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Eugène Ionesco, Le roi se meurt (explication d'un extrait)

Texte : cliquer sur le lien.

Introduction :

Le roi se meurt est la pièce la plus célèbre et la plus emblématique d'Eugène Ionesco, avec Rhinocéros. C'est sans doute la première fois que ce "trou noir" qu'est la mort devient le thème central d'une pièce de théâtre.

Entouré de ses deux femmes, Marguerite, la première et Marie, la seconde,  le roi Bérenger Ier règne sur un pays menacé de ruine, Au début de la pièce, Marguerite a décidé d'annoncer au roi qu'il doit mourir "à la fin du spectacle". L'extrait se situe au moment de l'entrée en scène de Bérenger. 

Comment le dramaturge montre-t-il la désacralisation du roi ?

Nous étudierons dans une première partie le cadre de la pièce, puis les relations entre le roi et les autres personnages et enfin les signes de sa décrépitude physique, morale et intellectuelle.

I. Le cadre de la pièce

La didascalie de la scène d'exposition : "Salle du trône, vaguement délabrée, vaguement gothique..." situe la pièce dans un cadre très éloigné de celui des tragédies classiques. Les tragédies se déroulent habituellement dans des palais somptueux dans l'antiquité grecque ou romaine et non à l'époque gothique que les classiques considéraient comme une période barbare. La plupart des mises en scène de la pièce, notamment celle de George Werler, avec Michel Bouquet dans le rôle du roi, accentuent cette impression de vétusté poussiéreuse et de  délabrement.

La chambre du roi est envahie de toiles d'araignées, détail trivial et bien peu digne d'un palais royal. Ces toiles d'araignée réapparaissent au fur et à mesure qu'on les enlève : "Je ne sais d'où ça vient. Elles n'arrêtent pas de repousser."

De plus, il pleut à l'intérieur du palais comme si c'était une vulgaire masure : "Et ces nuages... J'avais interdit les nuages. Nuages ! Assez de pluie. Je dis : assez. Ah ! Tout de même. Il recommence. Idiot de nuage. Il n'en finit plus celui-là avec ces gouttes à retardement. On dirait un vieux pisseux."

Ce cadre peu royal et ces manifestation de décrépitude : les toiles d'araignée qui repoussent inlassablement, la pluie qui tombe à l'intérieur du palais, les murs qui se fissurent, les carreaux cassés, les tuiles qui tombent, le chauffage en panne sont autant de métaphores de la désacralisation du roi, de la perte de son prestige et de la vie qui l'abandonne.

Le dramaturge fait allusion à l'institution archaïque du "roi sacré", garant aussi bien de l'ordre social que de l'ordre naturel. Nous sommes dans une "crise sacrificielle" comparable à la peste qui s'abat sur Thèbes dans l'Œdipe-Roi de Sophocle. Le rétablissement du cours normal des choses exige le sacrifice du roi. (cf. La royauté sacrée dans le Rameau d'Or de Frazier et les analyses de René Girard dans La violence et le sacré)

On peut aussi comprendre, dans une perspective plus moderne - mais peut-être plus banale - que la mort détruit l'univers de celui qui meurt. Chaque homme étant au centre de l'univers, il n'y a pas de différence entre l'univers en général et son propre univers. L'univers tout entier lui appartient jusqu'au moment où tout s'écroule et il disparaît au fur et à mesure que ses forces l'abandonnent et que diminue sa faculté d'agir.

II. Les personnages secondaires

La cour de Bérenger est réduite à un vieux garde, à une femme de ménage (Juliette) et non un confident et des serviteurs comme dans les grandes tragédies et à ses deux femmes, ce qui ne laisse pas de surprendre, car elles portent des prénoms chrétiens : Marie et Marguerite.  

La pièce se déroule en occident chrétien où la bigamie est interdite. En fait, Ces deux reines représentent le double aspect de la femme : Marie, la femme tendre et aimante, Marguerite, la femme sévère et réaliste. Elles symbolisent peut-être aussi les deux attributs de Dieu dans la Kabbale : la miséricorde (la charité, l'amour) et la rigueur (le justice).

Selon Ionesco, Marie représente la vie et Marguerite est un personnage "psychopompe" qui représente la mort et va aider le roi à se détacher du monde, comme le prescrit le Bardo Thödol, le Livre des morts tibétain, afin d'échapper au cycle des renaissances ou de se préparer à une meilleure réincarnation.

Le roi est au centre d'un conflit existentiel, politique et métaphysique entre deux partis : Marie, le garde et Juliette d'un côté ; le médecin et Marguerite de l'autre.

Marie s'occupe du roi comme d'une mère : elle a peur qu'il ne prenne froid : "Mettez-lui ses pantoufles. Il va attraper froid". Elle est triste à la pensée de la mort prochaine du roi : Le roi : "Tu as les yeux cernés. Tu as pleuré ? Pourquoi ? Marie : "Mon Dieu !", elle se préoccupe de sa santé : "Mon Roi, vous boitez"... "Vous avez mal, je vais vous soutenir." Elle veut empêcher Marguerite de révéler au roi qu'il va mourir : "Taisez-vous." Sachant que Marguerite va tout de même le faire, elle lui dit "que ce n'est pas vrai". La bonté de Marguerite la porte à une indulgence excessive.

Marguerite est l'antithèse de Marie. Elle fait preuve de sévérité, de moralisme et d'agacement : "Où a-t-il semé ses pantoufles ?", "Quelle mauvaise habitude de marcher pieds nus."... "Qu'il attrape froid ou non, cela n'a pas d'importance. C'est tout simplement une mauvaise habitude." Elle tient des propos cyniques : "Ce n'est plus qu'une formule creuse." Elle se montre très autoritaire vis-à-vis de Juliette : "Dépêchez-vous, ne traînez pas. Vous ne savez plus vous servir d'un balais ?", elle annonce froidement sa mort prochaine : "Sire, je dois vous mettre au courant"... "Sire, on doit vous annoncer que vous allez mourir".

La didascalie souligne l'obséquiosité du médecin (il est également bactériologiste, chirurgien, astrologue, bourreau et devin !) : "s'inclinant humblement et mielleusement". Il s'exprime de façon peu naturelle, comme un courtisan hypocrite : "Je me permets de souhaiter le bonjour à votre majesté. Ainsi que mes meilleurs vœux." C'est normalement à lui, en tant que médecin personnel du roi qu'il appartient de lui parler de sa maladie après avoir tout fait pour essayer de le guérir, mais il laisse cette tâche à Marguerite et se contente d'accompagner les propos de Marguerite d'un "Hélas oui, Majesté". Selon Ionesco, le médecin représente la vérité objective, tandis que les trois personnages : Juliette, le garde et le médecin reconstituent le chœur de la tragédie grecque. Ionesco innove en faisant l'économie d'un choeur indépendant des personnages qui tantôt participent au drame et tantôt le commentent.

III. La désacralisation du roi :

Bérenger apparaît dès son entrée en scène comme un roi dépouillé des attributs et du prestige de la royauté : "Le Roi entre par la porte du fond à droite" au lieu d'être assis sur son trône. Il a les pieds nus...". Marguerite et Marie parlent de lui comme d'un enfant : "Où a-t-il semé ses pantoufles ?", "Quelle mauvaise habitude de marcher pieds nus.", "Mettez-lui ses pantoufles plus vite. Il va attraper froid'. Il est incapable de se chausser lui-même ; c'est Juliette qui lui met ses pantoufles. Contrastant avec la "musique royale qui continue à s'entendre", ce geste prosaïque et petit-bourgeois est une parodie de la cérémonie du sacre au cours de laquelle,  dans le royaume de France, l’archevêque de Reims mettait aux pieds du futur roi, non des pantoufles, mais des souliers richement brodés et lui remettait les uns après les autres les insignes royaux : le sceptre, la main de justice, l'épée, la couronne, les étriers d'or, le manteau bleu brodé de fleurs de lys...

A mesure que la pièce progresse, le roi est peu à peu dépouillé de ses attributs royaux : main de justice, couronne, manteau... Il n'est plus vêtu à la fin que d'une chemise de nuit qui est l'équivalent de l'aube au début du sacre, comme si la pièce désacralisait peu à peu la personne du roi en inversant le déroulement de la cérémonie, en commençant par la fin et en finissant par le début.

Dans les tragédies classiques, chez Racine par exemple, les rois et les reines parlent en alexandrins dans un niveau de langue soutenu. Bérenger, au contraire, s'exprime dans ce passage dans une prose courante et relâchée. Il évoque en geignant ses maux physiques, alors que le héros tragique est censé faire preuve d'un héroïsme et d'une dignité à toute épreuve.

Bérenger fait allusion à une menace grave où se mêlent dans un registre fantastique des phénomènes naturels, voire surnaturels à des phénomènes humains, peut-être une invasion étrangère : "J'ai mal dormi, cette terre qui craque, ces frontières qui reculent, ce bétail qui beugle, des sirènes qui hurlent, il y a vraiment beaucoup de bruit. Il faudra que j'y mette bon ordre".  Mais il ne pense pas à défendre son royaume. Il se contente de se plaindre du bruit et d'envisager de prendre de vagues mesures : "On va tâcher d'arranger cela".

Devant les fléaux qui s'abattent sur son royaume, en particulier la fermeture de l'école polytechnique (anachronisme volontaire) "qui est tombée dans le trou", il n'envisage aucune mesure concrète. Il fait preuve de passivité et de fatalisme : "Pourquoi en bâtir d'autres puisqu'elles tombent dans le trou, toutes ?"

L'Ecole Polytechnique est l'une des institutions les plus prestigieuses de la nation dont elle forme les futurs cadres. De même que Bérenger a perdu ses "facultés", le royaume de Bérenger a perdu ses élites. Le "trou" dans lequel est tombée l'Ecole polytechnique fait penser au trou dans la terre dans lequel les fossoyeurs descendent le cercueil et au "trou dans l'Être" (J.-P. Sartre) qu'est la mort.

"Le dernier acte en est sanglant, quelque belle que soit la comédie et tout le reste. On jette enfin de la terre sur la tête, et en voilà pour jamais." (Blaise Pascal)

L'École polytechnique, fréquemment appelée "Polytechnique" et surnommée en France l'« X », est une école d'ingénieurs française fondée en 1794 par la Convention nationale sous le nom d'École centrale des travaux publics et militarisée en 1804 par Napoléon Ier. 

Bérenger se comporte comme un enfant qui croit naïvement pouvoir commander magiquement aux nuages, par le seul pouvoir de la parole, plutôt que comme un souverain raisonnable et responsable. Il désire des choses qui ne dépendent pas de lui : interdire la pluie et il ne fait pas ce qui dépend de lui : faire réparer le toit du palais, faire reconstruire l'école polytechnique, défendre son royaume...

Il refuse de voir la réalité en face et manifeste un optimisme comiquement absurde : "Il n'y a plus rien d’anormal, puisque l’anormal est devenu habituel. Ainsi tout s'arrange."

A la fin de la scène, quand Marguerite lui annonce sa mort, il répond qu'il le sait. Il ne comprend pas ou ne veut pas comprendre que Marguerite lui annonce qu'il va mourir à la fin de la représentation, comme tous les héros tragiques. Il pense qu'il va mourir un jour, "dans quarante ou cinquante ans ou trois cents ans, ou plus tard quand il en aura le temps, quand il le voudra, quand il le décidera". Il ne veut pas entendre parler de la mort : "quelle manie vous avez de m’entretenir de choses désagréables dès le lever du soleil."

"Les hommes n'ayant pu guérir la mort, la misère, l'ignorance, ils se sont avisés pour se rendre heureux, de n'y point penser." (Blaise Pascal)

Conclusion :

La décrépitude physique, intellectuelle et morale du roi est symbolisée métonymiquement par le délabrement de son palais et par les dérèglements de la nature. Sa cour est réduite à un vieux garde, à une femme de ménage, à un charlatan  hypocrite et obséquieux et à ses deux femmes, qui jouent vis-à-vis de ce vieillard qui retombe en enfance le rôle de garde-malade. Bérenger apparaît comme un monarque désacralisé, dépouillé des attributs de la royauté. Vieil enfant égocentrique,  capricieux, d'une faiblesse pathétique et terriblement attendrissante, il  fait preuve de fatalisme, de passivité, d'un optimisme absurde et du refus de voir la réalité en face.

A travers un homme ordinaire et "sans qualités", parodie de héros tragique, le dramaturge a voulu peindre cette tragédie universelle et irrémédiable qu'est la vieillesse et la mort. Chaque homme est un roi qui se meurt.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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