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Simone Weil, petite soeur des six frères cygnes
Simone Weil, petite soeur des six frères cygnes

Les frères Grimm (Brüder Grimm ou Gebrüder Grimm) étaient deux linguistes, philologues et collecteurs de contes de langue allemande : Jacob (né le 4 janvier 1785 à Hanau et mort le 20 septembre 1863 à Berlin) et Wilhelm (né le 24 février 1786 à Hanau et mort le 16 décembre 1859 à Berlin). La fratrie des frères Grimm se composait de cinq garçons et d'une fille. C'est pourquoi Les Six frères cygnes occupent une place particulière parmi les contes que les frères Grimm ont fixés par écrit. Nous sommes ici d'emblée au cœur de toutes les tensions : la famille éclatée, recomposée, est source d'épreuves, de rivalités, de désirs, d'interdits, de transgressions et c'est seulement en surmontant ces épreuves que la fratrie parviendra à dénouer les fils du sortilège et à construire enfin son destin (source : babelio) 

Simone Adolphine Weil est une philosophe, humaniste, écrivaine et militante politique française, sœur cadette du mathématicien André Weil, née à Paris le 3 février 1909 et morte à Ashford (Angleterre) le 24 août 1943. Bien qu'elle n'ait jamais adhéré explicitement par le baptême au catholicisme malgré une profonde vie spirituelle, elle est reconnue et se considérait comme une mystique chrétienne. Elle est également une brillante helléniste, commentatrice de Platon et des grands textes littéraires, philosophiques et religieux grecs, mais aussi des écritures sacrées hindoues. Ses écrits, où la raison se mêle aux intuitions religieuses et aux éléments scientifiques et politiques, malgré leur caractère apparemment disparate, forment un tout d'une exceptionnelle unité et parfaitement cohérent. Le fil directeur de cette pensée, que caractérise un constant approfondissement, sans changement de direction ni reniement, est à chercher dans son amour impérieux de la vérité, philosophiquement reconnue comme une et universelle, et qu'elle a définie comme le besoin de l'âme humaine le plus sacré. (source : wikipedia)

A l'extrême fin de sa vie, Simone Weil a sans doute dû s'identifier à l'héroïne du conte des Six frères cygnes des frères Grimm qui sauve les cygnes ses frères. "Silence du juste d'Isaïe (...) Silence du Christ. Une sorte de convention divine, un pacte d'amour avec Dieu lui-même condamne ici-bas la vérité au silence." (Carnets de Londres, 1942) Quand elle rédige sa méditation sur le conte des Six frères cygnes, de Grimm, Simone Weil a seize ans et suit la classe de Khâgne d'Alain, dont on sent ici l'influence, au lycée Henri IV.

A propos de l'importance symbolique de ce conte dans la vie et la pensée de Simone Weil, Emmanuel Gabellieri écrit dans Penser le Travail avec Simone Weil : 

"Le double enracinement de l'homme dans le monde sensible et dans l'aspiration à un bien transcendant, projeté sur le plan des activités laborieuses, consiste (en effet) à voir comment, dans le travail le plus humble, s'unissent les réalités matérielles de l'existence et les fins les plus hautes de l'esprit. Comme le déclare L'Enracinement : "ce qu'il faudrait, c'est que ce monde et l'autre, dans leur double beauté, soient présents et associés à l'acte du travail, comme l'enfant qui va naître à la fabrication de la layette." (L'Enracinement, 161). Exemple qui fait écho de manière frappante, à près de vingt ans de distance, à celui de la princesse du "conte des six frères cygnes" de Grimm commenté par la toute jeune Weil, cousant avec amour pendant six ans six chemises d'anémone pour sauver ses frères (Premiers écrits philosophiques, 57-59). Ces exemples illustrent, avec une continuité remarquable, une structure anthropologique où l'unité de l'âme et du corps, mais aussi le rapport aimant à autrui, et jusqu'à la construction d'une civilisation, peuvent se réaliser par la présence même de la fin dans l'ordre des moyens, ce que Weil rapproche de "l'action non-agissante" du taoïsme, et que le terme "d'enracinement" exprime en donnant à penser la descente de la grâce dans les médiations du monde sensible et de la corporéité." (Emmanuel Gabellieri, Penser le travail avec Simone Weil, Nouvelle Cité, 2017, p.130-131)

Commentaire des Six frères Cygnes de Grimm par Simone Weil : 

"Parmi les plus belles pensées de Platon sont celles qu'il a trouvées par la méditation des mythes. Qui sait si de nos mythes aussi il n'y aurait pas des idées à tirer ? Choisissons-en un presque au hasard parmi les contes de Grimm, et prenons-le comme objet, en ayant soin de dire, comme Socrate : je dirai comme vrai tout ce que je vais dire.

Un roi tenait cachés dans la forêt ses six fils et sa fille, craignant pour eux la haine de leur belle-mère, qui était magicienne. Elle arrive pourtant à trouver les six fils, et jetant sur eux six chemises de soie enchantées, elle les transforma en cygnes. 

Elle ignorait l'existence de leur sœur. Celle-ci, partie à leur recherche, les rencontra au moment où, comme ils en avaient le pouvoir un quart d'heure chaque jour, ils reprenaient la forme humaine. 

Elle les quitta, crainte des voleurs, non sans avoir appris par eux leur seule chance de salut : ils reprendraient la forme humaine quand elle jetterait sur eux six chemises d'anémones cousues par elle en six années : six années pendant lesquelles elle ne devrait ni rire ni parler. Elle se mit à coudre aussitôt. 

Passa un roi qui la trouva belle : à ses questions point de réponse. Il la prit pour femme cependant, et elle eut de lui un fils. 

La mère du roi le fit enlever, accusa la reine de sa mort : les accusations la trouvèrent muette. De même pour le second fils ; de même pour le troisième. Quoiqu'il arrive autour d'elle, elle ne fait que coudre en silence. 

Le roi, qui l'aime pourtant, doit la condamner à mort ; le jour où elle monte sur le bûcher est aussi le dernier des six ans. 

Comme on va y porter le feu, surviennent six cygnes blancs : elle jette sur eux les six chemises, et, ses frères délivrés, elle peut enfin se disculper. Ceux-ci vécurent auprès d'elle et du roi, le plus jeune ayant seulement une aile à la place du bras, parce qu'une manche manquait à la chemise d'anémones.

« Ce n'est pas là un conte, mais un discours », dirait Platon. Il nous faut penser cette femme comme étant au moment présent sur le point de jeter sur six cygnes six chemises d'anémones. Par le même moyen qui les a perdus, ses frères pourront être sauvés ; comme ils ont été transformés, sans qu'il y eût de leur faute, ils reprennent leur première forme par le mérite d'autrui.

Sans doute, s'ils avaient été enchantés pour une faute par eux commise, ils auraient dû subir l'épreuve qui les aurait délivrés ; dans le conte, ils ont reçu le mal du dehors, ils reçoivent le bien du dehors aussi : l'on pourrait dire que tout cela n'intéresse que les corps. Mais le conte n'est pas le même que si l'épreuve de leur sœur avait été de chercher, par exemple, une plante magique : car la plante les aurait sauvés, et non leur sœur. Pour sauver les frères perdus par des chemises de soie, il faut des chemises d'anémones : mais elles n'ont qu'en apparence une vertu salutaire. 

Le salut des frères n'est pas là : leur sœur doit, pour les sauver, pendant six ans, ne pas rire et ne pas parler. Ici l'abstention pure agit. L'amour du roi, les accusations de sa mère rendent l'épreuve plus difficile ; mais sa vraie vertu n'est pas là. Il faut qu'elle soit difficile : l'on ne fait rien sans effort ; mais sa vertu est en elle-même. La tâche de coudre six chemises ne fait que fixer son effort et l'empêcher d'agir : car tous les actes lui sont impossibles si elle doit la mener à bout, y compris parler et rire.

Le néant d'action possède donc une vertu. Cette idée rejoint le plus profond de la pensée orientale. Agir n'est jamais difficile : nous agissons toujours trop et nous répandons sans cesse en actes désordonnés. Faire six chemises avec des anémones, et se taire : c'est là notre seul moyen d'acquérir de la puissance. 

Les anémones ici ne représentent pas, comme on pourrait croire, l'innocence en face de la soie des chemises enchantées ; quoique sans doute celui qui s'occupe six ans de coudre des anémones blanches n'est distrait par rien ; ce sont des fleurs parfaitement pures ; mais surtout les anémones sont presque impossible à coudre en chemise, et cette difficulté empêche aucune autre action d'altérer la pureté de ce silence de six ans. 

La seule force en ce monde est la pureté ; tout ce qui est sans mélange est un morceau de vérité. Jamais des étoffes chatoyantes n'ont valu un beau diamant. Les fortes architectures sont de belle pierre pure, de beau bois pur, sans artifice. 

Quand l'on ne ferait, comme méditation, que suivre pendant une minute l'aiguille des secondes sur le cadran d'une montre, ayant pour objet l'aiguille et rien d'autre, on n'aurait pas perdu son temps. La seule force et la seule vertu est de se retenir d'agir. Tout cela, vrai pour les âmes, ne l'est, dans le conte, pour les corps que parce qu’en cela seul consiste le mythe, de poser dans les corps une vérité qui est de l'âme.

Le non-agir ne peut sur les corps que dans ce même pays où, selon Platon, des juges nus et morts jugent des âmes nues et mortes. Le drame du conte ne se passe que dans l'âme de l'héroïne : en elle les chemises de soie, en elle les chemises d'anémones ; mais n'en sommes-nous pas avertis par le caractère magique de ces chemises, et le magique, n'est-ce pas l'expression dans notre corps de ce que seuls pourraient voir, au plus profond de notre âme, les juges nus et morts de Platon ?"

 

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