mais sur la mémoire et une capacité à reconnaître des formes. Notre joueur identifie un certain type de position, le rapproche des dizaines, centaines, parfois milliers de schémas que sa pratique et son étude des grandes parties du passé lui ont permis d'organiser en un répertoire ordonné, et lui associe le plan le mieux adapté parce qu'éprouvé par l'expérience.

En ce sens, on ne joue pas aux échecs, on rejoue encore et toujours la même partie poursuivie à travers les âges et jamais achevée?. Pour reprendre la formule de Montaigne, "nous ne faisons que nous entregloser". On n'est pas loin ici de l'utopie borgésienne de la fameuse et labyrinthique bibliothèque de Babel où tous les livres finissent par n'être qu'un seul livre, où en lire un c'est les lire tous, participer au déploiement infini du sens. Les parties se suivent et peuvent se ressembler. Elles empruntent une voie commune pendant quelques coups avant de se séparer, et le travail des commentateurs est souvent de manifester ces rencontres. Kasparov, devant son échiquier, se souvient avant de prendre une décision de toutes les manœuvres qu'il a lui-même effectuées dans cette position depuis son premier championnat, de toutes les décisions prises dans des circonstances similaires par les maîtres d'antan. Un Kasparov n'existe pas ex nihilo : chacune de ses parties est un dialogue à distance avec ses prédécesseurs les plus illustres, les pères fondateurs des échecs, un échange où s'abolissent l'espace et le temps." (p.121-122)

 

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