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Victor Hugo, "Fonction du poète" (explication du poème)

Introduction :

"Fonction du poète" est extrait du recueil Les Rayons et les Ombres, écrit par Victor Hugo, chef de file du mouvement romantique, après 1830 et publié en 1840. Les Rayons sont le symbole de la connaissance et les Ombres symbolisent l'ignorance. Le poète a la mission de guider les autres hommes en éclairant les Ombres.

Dans ce poème composé de trente vers, allusion à la Révolution de 1830, organisés en trois strophes de dix vers chacune en octosyllabes, en rimes tantôt suivies, tantôt croisées, tantôt embrassées, Victor Hugo définit le rôle du poète dans la société de son temps. Intermédiaire entre Dieu et les hommes, le poète est un prophète qui a pour mission de guider les autres et de préparer des jours meilleurs.

Comment Victor Hugo fait-il du poète un envoyé de Dieu destiné à guider les peuples dans les temps troublés ?

Nous étudierons dans une première partie la définition que Hugo donne du poète, puis dans une deuxième partie la mission qu'il lui assigne.

Développement :

I. La définition du poète

a) Un homme engagé

Le poète s'adresse au lecteur "dans les temps contraires" et "en des jours impies" pour expliquer que le vrai poète n'est pas un "chanteur inutile", mais qu'il joue un rôle essentiel dans la cité.

Le poème a été écrit après la Révolution de Juillet 1830 (les "Trois Glorieuses") qui a chassé Charles X et porté sur le trône Louis-Philippe ("Philippe-Egalité"), "roi des Français" dont Hugo deviendra plus tard le confident.

"Et s'en va, chanteur inutile/Par la porte de la Cité" : on voit un homme en sandales qui sort de la ville pour se rendre dans le désert. Le repli sur soi, l'individualisme, sont concrétisés dans une image parlante, une hypotypose satirique.

Les nombreux modalisateurs : "Dieu le veut", "Malheur" (deux fois), "honte" (deux fois), "haines", "scandales", "agité", "se mutile", "inutile", la ponctuation expressive, témoignent de l'indignation de Hugo, ainsi que les allitérations sur les sifflantes : "ses frères", "ses sandales", "scandales", "se mutile", "s'en va"

Hugo fustige les faux sages qui "retournent dans le désert" au lieu de rester parmi leurs semblables. Il fait sans doute allusion au philosophe cynique Timon d'Athènes, contemporain de Périclès et d'Alcibiade, qui avait pris tous les hommes en aversion et s'était retiré dans la solitude.

Il condamne vigoureusement,  en appelant sur eux le "malheur" et la "honte" les misanthropes tels Timon qui se réfugient dans le désert, au lieu de travailler et de servir, en répondant à l'appel de Dieu. 

La première strophe appartient au registre polémique qui vise à inspirer au lecteur une adhésion intellectuelle et morale à des valeurs jugées menacées, en l'occurrence le désir de travailler et de servir.

Il appartient également au registre "épidictique" dont l'effet recherché est la louange et le blâme. Si Hugo blâme celui qui s'en va "chanteur inutile par la porte de la cité", il loue par là-même le "chanteur utile" qui reste dans la cité, parmi le peuple tourmenté par les haines et les scandales.

b) Un élu de Dieu 

Le poème commence par le mot "Dieu" qui appartient avec les mots "impies", "prophètes" "amour", "âme" au champ lexical de la religion. 

Le mot "désert" est pris en mauvaise part parce qu'il représente pour Hugo la solitude, le replis individualiste, alors qu'il apparaît, aussi bien dans l'Ancien Testament que dans le Nouveau sous un jour positif : les 40 ans des Hébreux dans le désert, la tentation du Christ au désert, Jean-Baptiste prêchant dans le désert, les Pères du désert... Le désert est le lieu où Dieu éprouve les hommes, mais aussi où il leur parle.

Hugo ne valorise pas dans ce poème la dimension spirituelle du désert, lieu d'épreuve féconde, de silence et de méditation, mais condamne, sous la métaphore du désert, la tentation de se replier sur soi, de se réfugier dans la solitude au lieu de "préparer des jours meilleurs".

Héritier de la philosophie des Lumières, Hugo associe, contrairement aux hommes de 89, la religion à la marche vers le progrès, avec la conviction que le futur sera meilleur que le présent.

Le mot "utopie" vient du grec "u-topos" qui signifie littéralement "non lieu". Hugo se réfère à des auteurs comme Platon (La République), Campanella (La Cité du soleil), Thomas More (Utopia), Fénelon (Les aventures de Télémaque) ou Voltaire (le pays d'Eldorado dans Candide) qui ont imaginé des pays dotés de bonnes institutions, où les hommes vivent heureux, en parfaite harmonie les uns avec les autres.

Le mot a généralement une connotation négative, mais Hugo lui confère un sens positif. Le monde a besoin, selon lui,  de ces "rêveurs définitifs" que sont les poètes et les utopistes pour ne pas désespérer du présent.

Le mot  prophète, au féminin prophétesse (du grec : προφήτης, docteur, devin, interprète de la parole divine) est un mot provenant du latin chrétien et emprunté au grec prophêtês qui désigne une personne qui tient, d'une inspiration que l'on croit être divine, la connaissance d'événements à venir et qui les annonce par ses paroles ou ses écrits.

La Bible élargit le sens : ce n'est plus spécifiquement une personne qui parle de l'avenir (comme un devin), mais une personne qui parle au nom de Dieu, délivrant des messages de sagesse, dénonçant le mal, dictant des conduites à tenir.

Selon Hugo, le poète, à commencer par lui-même, est un "prophète", un interprète de la parole divine, un homme qui parle au nom de Dieu.

L'importance du poète s'exprime à travers des hyperboles : "Dans sa main où tout peut tenir", "ses rêves, toujours plein d'amour".

c) Une figure christique

L'élection divine s'accompagne d'un "chemin de croix" qui évoque la figure du Christ. De nombreux termes dans "Fonction du poète" appartiennent au champ lexical du mal et  de l'adversité :  "haines", "scandales", "tourmentent", "agité", "impies" (jours impies), "insulte" (qu'on l'insulte), "raille", "contempteurs" (contempteurs frivoles), "rit". Comme le dit l’Évangile : "Nul n'est prophète en son pays". Le poète-prophète est l'objet de railleries de la part des "faux sages".

Cependant, les antithèses montrent que tous ne rejettent pas le poète. Certains "l'insultent", mais d'autres le "louent", certains le "raillent", mais "plus d'une âme inscrit en silence ce que la foule n'entend pas" et "maint faux sage rit tout haut, mais songe tout bas". Autrement dit, certains accueillent favorablement la parole du poète qui a même un effet de persuasion sur certains "faux sages" qu'elle fait réfléchir tout bas.

"Les faux sages" sont les hommes qui ne croient pas à un avenir meilleur, qui n'écoutent pas les prophètes, les visionnaires et les poètes. On pense à la parabole du semeur dans les Évangiles synoptiques et l’Évangile apocryphe de Thomas : le Christ se compare à un semeur venu répandre la "bonne nouvelle" du salut. Les hommes accueillent diversement la parole divine, de même que le grain produit plus ou moins de fruit, selon l'endroit où il a été semé.

II. La mission du poète

1°) Un visionnaire

Le poète est un visionnaire qui doit contribuer à donner un sens à l'Histoire en établissant un pont entre le passé, le présent et le futur. Le XIXème siècle est le siècle des historiens. Hugo admire Michelet, historien, poète et "mystique" et pense, comme lui,  que l'Histoire n'est pas, comme le dit Shakespeare dans Macbeth, "un conte raconté par un idiot, plein de bruit et de fureur et qui ne signifie rien" . l'Histoire a un sens que le poète a pour mission de révéler, comme le fait Hugo lui-même dans La Légende des Siècles et d'orienter vers le progrès de la société et de l'Humanité, comme il le fera dans ses discours politiques, notamment dans son Discours contre la misère devant l'assemblée législative, le 9 juillet 1849 et dans Les Misérables dont la fin a pour toile de fond "les Trois Glorieuses" et la Révolution de 1830.

Note : en 1867, L'Histoire de France terminée, Michelet revient sur la genèse de son projet : «Cette œuvre laborieuse d'environ quarante ans fut conçue d'un moment, de l'éclair de Juillet, les journées révolutionnaires de 1830. Dans ces jours mémorables, une grande lumière se fit et j'aperçus la France. Elle avait des Annales et non point une Histoire. Nul n'avait pénétré dans l'infini détail des développements divers de son activité (religieuse, économique, artistique, etc.). Nul ne l'avait encore embrassée du regard dans l'unité vivante des éléments naturels et géographiques qui l'ont constituée. Le premier, je la vis comme une âme et une personne.»

"Fonction du poète" est écrit au présent de caractérisation et au présent gnomique (de vérité générale) : la définition et la mission du poète sont présentées comme des vérités universelles et incontestables. Hugo emploie dans la dernière strophe le futur de l'indicatif : "Les choses qui seront un jour" qui souligne la dimension visionnaire du poète.

C'est à dessein que Hugo emploie le mot "chose", l'un des plus vagues de la langue française. Le poète est un visionnaire qui pressent l'avenir, mais il ne le voit pas précisément, il devine seulement les contours d'un mystère dont le caractère ineffable est suggéré par l'assonance sur la voyelle "o" et la diphtongue "ou" : "Ses rêves toujours pleins d'amour/Sont faits des ombres que lui jettent/Les choses qui seront un jour".

Le contraste entre le présent sombre et incertain et l'avenir radieux reprend celui du titre du recueil : les "Rayons et les Ombres" et s'exprime dans des antithèses : "jours impies/jours meilleurs", "les pieds ici, les yeux ailleurs".

2°) Un porteur de lumière

Le poète ne se contente pas de "voir" l'avenir, il  l'éclaire et il le "prépare" : "Le poète en des jours impies/Vient préparer des jours meilleurs".

Les deux derniers vers de la deuxième strophe comportent deux mots appartenant au champ lexical de la lumière : le mot "torche" et le mot "flamboyer". Le poète est un prophète de lumière dont la mission est de "faire flamboyer l'avenir" (noter l' allitération sur la fricative)

Le poète est comparé à un prophète, mais aussi à un porteur de torche et l'avenir à la lumière : la pensée du poète éclaire le monde et le fait passer des ténèbres à la lumière.

Le thème de la "lumière" est fondamental dans le néo-platonisme (Plotin d'Alexandrie), ainsi que dans le judaïsme et le christianisme, où il est dit que "Dieu est lumière". La liturgie des vêpres célèbre la "joyeuse lumière" du Christ... Le prologue de l’Évangile de Jean affirme que "la Lumière brille dans les ténèbres et que les ténèbres ne l'ont pas reçue"... Dieu confie au poète la mission de transmettre aux hommes la lumière, c'est-à-dire son essence-même.

Conclusion :

Victor Hugo définit dans ce poème la fonction du poète : le poète n'est pas un "chanteur inutile" qui, dans les temps contraires, se réfugie dans le désert, mais un homme engagé qui est appelé à jouer un rôle essentiel dans la cité. Il est aussi un élu de Dieu, un prophète, un interprète de la parole divine et une figure christique dont les hommes accueillent diversement la parole. Il est également un visionnaire chargé d'établir un pont entre le passé, le présent et l'avenir. C'est enfin un porteur de lumière dont la mission est de préparer et d'éclairer l'avenir.

Cette idée grandiose du poète et de sa mission est partagée par Théophile Gautier dans le poème intitulé "Le poète et la foule" extrait du recueil Espana (1845).

Aux antipodes de l'optimisme prophétique de Victor Hugo, Charles Baudelaire s'insurge dans un texte en prose intitulé "Théophile Gautier", extrait de L'Art romantique (1857),  contre l'idée que le poète et la poésie auraient une "fonction" et prône au contraire le principe de "l'art pour l'art".

 

 

 

 

 

 

 

 

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