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George Steiner, Errata, Récit d'une pensée

George Steiner, Errata, Récit d'une pensée (Errata : an examined Life), traduit de l'anglais par Pierre-Emmanuel Dauzat, Gallimard/Folio, 1997

Né en 1929 à Paris, George Steiner a reçu une éducation française et anglo-saxonne. Après des études universitaires en France, en Angleterre et aux Etats-Unis, il a enseigné à Princeton, puis Cambridge, New York et Yale. Depuis 1974, il est professeur de littérature anglaise et de littérature comparée à l'université de Genève. Il est également chargé de conférences à Londres et Glasgow et professeur honoraire à Cambridge. Il a reçu le prix Aujourd'hui 1998 pour Errata.

Organisation du livre (il n'y a pas de tables des matières) :

Chapitre premier : l'enfance tyrolienne - La fascination pour l'héraldique  

Chapitre II : La montée du nazisme -  la clairvoyance du père - la figure maternelle - une éducation classique - le multilinguisme - Qu'est-ce qu'un "classique" ? - Éloge du "par cœur" - Les exigences et les effets de l'art - La recherche de l'excellence.

Chapitre III : Le lycée français de Manhattan - L'Occupation vue de New York - Le contenu de l'enseignement - Racine et Shakespeare.

Chapitre IV : L'Université de Chicago - Alfie et l'initiation à la vie (l'intellectuel et le GI) - Le professeur et le chercheur - Le "virus de l'absolu" - La découverte de Sein und Zeit - Naissance d'une vocation.

Chapitre V : Israël et la condition juive - l'antisémitisme - que signifie "être juif" ? - Moïse, Jésus, Marx - L'invention de la conscience morale - judaïsme et marxisme.

Chapitre VI. La musique (langage musical et langage conceptuel).

Chapitre VII : L'esprit des langues - La bénédiction de Babel

Chapitre VIII : Tragique XXème siècle

Chapitre IX : Maîtres, collègues, disciples.

Chapitre X : Villes et voyages.

chapitre XI : La crise du langage.

Quatrième de couverture : 

"Par ses romans et ses essais, George Steiner s'et imposé comme une des dernières figures de la grande culture européenne.
Errata raconte comment très tôt la conscience lui est venue que notre monde était désormais celui où le contrat entre le mot et le sens était rompu, ouvrant une faille où s'engouffrerait toute la barbarie du siècle : il n'est d'examen possible de la frustration contemporaine des espoirs et des promesses des Lumières qui ne doive partir de cette " crise du langage " qui, avec la Première Guerre mondiale, a porté notre siècle sur les fonts baptismaux.

Un siècle que George Steiner a accompagné. La dizaine de chapitres s'ouvre à chaque fois sur une anecdote, familiale, malgré une pudeur extrême, ou historique, à partir de laquelle Steiner déroule le sens de ses quêtes, comme autrefois on déroulait avec mille précautions un rouleau ou l'on ouvrait un incunable. George Steiner se fait ici, pour le plaisir de chacun, le lecteur de sa vie, l'herméneute de lui-même."

Naissance d'une vocation :

"Les examens approchaient. dans l'un des cours de littérature américaine, il y avait au programme La Coupe d'or d'Henry James. ce roman est une parabole un peu trop travaillée, emberlificotée, qu'un certain nombre de mes compatriotes de chambrée trouvaient indigeste. Pouvais-je les aider ? Je le croyais, et une douzaine d'entre eux se réunirent dans la cuisine d'un bâtiment réservé aux anciens combattants et aux étudiants mariés, loin de la 63ème Rue. Avaient-il remarqué, entre autres choses, que le nom de l'un des personnages Fanny Assingham, associait, grossièrement, improbablement au milieu de l'obliquité et du "petit point" jamesien, trois désignations du postérieur ? Jamais je n'oublierai le silence qui se fit soudain dans la pièce, l'effroi sur le visage d'hommes tellement plus adultes, tellement mieux avertis de la vie que moi.

Peu de temps après, un groupe me rejoignit dans ma chambre. Ils se serrèrent sur des lits superposés ou sur le sol. Pouvais-je leur être de quelque utilité, s'agissant de la nouvelle de Joyce, "Les morts" ? Il est peu de fictions courtes plus multiples, plus entremêlées de réminiscences historiques, où l'intention se révèle de manière aussi progressive. Peu dans lesquelles il soit impossible d'omettre une phrase sans altérer le sens, la forme qui domine l'ensemble. Je me surpris à animer un séminaire clandestin dans cette longue nuit, lisant en même temps que ces lecteurs concentrés, avec juste quelques longueurs d'avance. Je les aperçus qui prenaient des notes, soulignant et remplissant les marges du texte. Je parlai de la musicalité pure de la nouvelle. Les chansons et les titres de chansons sont aussi riches en renseignements dans "Les morts" que dans Le Soir des rois ou Finnegans Wake. je lus le finale à haute voix :

Oui, les journaux avaient raison : toute l'Irlande était couverte de neige. elle tombait de toutes parts sur la sombre plaine centrale, sur les collines sans arbres, tombait doucement sur le marécage d'Allen et, plus à l'ouest, doucement tombait dans les vagues sombres et rebelles du Shannon. Elle tombait, aussi, sur chaque coin du cimetière solitaire de la colline où Michael Furey était enterré. elle recouvrait d'une couche épaisse les croix et les pierres tombales penchées, sur les piques de la petite grille, sur les épines stériles. Son âme défaillait lentement tandis qu'il entendait la neige tomber légèrement à travers l'univers et légèrement tomber, comme la descente de leur fin dernière, sur tous les vivants et les morts.

Avaient-ils remarqué l'antique figure de rhétorique (dont le nom grec était...) par laquelle on passe de "tombait doucement" à "doucement tombait", en prélude au mouvement du "tombait légèrement" au "légèrement tombait" ? Il valait la peine de souligner ces "piques" et ces "épines", emblématiques de la Passion du Christ sur une autre colline, il y a longtemps. Mais l'heure avançait et l'air était vicié. Je tâchai de réprimer d'absurdes larmes. Jusqu'à ce que j'en visse une sur quelques visages mal rasés. Je savais maintenant que je pouvais ouvrir le sens à d'autres. Ce fut une découverte fatidique. A compter de cette nuit, les Sirènes de l'enseignement et de l'interprétation chantèrent pour moi." (p.80-82)

 


 

 

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