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Simone Weil, Travail et Eucharistie
Simone Weil, Travail et Eucharistie

Emmanuel Gabellieri, Penser le Travail avec Simone Weil, Nouvelle Cité, 2017, pp 144-147 : 

"Une originalité du christianisme de Weil est ainsi que chez elle, l'Incarnation ne conduit pas seulement à un échange et un don mutuel entre l'homme et Dieu, mais aussi entre l'homme et le monde. En effet : 

"L'univers ne se donne à l'homme dans la nourriture et la chaleur que si l'homme se donne à l'univers dans le travail." (L'Enracinement ou Prélude à une déclaration des devoirs envers l'être humain, présentation et notes par F. de Lussy et M. Marcy, coll. "Champs classiques", Flammarion, 2014, p.352)

Dans cette logique du don, est révélée à l'homme sa vocation éthique et métaphysique, laquelle consiste à

"donner sa chair pour la vie du monde, et recevoir en échange l'âme du monde" (Œuvres complètes, VI 2 251)

Cette référence à "l'âme du monde" platonicienne montre à nouveau comment Weil a conjugué la source grecque et l'incarnation chrétienne, de même par exemple qu'elle veut réintégrer le stoïcisme authentique dans le christianisme, lorsqu'elle écrit :

"Le christianisme ne s'incarnera pas tant qu'il ne se sera pas adjoint la pensée stoïcienne, la piété filiale pour la cité du monde, pour la patrie d'ici-bas qui est l'univers." (Attente de Dieu, Fayard, 1969, 167)

Or cette logique du don et de l'échange se retrouve au cœur de la philosophie sociale de Weil. Dans son essai de 1934, Weil déclarait que le drame de l'époque réside "partout à des degrés différents" (mais particulièrement à l'intérieur du travail industriel et salarié), dans "l'impossibilité de mettre en rapport ce que l'on donne et ce que l'on reçoit"(Œuvres complètes II 2 102).

Or ce schème donation/réceptivité se trouvait déjà présent en 1930 dans la dissertation d'agrégation "Fonctions morales de la profession" où, se référant à Proudhon, après avoir analysé en quoi "le travail seul étend l'humanité jusqu'au niveau des besoins" Weil écrivait : "Tel est, selon Proudhon, le sens de l'Eucharistie : "Ce n'est pas sous forme de sang et de chair que l'homme doit se nourrir de sa propre substance, c'est sous la forme de pain, c'est du produit de  son travail". Hoc est corpus meum. Par le travail et la division du travail, chaque homme en tant que corps vivant est le produit de l'action humaine" (Oeuvres complètes I 272)

Ce sont ces formules que Weil prolongeait devant ses élèves à Auxerre en 1932-1933, où elle déclare, après avoir à nouveau cité Proudhon : "L'homme donne son sang, sa chair à l'homme sous forme de travail. L'homme se donne à l'homme en tant que travail" (Œuvres complètes I 378-379)

De même que par son sacrifice, le Christ donne sa vie à l'humanité (l'eucharistie chrétienne étant le renouvellement de ce sacrifice), l'homme par son travail (qui est pour une part réelle un sacrifice de sa chair et de son sang), donne la vie à l'humanité.

Toutefois, ce que Proudhon appelait "l'acte métaphysique de l'échange" entre les hommes n'était encore en 1933 qu'une métaphore éthique. Dix ans plus tard, le sens éthique s'élève pour Weil à un niveau réellement mystique, comme on le voit dans le texte intitulé "Christianisme et vie des champs", où est retrouvé explicitement le lien dans le christianisme entre travail et eucharistie, symbolisé par le pain et le vin, "fruit de la vigne et du travail des hommes" :

"Si le Christ a choisi le pain et le vin pour s'y incarner après sa mort (...) et non pas par exemple de l'eau et des fruits sauvages, c'est parce que un homme qui travaille brûle sa propre chair et la transforme en énergie (...) ou en objets fabriqués, et pour le paysan, ces objets fabriqués sont le pain et le vin. Le prêtre a le privilège de faire surgir sur l'autel la chair et le sang du Christ. Mais le paysan a un privilège non moins sublime. Sa chair et son sang, sacrifiés au cours d'interminables heures de travail, passant à travers le blé et le raisin, deviennent eux-mêmes la chair et le sang du Christ." (Pensées sans ordre concernant l'amour de Dieu, Gallimard, 1962, p.25)

Si "la vraie pierre philosophale, le vrai Graal, c'est l'Eucharistie" (Lettres à un religieux, Gallimard, 1964, p.61), c'est donc parce qu'il y a là pour Weil une réalité capable d'unir la mystique la plus haute et la réalité la plus humble et la plus universelle, celle du don de soi sous toutes ces formes, mais dont la forme la plus commune est sans doute celle du travail."

Note : sur l'originalité de cette mystique à la fois eucharistique et sociale et les parallèles avec par exemple Henri de Lubac (qui rejoindraient aujourd'hui le lien chez William Cavanaugh entre eucharistie et politique), voir les analyses d'Emmanuel Gabellieri dans Être et Don, Simone Weil et la philosophie, "Bibliothèque philosophique de Louvain", n°57, Peeters, 2003, 92-98, 328-332, 407-421)

 

 

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